Humanisme et Art Contemporain

Le 24 novembre 2018, les Amis de la Filature ont découvert à Sélestat, la nouvelle Bibliothèque Humaniste et une exposition du Fonds Régional d’Art Contemporain

Aperçu historique : l’Humanisme à Sélestat 

La chute de Constantinople (1453) a été le point de départ du mouvement humaniste en Europe ; en effet, face à l’invasion ottomane qui menaçait le patrimoine hérité de l’Antiquité, les lettrés de l’Empire Romain d’Orient ont fait rapatrier en Italie les écrits et oeuvres d’art des Latins et des Grecs anciens. Avec l’apparition de l’imprimerie, ces oeuvres ont été révélées puis étudiées partout en Europe, dans les nouvelles universités qui voyaient le jour dans une effusion intellectuelle sans précédent. Entre l’Italie et Mayence, le long du Rhin, la ville de Bâle a abrité l’une de ces universités, de même que la ville de Freibourg en Brisgau.

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Pour former les futurs étudiants, la ville de Sélestat a créé une « école latine », dont l’enseignement reposait sur une pédagogie nouvelle : fini l’apprentissage par coeur de textes latins destinés à être restitués in extenso ; les garçons scolarisés ici apprenaient la grammaire latine ainsi que la traduction, dans ses nuances et sa polysémie.

Nous avons une idée très précise du contenu des cours dispensés entre 1440 et 1526, grâce aux cahiers de deux écoliers, incroyablement préservés depuis plus de cinq siècles ! L’un de ces élèves est Beat Bild, fils d’un boucher charcutier de Sélestat. Comme cette famille venait de Rhinau, le jeune homme a très vite été qualifié de « Rhinauer » ; il gardera ce nom, qu’il va latiniser en Beatus Rhenanus, lorsque sa réputation le conduira dans les hauts lieux de l’esprit .

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Remarquable connaisseur des textes anciens, mais aussi des nouvelles techniques d’imprimerie, Beatus Rhenanus est en effet appelé auprès des éditeurs qui sollicitent ses conseils et son expertise. En bibliophile accompli, il se constitue au fil de ses travaux une collection de livres, incunables et manuscrits. À la fin de sa vie, celle-ci est constituée de 423 volumes reliés contenant 1287 oeuvres, et compte 71 manuscrits. Beatus Rhenanus a également conservé toute sa correspondance, soit 255 lettres, qui témoignent de ses relations prestigieuses dont la plus importante est une amitié avec Erasme.

 

Incroyablement conservée à Sélestat depuis 1547, cette collection a été distinguée en 2011 par l’UNESCO qui l’a inscrite au Registre « Mémoire du monde ».

 

Une halle aux blés devenue musée

Au fil du temps, cette collection s’est enrichie d’autres legs de bibliophiles sélestadiens, si bien qu’en 1889, les autorités germaniques de la Ville choisissent de les présenter au public en transformant la halle aux blés en musée-bibliothèque.

001910279_620x393_cAprès plus d’un siècle de fonctionnement mixte (bibliothèque de lecture et musée), la Ville opère une profonde restructuration du lieu et confie à l’architecte Rudy Ricciotti la transformation du bâtiment. C’est donc ce nouvel écrin que les Amis de la Filature ont eu le plaisir de visiter le 10 novembre dernier, soit 4 mois après sa transformation, qui fait suite à 4 ans de travaux et près de 15 millions d’investissement.

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Après la Renaissance, l’art contemporain.

La journée à Sélestat s’est poursuivie par une visite de l’exposition temporaire du Fonds Régional d’Art Contemporain : House for a painting, première exposition conjointe de l’architecte belge Inessa Hansch et de la peintre allemande Suzanne Kühn.

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Le FRAC installé à Sélestat en 1982 se distingue par son architecture signée François Kieffer/Pierre Kimmenauer/Ante Josip Von Kostelac. Ce bâtiment construit en 1995 est particulièrement adapté à son emplacement sur les rives de l’Ill. Son immense façade de verre offre une intéressante confrontation visuelle avec l’autre rive médiévale qui s’y reflète. Depuis 2015, la façade est prolongée par un portique de céramique, oeuvre du sculpteur autrichien, Elmar Trenkwalder.

