Faire parler la photo: Les Amis de La Filature et Les Mots du Clic

Nous sommes abreuvés d’images  par les revues, les médias sociaux, la publicité. Nous les survolons rapidement sans en déchiffrer véritablement le sens. Comment apprendre à regarder une image, une photographie pour la décrypter véritablement ?

C’est l’association Stimultania qui nous apporte la réponse, grâce au jeu qu’elle a développé : Les Mots du Clic. Laure Canaple, qui travaille pour cette association, est venue nous le présenter à La Filature et animer avec talent un atelier de formation. Une quinzaine de membres des Amis de La Filature y participaient, ainsi que 3 membres de l’équipe de l’accueil du public de La Filature.

Après s’être présentés à l’aide d’une photo qu’ils avaient choisie, les participants ont analysé par groupes de 5 ou 6 personnes 3 photos qui leur ont paru particulièrement intéressantes. Le jeu a alors commencé avec 3 équipes  répondant collectivement aux questions posées par des cartes qui proposent des adjectifs pour décrire la photographie. Le jeu est en fait une analyse chorale (collective) de l’image, guidée par une série de 6 thèmes qui vont aider à la décrire et la décrypter. Les 6 thèmes abordés sont : caractéristique, apparence, temps, espace, volonté, référent. Pour chacun des thèmes, une série d’adjectifs sont proposés par des cartes et l’équipe doit sélectionner  le plus approprié pour qualifier la photo.

Voici les 3 photos avec lesquelles nous avons joué et les propositions faites par l’équipe.

Ce qui caractérise le mieux cette photographie, c’est la construction : un cercle occupe le centre de l’image, le sumo est au centre du cercle, les bras horizontaux parallèles au sol coupent le photo en deux, une ligne blanche tangente le cercle. Le nombril du Sumo est au centre exact  de l’image, le regard se porte vers nous.

Concernant l’apparence, nous choisissons unanimement le qualificatif l’un dans l’autre après avoir discuté sur l’équilibre. Equilibre s’applique à la composition de l’image symétrique et harmonieuse, à la répartition de  lumière et ombre, mais aussi la posture du sumo. Mais l’un dans l’autre caractérise mieux cette image , le sumo au centre du cercle de feu étant le sujet central de celle-ci.

Pour le temps, nous choisissons  simultanément qui traduit le fait que le photographe a saisi un instant fugitif où le sumo s’accroupit sur la pointe des pieds au centre du feu en le regardant. Le qualificatif lentement aurait pu aussi s’appliquer, car le sujet lourd et massif paraît se mouvoir sans hâte.

L’espace semble marqué par les limites : limites spatialesle cercle de feu, la ligne blanche, l’enclos visible derrière le sumo sont autant de limites visuelles structurant l’espace. Mais aussi limite du statut du sumo (homme ou dieu, hubris), limite de la masse corporelle, limite de la position instable du sumo.

Quelle est la volonté du photographe en saisissant cette image ? Nous hésitons entre surprendre et interroger. La présence de ce sumo accroupi en plein air, au centre d’un  cercle d’un feu allumé sur des cailloux a de quoi surprendre. Mais cette image interroge aussi, car son message n’est pas immédiatement lisible : la tradition de l’art du sumo est-elle ici mise en cause ? Il y a aussi une dimension mystique. S’agit-il ici d’une cérémonie initiatique, magique ou religieuse?

Que nous évoque cette image, de quoi parle -t-elle? Comme référent nous choisissons le mot tradition :  le photographe pose-t-il la question de la  survivance  d’une tradition ancienne menacée par la vie moderne ?

Avec les six mots retenus par l’équipe, nous allons alors former une description de la photo en quelques phrases. Ainsi sont proposées:

L’avenir du Sumo : L’équilibre de cette construction où les lignes se frôlent et jaillissent simultanément d’un cercle de feu nous interroge sur l’évolution des traditions. Restent-elles dans leur limite l’une (forme) dans l’autre où brûlent-elles dans la modernité?