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Notre groupe a été accueilli par Kilian Flatt,chargé de médiation, qui nous a permis d’apprécier au mieux les oeuvres exposées. Son éclairage a suscité des échanges nombreux et enrichissants, et chacun a pu s’approprier ces compositions mêlant les univers des deux artistes.

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introduction minute au triomphe de l’amour

Voici l’introduction de Nicole Ott au Triomphe de l’amour de Marivaux ,

mis en scène par Denis Podalydes

Quelques éléments biographiques

MARIVAUX naît à Paris le 6 février 1688, soit à l ‘aube du XVIII siècle qui crée une rupture importante avec le classicisme. Fils d’une famille de petite noblesse, c’est néanmoins en province qu’il passera sa jeunesse, IL monte à Paris pour faire des études de droit pour suivre la voie paternelle, mais sa rencontre avec FONTENELLE l ‘engage dans une carrière littéraire. IL fréquente les salons de madame de LAMBERT ou de madame de TENCIN. A l écoute de ces conversations savantes dans un milieu raffiné, le jeune homme forge sa sensibilité et développe son sens de l ‘observation critique.

Amoureux du théâtre et de la vérité, spectateur lucide d’un monde changeant, PIERRE CARLET de CHAMBLAIN DE MARIVAUX s’est voulu inventeur d’idées et de langage nouveaux, c’est ce qu’il appelait « penser en homme « . Il est reconnu comme un brillant moraliste, une sorte de nouveau LA BRUYERE.

Son mariage avec Colombe Bologne le met un temps à l ‘abri du besoin mais très vite la banqueroute du financier LAW le ruine et il doit alors travailler pour vivre. De plus, il perd sa femme en 1723 et a une petite fille qu’il devra élever seul.

Portrait de Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux (1688 – 1763) dit Marivaux,

Son oeuvre

Il écrira un roman, la vie de Marianne, dans lequel il analyse la psychologie de l’héroïne. La narratrice revoie son passé et s’interroge sur l’amour, la sincérité et la reconnaissance sociale du mérite personnel.

Il écrira au moins quarante pièces de théâtre

Dans ses comédies philosophiques – l ’île des esclaves ou encore la colonie – il fait du théâtre un nouveau moyen d’imaginer de nouvelles relations humaines. Marivaux développe dans une contrée imaginaire son analyse sociale et psychologique des relations entre individus qui est une constante de son œuvre.

Les   comédies amoureusesle jeu de l’amour et du hasard ou encore les fausses confidences – lui permettent d’explorer les surprises, les secrets et les masques du cœur humain pris au piège des intérêts et des préjugés.

A partir de 1742, il est élu à l’Académie française sous l’influence de madame de TENCIN dont il fréquente le salon.

La vie n’a pas toujours été facile pour Marivaux : sa fille dut entrer au couvent car son père ne pouvait la doter honorablement.

Finalement, il va mourir à PARIS LE 12 février 1763.

 

QU’EST QUE LE SIECLE DES LUMIERES ?

Le XVIII siècle, marqué par l’importance des sciences exactes et par la critique de l’ordre social et de la hiérarchie religieuse traditionnelle, a été nommé le siècle des lumières. Les écrivains de l’époque sont convaincus d’émerger de siècles d’obscurité et d’entrer dans un nouvel âge illuminé par la raison, la science et le respect de l’humanité. L’éducation est alors considérée comme ayant le pouvoir de rendre les hommes plus vertueux, plus moraux. L’optimisme et l’enthousiasme sont donc des traits dominants chez les penseurs des Lumières.

A cette époque naît une querelle littéraire des Anciens et des Modernes. Charles PERRAULT lit à l’Académie un poème- le siècle de LOUIS XIV- dans lequel il met en doute la supériorité des poètes antiques sur les poètes modernes. FONTENELLE aussi récuse l’idéal classique en affirmant : rien n’arrête tant le progrès des choses que l’admiration excessive des anciens « . Accusés de sacrilège par les partisans de la tradition que sont BOILEAU, LA FONTAINE, LA BRUYERE, les Modernes ouvrent la voie à une esthétique qui mêle le naturel et la préciosité.

Marivaux a la passion du théâtre

Marivaux reprend à son compte les valets dont le personnage d’Arlequin ou les petits bourgeois. Les représentants de la noblesse sont toujours doublés par des valets, plus ou moins lucides, plus ou moins manipulateurs.

Il établit toujours un double jeu :

– celui tout extérieur des querelles, des déguisements et des manipulations.

-celui aussi du jeu plus secret, parfois inconscient de l amour qui naît et craint de se faire découvrir.

Ce double jeu, nul ne pouvait mieux le traduire que ces italiens issus de la commedia dell’ arrêt, tantôt scandant la pièce avec une folle vivacité, tantôt mimant jusqu’aux extrêmes nuances, riant des yeux et pleurant des lèvres.

Ce langage de l’âme ne passe seulement par les mots, mais aussi par le corps : leur naïveté n’est pas seulement dans leur discours, mais aussi dans leurs gestes, dans leurs mimiques, dans leurs regards ….

Le triomphe de l’amour

Le triomphe de l’amour est une pièce en 3 actes représentée pour la première fois par les comédiens italiens le 12 mars 1732.

QUEL EST L ‘ARGUMENT ?

La princesse de SPARTE se déguise en homme sous le nom de PHOCION. Elle voudrait partager le trône avec AGIS, le fils des anciens rois capturé à l’âge de 8 ans et qui vit avec un austère philosophe, HERMOCRATE, et sa chaste sœur, LEONTINE. A l’attrait du devoir se joint celui de l’aventure et de la conquête. Travestie en garçon, Léonide se présente à la maison de la sagesse, séduit la vieille fille sous son déguisement, puis le vieux maître en avouant sa qualité de femme qu’elle n’a voulu cacher, dit-elle, que pour mieux approcher l’admirable philosophe.

Pour Agis, tout va de soi. Il la voit à peine que déjà il s’éprend d’amitié pour ce joli garçon et s’émerveille que l’amitié puisse offrir tant de douceur.  « Je suis fille, AGIS », avoue la princesse : c’est la douceur de l ‘amour.  Aussitôt plus folle reprend la mascarade. Fille ou garçon, Léonide n’a montré que des attraits trop sûrs. Pour l’épouser, la vieille sœur renie ses vœux de chasteté et le vieux maître balaie 40 ans de prudence. Viennent-ils enfin à se découvrir bernés, ils se tournent vers la perfide. Mais que faire contre une reine et contre l’amour ?

Une citation du livre de Marcel ARLAND : » je l aime pour son caprice, son bondissement sans cesse renouvelé et même pour son extravagance « résume bien les caractéristiques de la pièce.

La scène se passe dans un jardin où il est aisé de se cacher : il est divisé par des massifs ou des bosquets : on peut se cacher dans ces compartiments, attendre que d’autres soient partis, y espionner, y avoir des rencontres clandestines ; on peut aussi y être surpris.

Quelle est la morale de l’ histoire ?

La première leçon est comique

  • Le jardinier et le valet sont évidemment corrompus. On y voit la roublardise, le bagout de l’un ou l’autre.
  • Agis aussi peut nous faire rire car il est naïf. Il n’empêche nous savons que le bonheur va lui être apporté.
  • Le philosophe et sa sœur sont comiques aussi, mais Marivaux souligne ici son empathie avec eux. Ils réalisent qu’ils ont été bernés. Marivaux respecte toujours ce qu’il y a d’humain dans leur comportement et rire ne l’empêche pas de porter une attention compréhensive à ceux dont il se moque. Marivaux affirme  » il n’y a point d’homme qui soit digne de se moquer des erreurs d’un autre « 

La deuxième leçon est morale

-L’amour doit toujours être mis à l’épreuve, même si cet amour est un coup de foudre, lui tendre des pièges qui, s’ils ne le découragent ou ne détruisent pas, font triompher la vérité.

  • La conquête du cœur d’AGIS est difficile : Agis est pur et droit. Tromper quelqu’un qu’on aime quand le cœur humain est si facilement aveugle, ce n ‘est pas pour Marivaux profiter de sa faiblesse, c’est l’aider à savoir ce qu’il veut et à le vouloir vraiment.
  • Quant aux deux protagonistes, le philosophe et sa sœur, ils ont été trompés eux aussi. Ils ont été cruellement humiliés, cela doit suffire. A la fin de la pièce, les malheureux font face à leur découverte de l’amour, leur inquiétude, leur trouble. L’épreuve est donc finalement positive pour eux car ils ont compris leur faiblesse.