Equilibre instable : Un sumo se tient en équilibre instable au centre d’un cercle de feu. Ils forment  l’un dans l’autre une construction qui interroge simultanément sur les limites des traditions et les limites du corps humain.

L’Homme sumo : En construisant ce bel équilibre simultané, l’un dans l’autre  (sumo et feu), se pose la question des limites humaines, sportives et les limites des traditions.

 

Un autre groupe  a commenté la photo ci-dessous :

  • Photo très contrastée, portrait classique « posé » minutieusement cadré sur fond blanc (mur ou  studio ?), personne africaine assez ambiguë ( plutôt une femme, mais ni la pomme d’Adam ni la naissance des seins ne sont visibles à cause des colliers et la coiffure …?  ) enduite d’ocre rouge : la couleur reste donc essentielle.
  • Regard en coin, un peu ironique voire réprobateur, mais pas du tout craintif. Portrait presque ethnographique, témoin d’un monde en voie de disparition et qui évoque des livres photos comme  » Vanishing Africa  » ,  » The last of the Nuba  » ou les tribus Indiennes d’Amérique !
  • L’équipe a choisi ces mots  pour chaque thème : caractéristique : société/tribuapparence : magnifié, temps : toujoursespace : près, volonté : cadre, référent : objet.

 

Le texte obtenu collectivement avec les mots choisis ou des dérivés :

 » Prends-moi en photo pour magnifier ma tribu ,

mais je ne te dirai pas qui je suis.

Prends-moi de près, bien cadré(e).

Portrait figé à tout jamais,

mais  mon secret reste bien gardé . »

 

Enfin, une troisième équipe s’est penchée sur ces portraits de femmes qu’elle ont intitulés: « Silence, ça pousse« :

 

 

Pour cette photo, la caractéristique choisie fut idée, l’apparence détournée, le temps crescendo, l’espace à l’intérieur, la volonté interroger, et le référent société et voici l’une des phrases proposées pour la décrire :

Deux femmes presque entièrement recouvertes d’un voile épais se détachent sur un fond sombre et nous regardent. Leurs corps ont presque entièrement disparu, pour ainsi dire gommé, mais à l’intérieur pousse une plante verte. Par ce procédé du détournement, le photographe nous suggère l’idée qui s’impose à nous crescendo : ces femmes nous interrogent sur la place que leur réserve la société.

 

En fin de séance, Laure Canaple   a contextualisé ces photos dans le travail de leurs auteurs que l’on pourra consulter avec les liens suivants:

– Charles Fréger, série Himbas (2007) : http://www.charlesfreger.com/fr/portfolio/himbas/

– David Favrod, série Gaijin (2009) : http://www.davidfavrod.com/Pages/GAIJIN/GAIJIN_TEXT.html

– Maïmouna Guerresi: https://www.maimounaguerresi.com/

 

Cette initiation à la lecture photographique nous permettra certainement d’animer  les expos photos de La Filature en utilisant le jeu « Les mots du clic » avec les membres de l’association.

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La Conférence des Oiseaux

 

 

Jeudi 11 octobre 2018, dix-huit membres de l’association « Les Amis de la Filature » se sont rendus à la Comédie de l’Est de Colmar pour assister  à la représentation théâtrale de la pièce « La conférence des Oiseaux », l’un des plus célèbres contes soufis écrit par le persan Farid al-Din Attar ( 1142-1220)

L’adaptation est de Jean-Claude Carrière .
La mise en scène était la dernière mise en scène de Guy-Pierre Couleau qui quitte La Comédie de l’Est.

Cette pièce raconte comment les oiseaux se mirent en quête du mythique Simorg afin de le prendre comme roi. Au terme d’une épopée mystique et existentielle, ils découvrent qu’il n’y a pas de roi et que Simorg n’est autre qu’eux-mêmes.

Il s’agit d’une allégorie de la rencontre entre l’âme et son vrai roi, le soleil de sa majesté est un miroir où l’on voit son âme et son corps. La conférence des oiseaux parle de ce que nous sommes, de notre humanité et des chemins que nous devrions emprunter pour accéder à la découverte de ce que nous sommes. Les oiseaux sont nos images. Le texte est un texte essentiel pour qui veut penser l’existence et nos comportements sur cette planète et entre nous.

La mise en scène de Guy-Pierre Couleau joue sur un jeu de miroirs où les acteurs se mirent tout en mettant leurs têtes d’oiseaux. Ils se voient eux-mêmes et nous nous voyons nous-mêmes.
Ces masques sont superbes et représentent divers oiseaux : la Huppe par exemple qui aurait connu le roi Salomon et aurait percé les secrets du monde entier, un hibou, un canard,  des oiseaux migrateurs qui nous ramènent au problème actuel des migrants.

A l’issue du spectacle, nous avons pu discuter avec le metteur en scène et les acteurs ce qui est toujours très intéressant.
Ce fut une très belle soirée nous a permis de réfléchir sur nous-mêmes et sur les autres.

 

Marie-Emmanuelle Badinand

 

 

Introduction minute des Bacchantes

 selon Euripide, mis en scène par  Sara Llorca

par Nicole Ott,

des Amis de La Filature

 

La tragédie en Grèce

Athènes a inventé la tragédie, création singulière qui après avoir fasciné les Romains, a fécondé l’imagination européenne de Shakespeare aux classiques français, de Goethe jusqu’aux dramaturges contemporains.

L ‘origine religieuse de la tragédie est incontestable. Aristote affirme, en effet, qu’elle dérive du culte de Dionysos : lors de cérémonies rituelles, des choeurs chantaient des hymnes en l’honneur du dieu.

La tragédie a acquis une existence officielle en 534 avant Jésus Christ. L’âge d’or de la tragédie coïncide avec l’âge d’or de la démocratie athénienne. La    tragédie ne se contente plus d’exalter la grandeur des héros mais elle met en question les situations auxquelles les hommes sont confrontés, instaurant ainsi une conscience tragique de la condition humaine.

Le théâtre alors était un plaisir populaire et collectif. Les représentations avaient lieu en plein air dans des théâtres immenses. La tragédie du V siècle avant Jésus Christ était un lieu de rassemblement pour maintenir et développer les fondements moraux. Le rôle de dramaturge n’est pas de divertir mais de d’éduquer ses concitoyens, il se devait, dès lors, d’être porteur d’une vision.

Aucun souci de réalisme ne présidait à la représentation, cérémonie solennelle et impressionnante. On parle alors de catharsis , une façon de susciter chez le spectateur la terreur ou la pitié en opérant ainsi une épuration des passions.

Il y a trois auteurs antiques : Eschyle, Sophocle et Euripide.

EURIPIDE a vécu de 485 à 406 avant Jésus Christ. La tradition lui attribue 92 tragédies, il ne nous en reste que 18. Il était connu pour sa sympathie sans égale pour les victimes de la société, femmes incluses. On a l’habitude de regrouper les pièces en 4 groupes : les légendes sur la guerre de Troie , les légendes des Atrides , les légendes Attiques,et les légendes Thébaines auxquelles appartient la pièce Les Bacchantes. Elle fut écrite en 405 avant Jésus Christ au moment de la guerre contre le Péloponnèse, la fin de l’ère grecque est proche, Euripide écrit de l’exil.

Le dieu Dionysos

Il est le fils de Zeus et d’une mortelle Sémélé. Sur les conseils de Hera, la femme de Zeus, la mère Sémélé a demandé à son invisible amant de se montrer à elle dans toute sa gloire et Zeus apparaissant sous la forme de l’éclair a consumé la malheureuse. Mais Zeus a miraculeusement sauvé Dionysos en le cousant dans sa cuisse, d’où l’expression  » être né de la cuisse de Jupiter. »

Né à Thèbes, il retourne dans sa ville natale pour y imposer son culte orgiaque.

Dans la mythologie grecque, Dionysos est le dieu de la vigne, du vin et des excès, de la folie et de la démesure. Il est une figure majeure de la religion grecque. Ses festivités sont liées au cycle annuel et notamment au retour du printemps. Son culte est également marqué par des fêtes orgiaques féminines célébrées par ses accompagnatrices, les ménades ou les bacchantes.