 La troisième leçon est politique

  • Sans elle, la comédie se résumerait à une banale histoire d’amour entre un prince et une princesse.
  • . MARIVAUX pense que pour régner il faut que les puissants soient bons. Dans cette pièce, Agis doit régner par le cœur et non par la violence. Le souverain doit être porteur de bonnes attitudes et faire preuve de loyauté.
  • LEONIDE, la princesse de SPARTE, fait preuve ici d’une profonde et exigeante loyauté : quand elle remet le trône à AGIS, elle agit en véritable souveraine, faisant montre d’une grande générosité, omettant de châtier Harpocrate et Léontine.

En conclusion

MARIVAUX n ‘a eu de cesse de poser le problème entre le cœur et la raison, entre la condition sociale et l’identité authentique des êtres. Non seulement il est un moderne par rapport aux anciens, mais il est en plus en   avance sur son temps : on pourrait le considérer comme un préromantique, car il analyse les émotions.  C’est pourquoi on peut parler de l’humanisme de Marivaux.

Faire parler la photo: Les Amis de La Filature et Les Mots du Clic

Nous sommes abreuvés d’images  par les revues, les médias sociaux, la publicité. Nous les survolons rapidement sans en déchiffrer véritablement le sens. Comment apprendre à regarder une image, une photographie pour la décrypter véritablement ?

C’est l’association Stimultania qui nous apporte la réponse, grâce au jeu qu’elle a développé : Les Mots du Clic. Laure Canaple, qui travaille pour cette association, est venue nous le présenter à La Filature et animer avec talent un atelier de formation. Une quinzaine de membres des Amis de La Filature y participaient, ainsi que 3 membres de l’équipe de l’accueil du public de La Filature.

Après s’être présentés à l’aide d’une photo qu’ils avaient choisie, les participants ont analysé par groupes de 5 ou 6 personnes 3 photos qui leur ont paru particulièrement intéressantes. Le jeu a alors commencé avec 3 équipes  répondant collectivement aux questions posées par des cartes qui proposent des adjectifs pour décrire la photographie. Le jeu est en fait une analyse chorale (collective) de l’image, guidée par une série de 6 thèmes qui vont aider à la décrire et la décrypter. Les 6 thèmes abordés sont : caractéristique, apparence, temps, espace, volonté, référent. Pour chacun des thèmes, une série d’adjectifs sont proposés par des cartes et l’équipe doit sélectionner  le plus approprié pour qualifier la photo.

Voici les 3 photos avec lesquelles nous avons joué et les propositions faites par l’équipe.

Ce qui caractérise le mieux cette photographie, c’est la construction : un cercle occupe le centre de l’image, le sumo est au centre du cercle, les bras horizontaux parallèles au sol coupent le photo en deux, une ligne blanche tangente le cercle. Le nombril du Sumo est au centre exact  de l’image, le regard se porte vers nous.

Concernant l’apparence, nous choisissons unanimement le qualificatif l’un dans l’autre après avoir discuté sur l’équilibre. Equilibre s’applique à la composition de l’image symétrique et harmonieuse, à la répartition de  lumière et ombre, mais aussi la posture du sumo. Mais l’un dans l’autre caractérise mieux cette image , le sumo au centre du cercle de feu étant le sujet central de celle-ci.

Pour le temps, nous choisissons  simultanément qui traduit le fait que le photographe a saisi un instant fugitif où le sumo s’accroupit sur la pointe des pieds au centre du feu en le regardant. Le qualificatif lentement aurait pu aussi s’appliquer, car le sujet lourd et massif paraît se mouvoir sans hâte.

L’espace semble marqué par les limites : limites spatialesle cercle de feu, la ligne blanche, l’enclos visible derrière le sumo sont autant de limites visuelles structurant l’espace. Mais aussi limite du statut du sumo (homme ou dieu, hubris), limite de la masse corporelle, limite de la position instable du sumo.