Bildergebnis für Dionysos mythologie

 

Quelle est l’histoire des Bacchantes ?

Elevé loin de Thèbes, Dionysos retourne dans sa ville natale pour y imposer son culte orgiaque.  Il est le fils, de ZEUS et d’une mortelle Sémélé, la fille de Cadmos, le fondateur de Thèbes. Sémélé, sa mère a été foudroyée par Zeus. Les soeurs de celles-ci, Autonoé, Ino et Agavé ainsi que Penthée refusent de croire en cette union et d’honorer Dionysos comme un dieu. Revenu sous les traits d’un mortel, Dionysos cherche à se venger de Penthée et de tous ceux qui nient sa divinité. Dionysos convainc Penthée de se déguiser en femme. Guidé par l ‘étranger qui n’est autre que Dionysos, devenu un faux complice, Penthée surprend les bacchantes dans la montagne se rendant ainsi coupable d’un des sacrilèges les plus graves : la violation des mystères. Penthée est terriblement châtié, déchiré vivant par sa mère, Agavé. Penthée reconnaît enfin au moment d’expirer la puissance divine de Dionysos, fils de Zeus. Pour se venger, Dionysos avait rendu Agavé, sa mère, possédée et elle découvre quand elle retrouve la raison qu’elle a tué son propre fils Penthée. Devant l’étendue de son malheur, l’irrésistible pouvoir du dieu, condamnés à s’exiler, Cadmos et ses filles dont Agavé, la mère de Penthée, ayant tout perdu patrie, famille et postérité.

On peut tirer 2 en enseignements de cette pièce :

Les bacchantes ou le drame de l’impiété

Tout d’abord, le dénouement des Bacchantes nous apparaît conforme aux croyances de l’époque.  Révérons les dieux, tel est le message : c ‘est la première leçon « grande, évidente, toujours tournée vers notre bien  » vers 1006-1007 des Bacchantes.

D’autre part, dans le cours du V siècle avant Jésus Christ, l’homme apprend à compter avant tout sur ses propres capacités. De nombreux traités fleurissent notamment ceux d’Hippocrate et la rhétorique pilier de la culture antique, cette forme de science qui évite de viser trop haut pour satisfaire les besoins humains ceux de son corps comme ceux de son esprit. La réussite dépend seulement de la compétence du technicien .

Plusieurs citations du texte sont très explicites :

  • « science n’est pas sagesse « ,
  • « Quand on a un esprit modeste, quand on ne cherche pas de mauvaises défaites sur les dieux et qu’on reste dans la mesure humaine, on a une vie sans tourments « 
  • C’est l’ époque où Protagoras écrit en préliminaire de son traité « en ce qui concerne les dieux, je ne puis savoir ni qui ils sont,  ni qui ils ne sont pas, car beaucoup de choses nous empêchent de le savoir surtout l’ obscurité de la question et la brièveté de la vie humaine . « 

C’est donc, bien des années avant Voltaire, la philosophie de tous les  sophistes :  » cultivons notre jardin  » c’est à dire essayons de faire ce que nous pouvons à la mesure de nos capacités .

La faute de Penthée c’est de ne pas être assez humble, de ne pas être capable d’accepter de vivre en paix avec soi-même, avec autrui, avec les dieux, de se satisfaire de son lot en se tenant à sa place.

  • Ce dieu de la fécondité, Dionysos, apporte à l’humanité un bonheur plus élevé que celui de l’opulence matérielle, une félicité spirituelle que le bacchant découvre dans une communion avec la grande nature animée par Dionysos. Aussi les bacchantes lydiennes ne peuvent comprendre pourquoi Penthée persécute ce dieu bienfaisant.
  • Le Dionysisme met le bonheur suprême dans la contemplation de la nature : ne pas chercher à connaître le monde pour le posséder mais au contraire pour se laisser posséder par lui, s’abandonner, sans passer par la connaissance, s’abandonner aux forces qu’il recèle, afin de communiquer avec son dieu.
  • Ainsi le destin du roi Penthée doit convaincre le spectateur qu’il se perd en voulant tout dominer et qu’il doit faire leur juste part à ces forces obscures de l’être qui inquiètent parce que l’homme n’en a pas le contrôle mais qui seules peuvent le porter dans ces régions supérieures auxquelles ne permet pas d’accéder la raison.

Les Bacchantes ou le parti pris des femmes

La  femme athénienne est une éternelle mineure d’âge  qui ne possède ni droit juridique, ni droit politique ..  Ventre avant tout c’est à dire estomac et sexe, la femme est asservie aux fonctions naturelles. On sait que le mot « polites » qui veut dire « citoyen  » n ‘a pas de féminin.

Des 3 tragiques grecs, Euripide aurait trahi en prenant fait et cause pour les femmes, en féminisant la tragédie antique. Euripide manque aux sentiments nationaux en apprenant à parler aux femmes. Euripide est le seul des tragiques grecs qui ait donné lieu à des commentaires sur la représentation des femmes. C’est qu’il est le seul à avoir traité les femmes comme telles, à avoir fait surgir une question des femmes.

Dans le texte qui nous interroge aujourd’hui, la version de la débauche des femmes vécue par Penthée  sera infirmée, contredite  par le récit très détaillé du messager, témoin oculaire de la conduite irréprochable des Thébaines surprises dans la montagne.

  • « elles dormaient toutes, les membres détendus ; certaines avaient porté leur tête, au hasard, décentes et non pas comme tu le dis enivrées par le vin. »
  • Elles, chassant de leurs yeux un sommeil profond, se dressent debout, spectacle d’une merveilleuse décence, jeunes, vieilles, vierges libres encore du joug. »
  • Le texte nous interroge ici : le personnage de Penthée reçoit la mort non pas des femmes mais de sa haine des femmes, de son hubris misogyne (c’est à dire de son excès, de son arrogance ) qui lui fait perdre le sens de la mesure et de la réalité.
  • Dionysos impose à Penthée de se déguiser en femme : la femme lubrique n’est autre que Penthée : il est châtié ou faut -il dire châtré ?
  • Telle est la catastrophe euripidienne qui, une fois encore, retourne le chasseur en gibier et révèle le coupable sous le justicier. Justice soit donc rendue aux femmes.

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Enfin, il s’agit aussi d’un conflit politique

Dionysos est un dieu féminin qui défend la cause des femmes c’est à dire qui s’oppose aux conflits générés par les hommes, qui de guerre en guerre perdent la jeunesse.

  • Il s’agit de porter le présent , c’est aussi le supporter , consoler contre sa finitude, adoucir les peines de la vie. Il faut remarquer que la leçon ne s’applique pas à Penthée seulement cité 2 fois mais à la ville dans son ensemble. Il s’agit d’un conflit politique, d’un enseignement adressé à la cité entière, plus de guerres, plus de batailles inutiles qui ravagent la jeunesse.
  • Pour les bacchantes, il ne s’agit plus de s’imposer par une victoire éclatante mais d’aspirer à la beauté quotidienne, seule apte en une quête patiente à se garantir des aléas du temps. L’éternité que visent les bacchantes n’est pas l’immortalité qui consacre après la mort la gloire des héros mais l’intensité d’une vie qui se règle au fil des jours et des nuits sur son rythme naturel. Il s’agit selon la belle formule de « passer jusqu’à son terme sa vie dans le bonheur de chaque instant ».

« qui est la première parmi les bienheureux

aux fêtes joyeuses et à leurs belles couronnes,

qui a pour charge de conduire les choeurs

et les rires au son de la flûte « .

 

En conclusion , on voit que la pièce des bacchantes peut résonner aujourd’ hui alors qu’on parle de la condition des femmes, de l’autre, de l’étranger et des guerres qui ravagent le monde.

 

 

 

 

 

Rencontres photographiques avec Jean-Christophe Béchet

La photographie est-elle un art comme les autres?

Peut-on aborder la photographie sans références et sans connaissance des auteurs qui ont marqué l’histoire de la photographie?