Quelle est la volonté du photographe en saisissant cette image ? Nous hésitons entre surprendre et interroger. La présence de ce sumo accroupi en plein air, au centre d’un  cercle d’un feu allumé sur des cailloux a de quoi surprendre. Mais cette image interroge aussi, car son message n’est pas immédiatement lisible : la tradition de l’art du sumo est-elle ici mise en cause ? Il y a aussi une dimension mystique. S’agit-il ici d’une cérémonie initiatique, magique ou religieuse?

Que nous évoque cette image, de quoi parle -t-elle? Comme référent nous choisissons le mot tradition :  le photographe pose-t-il la question de la  survivance  d’une tradition ancienne menacée par la vie moderne ?

Avec les six mots retenus par l’équipe, nous allons alors former une description de la photo en quelques phrases. Ainsi sont proposées:

L’avenir du Sumo : L’équilibre de cette construction où les lignes se frôlent et jaillissent simultanément d’un cercle de feu nous interroge sur l’évolution des traditions. Restent-elles dans leur limite l’une (forme) dans l’autre où brûlent-elles dans la modernité?

Equilibre instable : Un sumo se tient en équilibre instable au centre d’un cercle de feu. Ils forment  l’un dans l’autre une construction qui interroge simultanément sur les limites des traditions et les limites du corps humain.

L’Homme sumo : En construisant ce bel équilibre simultané, l’un dans l’autre  (sumo et feu), se pose la question des limites humaines, sportives et les limites des traditions.

 

Un autre groupe  a commenté la photo ci-dessous :

  • Photo très contrastée, portrait classique « posé » minutieusement cadré sur fond blanc (mur ou  studio ?), personne africaine assez ambiguë ( plutôt une femme, mais ni la pomme d’Adam ni la naissance des seins ne sont visibles à cause des colliers et la coiffure …?  ) enduite d’ocre rouge : la couleur reste donc essentielle.
  • Regard en coin, un peu ironique voire réprobateur, mais pas du tout craintif. Portrait presque ethnographique, témoin d’un monde en voie de disparition et qui évoque des livres photos comme  » Vanishing Africa  » ,  » The last of the Nuba  » ou les tribus Indiennes d’Amérique !
  • L’équipe a choisi ces mots  pour chaque thème : caractéristique : société/tribuapparence : magnifié, temps : toujoursespace : près, volonté : cadre, référent : objet.

 

Le texte obtenu collectivement avec les mots choisis ou des dérivés :

 » Prends-moi en photo pour magnifier ma tribu ,

mais je ne te dirai pas qui je suis.

Prends-moi de près, bien cadré(e).

Portrait figé à tout jamais,

mais  mon secret reste bien gardé . »

 

Enfin, une troisième équipe s’est penchée sur ces portraits de femmes qu’elle ont intitulés: « Silence, ça pousse« :

 

 

Pour cette photo, la caractéristique choisie fut idée, l’apparence détournée, le temps crescendo, l’espace à l’intérieur, la volonté interroger, et le référent société et voici l’une des phrases proposées pour la décrire :

Deux femmes presque entièrement recouvertes d’un voile épais se détachent sur un fond sombre et nous regardent. Leurs corps ont presque entièrement disparu, pour ainsi dire gommé, mais à l’intérieur pousse une plante verte. Par ce procédé du détournement, le photographe nous suggère l’idée qui s’impose à nous crescendo : ces femmes nous interrogent sur la place que leur réserve la société.

 

En fin de séance, Laure Canaple   a contextualisé ces photos dans le travail de leurs auteurs que l’on pourra consulter avec les liens suivants:

– Charles Fréger, série Himbas (2007) : http://www.charlesfreger.com/fr/portfolio/himbas/

– David Favrod, série Gaijin (2009) : http://www.davidfavrod.com/Pages/GAIJIN/GAIJIN_TEXT.html

– Maïmouna Guerresi: https://www.maimounaguerresi.com/

 

Cette initiation à la lecture photographique nous permettra certainement d’animer  les expos photos de La Filature en utilisant le jeu « Les mots du clic » avec les membres de l’association.

La Conférence des Oiseaux

 

 

Jeudi 11 octobre 2018, dix-huit membres de l’association « Les Amis de la Filature » se sont rendus à la Comédie de l’Est de Colmar pour assister  à la représentation théâtrale de la pièce « La conférence des Oiseaux », l’un des plus célèbres contes soufis écrit par le persan Farid al-Din Attar ( 1142-1220)

L’adaptation est de Jean-Claude Carrière .
La mise en scène était la dernière mise en scène de Guy-Pierre Couleau qui quitte La Comédie de l’Est.

Cette pièce raconte comment les oiseaux se mirent en quête du mythique Simorg afin de le prendre comme roi. Au terme d’une épopée mystique et existentielle, ils découvrent qu’il n’y a pas de roi et que Simorg n’est autre qu’eux-mêmes.

Il s’agit d’une allégorie de la rencontre entre l’âme et son vrai roi, le soleil de sa majesté est un miroir où l’on voit son âme et son corps. La conférence des oiseaux parle de ce que nous sommes, de notre humanité et des chemins que nous devrions emprunter pour accéder à la découverte de ce que nous sommes. Les oiseaux sont nos images. Le texte est un texte essentiel pour qui veut penser l’existence et nos comportements sur cette planète et entre nous.

La mise en scène de Guy-Pierre Couleau joue sur un jeu de miroirs où les acteurs se mirent tout en mettant leurs têtes d’oiseaux. Ils se voient eux-mêmes et nous nous voyons nous-mêmes.
Ces masques sont superbes et représentent divers oiseaux : la Huppe par exemple qui aurait connu le roi Salomon et aurait percé les secrets du monde entier, un hibou, un canard,  des oiseaux migrateurs qui nous ramènent au problème actuel des migrants.

A l’issue du spectacle, nous avons pu discuter avec le metteur en scène et les acteurs ce qui est toujours très intéressant.
Ce fut une très belle soirée nous a permis de réfléchir sur nous-mêmes et sur les autres.

 

Marie-Emmanuelle Badinand

 

 

Introduction minute des Bacchantes

 selon Euripide, mis en scène par  Sara Llorca

par Nicole Ott,

des Amis de La Filature

 

La tragédie en Grèce

Athènes a inventé la tragédie, création singulière qui après avoir fasciné les Romains, a fécondé l’imagination européenne de Shakespeare aux classiques français, de Goethe jusqu’aux dramaturges contemporains.

L ‘origine religieuse de la tragédie est incontestable. Aristote affirme, en effet, qu’elle dérive du culte de Dionysos : lors de cérémonies rituelles, des choeurs chantaient des hymnes en l’honneur du dieu.

La tragédie a acquis une existence officielle en 534 avant Jésus Christ. L’âge d’or de la tragédie coïncide avec l’âge d’or de la démocratie athénienne. La    tragédie ne se contente plus d’exalter la grandeur des héros mais elle met en question les situations auxquelles les hommes sont confrontés, instaurant ainsi une conscience tragique de la condition humaine.

Le théâtre alors était un plaisir populaire et collectif. Les représentations avaient lieu en plein air dans des théâtres immenses. La tragédie du V siècle avant Jésus Christ était un lieu de rassemblement pour maintenir et développer les fondements moraux. Le rôle de dramaturge n’est pas de divertir mais de d’éduquer ses concitoyens, il se devait, dès lors, d’être porteur d’une vision.

Aucun souci de réalisme ne présidait à la représentation, cérémonie solennelle et impressionnante. On parle alors de catharsis , une façon de susciter chez le spectateur la terreur ou la pitié en opérant ainsi une épuration des passions.

Il y a trois auteurs antiques : Eschyle, Sophocle et Euripide.

EURIPIDE a vécu de 485 à 406 avant Jésus Christ. La tradition lui attribue 92 tragédies, il ne nous en reste que 18. Il était connu pour sa sympathie sans égale pour les victimes de la société, femmes incluses. On a l’habitude de regrouper les pièces en 4 groupes : les légendes sur la guerre de Troie , les légendes des Atrides , les légendes Attiques,et les légendes Thébaines auxquelles appartient la pièce Les Bacchantes. Elle fut écrite en 405 avant Jésus Christ au moment de la guerre contre le Péloponnèse, la fin de l’ère grecque est proche, Euripide écrit de l’exil.