Voici quelques questions auxquelles a tenté de répondre le photographe Jean-Christophe Béchet, invité par les Amis de La Filature. Il est intervenu  pour présenter  son livre « Influences » à la librairie 47 degrès Nord vendredi 3 mars et à La Filature pour un entretien autour de la place du photographe au 21ème siècle.

A aucun moment il n’a été question  de diaphragme, vitesse d’obturation, profondeur de champ. Jean-Christophe Béchet  a parlé de photographie comme on parlerait de peinture ou de musique, un discours ouvert à tous, photographes ou simple néophytes  sans connaissances techniques. Jean-Christophe Béchet est en effet rompu à communiquer avec le public. Il a été pendant longtemps rédacteur en chef de la revue « Réponses photos » et il anime régulièrement des stages photographiques pour un public varié allant du débutant au professionnel.

Fréderic Versolato et Jean-Christophe Béchet à la librairie 47 degrés nord

 

Vendredi soir, lors de la  présentation de son livre « Influences » à la librairie 47 degrès Nord (visible en intégralité sur cette vidéo), JC Béchet révèle que sa vocation de photographe est née de la rencontre avec Sebastiao Salgado, alors qu’il n’était pas du tout connu. Il abandonne alors ses études d’économie  pour rentrer à l’école de photographie d’Arles, puis commence une carrière de photographe, initialement dans le photojournalisme qu’il délaisse  rapidement quand il réalise que cela ne correspond pas à ses aspirations. Ses influences photographiques, il les puise dans la découverte de livres photos qu’il collectionne. Il en a environ 5000! Les maîtres de la photographie du 20éme siècle seront ses premières sources d’inspiration et d’influence. Le contact personnel avec d’autres photographes connus lui ouvrira d’autres voies à explorer. Il reconnaît que le territoire joue aussi un rôle très important. On ne photographie pas de la même façon en Finlande sous un ciel couvert et à Cuba avec des couleurs éclantantes, dit-il. Ainsi se dessinent des styles photographiques différents selon les régions. Dans ses livres portant sur l’Europe, il sera forcément plus influencé par des photographes français que quand il visite les USA. Ce sont les grands maîtres de la photo américaine qui seront alors en arrière plan. Car être influencé n’est pas copier, mais intégrer inconsciemment des thèmes ou des caractéristiques stylistiques que l’on découvre a posteriori. C’est ainsi qu’est né le livre « Influences ». JC Béchet a recherché dans ses propres photos ce qu’il avait intégré des auteurs qui l’avait précédé. Il a sélectionné 51 photos vues au travers du regard de 51 auteurs photographiques entre 1857 (Eugène Atget) jusqu’en 1957 ( Stephane Couturier) .

Avis aux amateurs: ce livre est en cours de traduction et sera bientôt disponible en Chinois!

 

Samedi matin, je retrouve JC Béchet au pied de son hôtel à Mulhouse. Un appareil entre les mains, il photographie la rue couverte de neige et plongée dans le brouillard. Je n’ai pas oublié ce qu’il a dit la veille au sujet de Lee Friedlander: J’ai toujours eu une fascination photographique pour les poteaux électriques et, contrairement à beaucoup, je m’attriste de leur disparition dans le paysage.

Les poteaux sont bien présents à Mulhouse et je peux alors le saisir en pleine action au milieu d’une forêt de  poteaux!

 

Quelques pas plus loin, il s’arrête devant la tour de l’Europe dont le sommet est noyé dans le brouillard. Voilà une parfaite allégorie de notre Europe reconnait-il ! Il prend quelques photos qui paraîtront peut-être un jour dans un prochain livre sur la France.

Nous retrouvons Emmanuelle Walter à La Filature pour visiter l’exposition de Cristina de Middel qui offre une approche de la photo bien différente de celle de JC Béchet dans la reconstruction fantasmée d’histoires  réelles.