Le dieu Dionysos

Il est le fils de Zeus et d’une mortelle Sémélé. Sur les conseils de Hera, la femme de Zeus, la mère Sémélé a demandé à son invisible amant de se montrer à elle dans toute sa gloire et Zeus apparaissant sous la forme de l’éclair a consumé la malheureuse. Mais Zeus a miraculeusement sauvé Dionysos en le cousant dans sa cuisse, d’où l’expression  » être né de la cuisse de Jupiter. »

Né à Thèbes, il retourne dans sa ville natale pour y imposer son culte orgiaque.

Dans la mythologie grecque, Dionysos est le dieu de la vigne, du vin et des excès, de la folie et de la démesure. Il est une figure majeure de la religion grecque. Ses festivités sont liées au cycle annuel et notamment au retour du printemps. Son culte est également marqué par des fêtes orgiaques féminines célébrées par ses accompagnatrices, les ménades ou les bacchantes.

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Quelle est l’histoire des Bacchantes ?

Elevé loin de Thèbes, Dionysos retourne dans sa ville natale pour y imposer son culte orgiaque.  Il est le fils, de ZEUS et d’une mortelle Sémélé, la fille de Cadmos, le fondateur de Thèbes. Sémélé, sa mère a été foudroyée par Zeus. Les soeurs de celles-ci, Autonoé, Ino et Agavé ainsi que Penthée refusent de croire en cette union et d’honorer Dionysos comme un dieu. Revenu sous les traits d’un mortel, Dionysos cherche à se venger de Penthée et de tous ceux qui nient sa divinité. Dionysos convainc Penthée de se déguiser en femme. Guidé par l ‘étranger qui n’est autre que Dionysos, devenu un faux complice, Penthée surprend les bacchantes dans la montagne se rendant ainsi coupable d’un des sacrilèges les plus graves : la violation des mystères. Penthée est terriblement châtié, déchiré vivant par sa mère, Agavé. Penthée reconnaît enfin au moment d’expirer la puissance divine de Dionysos, fils de Zeus. Pour se venger, Dionysos avait rendu Agavé, sa mère, possédée et elle découvre quand elle retrouve la raison qu’elle a tué son propre fils Penthée. Devant l’étendue de son malheur, l’irrésistible pouvoir du dieu, condamnés à s’exiler, Cadmos et ses filles dont Agavé, la mère de Penthée, ayant tout perdu patrie, famille et postérité.

On peut tirer 2 en enseignements de cette pièce :

Les bacchantes ou le drame de l’impiété

Tout d’abord, le dénouement des Bacchantes nous apparaît conforme aux croyances de l’époque.  Révérons les dieux, tel est le message : c ‘est la première leçon « grande, évidente, toujours tournée vers notre bien  » vers 1006-1007 des Bacchantes.

D’autre part, dans le cours du V siècle avant Jésus Christ, l’homme apprend à compter avant tout sur ses propres capacités. De nombreux traités fleurissent notamment ceux d’Hippocrate et la rhétorique pilier de la culture antique, cette forme de science qui évite de viser trop haut pour satisfaire les besoins humains ceux de son corps comme ceux de son esprit. La réussite dépend seulement de la compétence du technicien .

Plusieurs citations du texte sont très explicites :

  • « science n’est pas sagesse « ,
  • « Quand on a un esprit modeste, quand on ne cherche pas de mauvaises défaites sur les dieux et qu’on reste dans la mesure humaine, on a une vie sans tourments « 
  • C’est l’ époque où Protagoras écrit en préliminaire de son traité « en ce qui concerne les dieux, je ne puis savoir ni qui ils sont,  ni qui ils ne sont pas, car beaucoup de choses nous empêchent de le savoir surtout l’ obscurité de la question et la brièveté de la vie humaine . « 

C’est donc, bien des années avant Voltaire, la philosophie de tous les  sophistes :  » cultivons notre jardin  » c’est à dire essayons de faire ce que nous pouvons à la mesure de nos capacités .

La faute de Penthée c’est de ne pas être assez humble, de ne pas être capable d’accepter de vivre en paix avec soi-même, avec autrui, avec les dieux, de se satisfaire de son lot en se tenant à sa place.

  • Ce dieu de la fécondité, Dionysos, apporte à l’humanité un bonheur plus élevé que celui de l’opulence matérielle, une félicité spirituelle que le bacchant découvre dans une communion avec la grande nature animée par Dionysos. Aussi les bacchantes lydiennes ne peuvent comprendre pourquoi Penthée persécute ce dieu bienfaisant.
  • Le Dionysisme met le bonheur suprême dans la contemplation de la nature : ne pas chercher à connaître le monde pour le posséder mais au contraire pour se laisser posséder par lui, s’abandonner, sans passer par la connaissance, s’abandonner aux forces qu’il recèle, afin de communiquer avec son dieu.
  • Ainsi le destin du roi Penthée doit convaincre le spectateur qu’il se perd en voulant tout dominer et qu’il doit faire leur juste part à ces forces obscures de l’être qui inquiètent parce que l’homme n’en a pas le contrôle mais qui seules peuvent le porter dans ces régions supérieures auxquelles ne permet pas d’accéder la raison.

Les Bacchantes ou le parti pris des femmes

La  femme athénienne est une éternelle mineure d’âge  qui ne possède ni droit juridique, ni droit politique ..  Ventre avant tout c’est à dire estomac et sexe, la femme est asservie aux fonctions naturelles. On sait que le mot « polites » qui veut dire « citoyen  » n ‘a pas de féminin.

Des 3 tragiques grecs, Euripide aurait trahi en prenant fait et cause pour les femmes, en féminisant la tragédie antique. Euripide manque aux sentiments nationaux en apprenant à parler aux femmes. Euripide est le seul des tragiques grecs qui ait donné lieu à des commentaires sur la représentation des femmes. C’est qu’il est le seul à avoir traité les femmes comme telles, à avoir fait surgir une question des femmes.

Dans le texte qui nous interroge aujourd’hui, la version de la débauche des femmes vécue par Penthée  sera infirmée, contredite  par le récit très détaillé du messager, témoin oculaire de la conduite irréprochable des Thébaines surprises dans la montagne.

  • « elles dormaient toutes, les membres détendus ; certaines avaient porté leur tête, au hasard, décentes et non pas comme tu le dis enivrées par le vin. »
  • Elles, chassant de leurs yeux un sommeil profond, se dressent debout, spectacle d’une merveilleuse décence, jeunes, vieilles, vierges libres encore du joug. »
  • Le texte nous interroge ici : le personnage de Penthée reçoit la mort non pas des femmes mais de sa haine des femmes, de son hubris misogyne (c’est à dire de son excès, de son arrogance ) qui lui fait perdre le sens de la mesure et de la réalité.
  • Dionysos impose à Penthée de se déguiser en femme : la femme lubrique n’est autre que Penthée : il est châtié ou faut -il dire châtré ?
  • Telle est la catastrophe euripidienne qui, une fois encore, retourne le chasseur en gibier et révèle le coupable sous le justicier. Justice soit donc rendue aux femmes.

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Enfin, il s’agit aussi d’un conflit politique

Dionysos est un dieu féminin qui défend la cause des femmes c’est à dire qui s’oppose aux conflits générés par les hommes, qui de guerre en guerre perdent la jeunesse.

  • Il s’agit de porter le présent , c’est aussi le supporter , consoler contre sa finitude, adoucir les peines de la vie. Il faut remarquer que la leçon ne s’applique pas à Penthée seulement cité 2 fois mais à la ville dans son ensemble. Il s’agit d’un conflit politique, d’un enseignement adressé à la cité entière, plus de guerres, plus de batailles inutiles qui ravagent la jeunesse.
  • Pour les bacchantes, il ne s’agit plus de s’imposer par une victoire éclatante mais d’aspirer à la beauté quotidienne, seule apte en une quête patiente à se garantir des aléas du temps. L’éternité que visent les bacchantes n’est pas l’immortalité qui consacre après la mort la gloire des héros mais l’intensité d’une vie qui se règle au fil des jours et des nuits sur son rythme naturel. Il s’agit selon la belle formule de « passer jusqu’à son terme sa vie dans le bonheur de chaque instant ».

« qui est la première parmi les bienheureux

aux fêtes joyeuses et à leurs belles couronnes,

qui a pour charge de conduire les choeurs

et les rires au son de la flûte « .

 

En conclusion , on voit que la pièce des bacchantes peut résonner aujourd’ hui alors qu’on parle de la condition des femmes, de l’autre, de l’étranger et des guerres qui ravagent le monde.