Au cours de l’après-midi, devant un public composé des membres des Amis de La Filature et du Club Photo de Riedisheim, JC Béchet présente les diaporamas de deux de ses livres: Marseille ville natale et European puzzle. Il décrit sa démarche de photographie subjective, à la recherche de lieux, de visages ou de personnes qui témoignent d’un instant ou d’une époque. Le livre devient l’aboutissement final du travail photographique, inspiré par la littérature ou  la musique. Marseille, ville natale représente un travail personnel mêlant images  de ses parents, de ses ami(e)s et de lieux qui ont marqué sa jeunesse. C’est en lisant L’Homme foudroyé de Blaise Cendrar et en voyant les photos de la ferme du Garet de Raymond Depardon  qu’est né le désir de réaliser ce livre sur Marseille.

European puzzle est le résultat de 17 ans de voyages en Europe , du Groënland au sud de l’Italie en passant par les pays de l’est et l’ex URSS. Ce livre commencé au moment du Brexit, illustre la déception d’une Europe désunie, s’abritant derrière ses nationalismes, après la grande bouffée d’espérance qui a marqué la chute du mur de Berlin et la création d’un espace commun ouvert à tous.

Vision pessimiste encore au sujet du futur de la photographie professionnelle. Alors que  les images sont partout, le photographe professionnel n’a plus de place car l’édition du livre photo ne s’est jamais aussi mal portée. Les éditeurs sont réticents à publier des livres des auteurs contemporains qui ne se vendent qu’en quelques centaines d’exemplaires et encore… Le crowdfunding demeure le plus souvent la seule solution pour qu’un photographe indépendant puisse être publié. En outre, les agences de presse tendent à disparaître. Ce constat pessimiste donne lieu à un vif débat car il n’est pas partagé par tous!

JC Béchet  reviendra bientôt en Alsace. Il sera à la galerie Stimultania à Strasbourg pour une exposition où il présentera les photos de European puzzle  (du 27/04 au 26/08) et pour un stage.

La visite de cette exposition sera peut-être une autre occasion pour les Amis de La Filature de découvrir son travail!

Jean Steffan

 

 

Muchismo, une retrospective photographique de Cristina de Middel

On peut voir en ce moment à la galerie de La Filature une exposition  de photos de Cristina de Middel.  Les Amis de La Filature ont eu le privilège de  la primeur de l’exposition. Ils ont pu assister à l’accrochage après  la traditionnelle rencontre de début d’année  du 4 janvier où ils ont apprécié la galette des rois.

Muchismo, titre de l’exposition pourrait être considéré  comme la contraction en anglais de much is more,  ou bien un mélange d’espagnol et d’italien avec mucho  (beaucoup en espagnol) suivi du substantif issimo. Dans tous les cas, cela exprime la quantité,   le surnombre. On dirait en français Plus que plus. Et de fait, cette exposition rassemble 430 photos, ou plutôt devait rassembler 430 photos puisque qu’une vingtaine n’est pas arrivée à bon port et se trouve encore quelque part en transit!

Christian Caujolle, commissaire de l’exposition souhaitait présenter une rétrospective de l’oeuvre de Cristina de Middel qui a émergé comme une artiste incontournable dans le bouillonnement récent de la création artistique en Espagne. Cristina a proposé d’exposer le  travail qu’elle a présenté dans des galeries ou des expositions au cours des 5 dernières années, en réunissant l’intégralité de ses tirages. D’où la profusion des photos,  présentées dans des formats et cadres divers. La réussite en  photojournalisme exige une grande  quantité de tirages et beaucoup de lecteurs, dit Cristina, dans l’art c’est le contraire: on organise la rareté. Une photo d’art n’est tirée qu’en petit nombre d’exemplaires (5 ou 10), et les galeries d’art présentent souvent une unique photo sur un immense mur blanc. Cristina prend ici avec humour le contre-pied de cette mode et conteste le marché de l’art  en  affichant  des murs de photos.

 

L’accrochage: Emmanuelle Walter et Crisitna de Middel expliquent aux Amis de La Filature le concept de l’exposition à 4 mains

Les murs blancs s’apprêtent à recevoir les photos. Sur la table, des feuilles imprimées préfigurent la disposition des photos.

Cristina a commencé sa carrière comme photojournaliste chez Magnum, mais au bout de quelques années, elle éprouve une lassitude et une frustration de voir que le photo reportage est traité de façon standardisée et immuable. Les années passent et les photos qui illustrent les conflits mondiaux sont toujours les  mêmes, dit-elle. Mêmes images, mêmes mots accompagnent les reportages. Les images publiées dans la presse ou sur internet  interrogent aussi sur la véracité des faits. Est-ce une représentation de la vérité ou une manipulation? Aujourd’hui, au moment où les « fake news » envahissent les médias, on peut toujours se demander la part de vérité que contiennent les informations.  De cette frustration naît l’idée de créer son propre récit en images. Il s’agit alors de mettre en scène des histoires vraies ou insolites, qui  peuvent même parfois paraître invraisemblables. C’est ainsi que démarre le projet qui a connu un très grand succès : Les Afronautes. En 1962 en Zambie, un professeur de sciences affirme  pouvoir battre les Soviétiques et les Américains.L’enseignant monte un ambitieux projet intitulé “Afronautes”. On conçoit un camp d’entraînement près de la capitale et sélectionne douze volontaires. Dans le camp, ils entretiennent leur condition physique, s’initient à l’apesanteur avec un système de balançoires. Dix chats sont de l’expérience. Pour concrétiser son projet, le conquérant de l’espace zambien demande 7 millions de livres zambiennes à l’Unesco, l’Organisation des nations unies pour l’éducation, la science et la culture. Les fonds n’arriveront jamais. Le programme sera abandonné, puis oublié. Cristina de Middel a reconstitué cette histoire avec des gens ordinaires. Quand on cherche des images sur l’Afrique dans Google, quelles images trouve- t-on? Des Massaïs qui dansent ou des tribus primitives, pas des gens qui vont dans un bureau de poste ou une banque.  Ce projet met en évidence les préjugés dont nous sommes coupables. Il  nous amuse car ce projet spatial est mené en Afrique.  Nous aurait-il amusés si il avait été entrepris en Norvège ou en Finlande? Cristina  n’ira pas en Zambie pour photographier les vestiges de ce projet, mais trouvera au cours de ses voyages africains des modèles qui illustreront son propos.

Elle applique la  même démarche aux autres projets qu’elle réalise: Dans West Side Story, elle recrée dans les rues de  New York des scènes du film culte avec des passants qui acceptent d’être figurants.  C’est une critique de la photo de rue (Street photography) aujourd’hui très populaire.  La photo de rue, dit-elle, est vide de sens. Elle s’applique à fixer un moment décisif, mais elle ne montre rien au- delà du talent du photographe à saisir cet instant.

A l’issue d’un voyage en Chine, elle publie un livre qui dénonce le communisme de façade du régime. Les photos sont accompagnées de textes du petit livre rouge de Mao  qui s’y rapportent, dont elle a couvert de blanc tout ce qui n’est plus an vigueur. Il n’en subsiste que quelques mots épars.

Une autre série est inspirée par un livre décrivant la terreur d’un enfant Yoruba du Nigeria, enfermé dans une forêt sacrée au cours d’une initiation. Il ne peut s’en échapper et y reste  prisonnier 30 ans. Les images révèlent ses cauchemars et ses angoisses. Fantômes et insectes peuplent ses images.

L’inspiration d’une des séries présentées est aussi venue du journal de bord du capitaine d’une expédition qui réunissait des scientifiques chargés d’explorer une île découverte par des baleiniers dans le grand sud, mais jamais explorée. Elle a reconstitué les images de cette expédition avec des amis qui posent pour elle…. en Ecosse!

La dernière série illustre le visage présumé des spameurs indélicats. Vous êtes- vous demandé qui pouvait vous envoyer ce courriel vous promettant 50 millions de dollars ? Cristina a imaginé le portait  de ces personnes.

L’exposition ne cherche pas à reconstituer ces séries, mais à constituer des murs de photos. Les mêmes photos sont présentes plusieurs fois, dans plusieurs formats. Cristina dit: les photos sont comme  les mots d’une phrase, elles prennent du sens en les juxtaposant.

Il reste aux visiteurs à les décrypter.

vernissage de l’exposition