Une place royale : le théâtre du peuple à Bussang

Les Amis de La Filature se sont retrouvés au Théâtre du Peuple à Bussang pour une représentation de « La place Royale » de Corneille le 11 octobre.

Une occasion exceptionnelle, puisque cela a permis d’assister à la pièce, de participer à la rencontre avec le metteur en scène Claudia Stavisky (devrais-je écrire la metteuse en scène?) et les comédiens, et enfin de profiter de la visite guidée présentée par  Héloïse Erhard que certains ont connue comme chargée des relations publiques à La Filature avant qu’elle ne rejoigne le théâtre du Peuple.

La Place Royale, comédie en 5 actes écrite en 1634,  traite des amours complexes et ambivalentes qui amènent un jeune homme à mentir à celle qu’il aime (et de laquelle il est aimé) pour l’abandonner à l’un de ses amis.  Mais l’histoire ne s’arrête pas là, car survient un chassé-croisé pervers et cruel entre les personnages. La comédie devient  tragique, puisque ces amours passionnées et déchirées aboutissent à l’engagement dans les ordres de l’héroïne, Angélique, déçue par les tourments infligés et des revirements sentimentaux de son amoureux, tandis que  le héros Alidor renonce à tout amour. On assiste aux « bouillonnements désorientés d’une jeunesse qui n’arrive pas à aimer ».

La Place Royale de Corneille, mis en scène par Claudia Stavisky - Critique sortie Théâtre Lyon Célestins – Théâtre de Lyon

La Place Royale  était le nom donné à l’actuelle Place des Vosges à Paris et c’est là que se retrouvaient les jeunes femmes à qui la permission venait d’être donnée, à l’époque de Corneille, de sortir sans être accompagnées. Je souhaitais montrer l’aspect contemporain des troubles des premiers amours, nous dit Claudia Stavisky à la fin du spectacle. Le décor de la pièce ne devait pas refléter une époque, mais souligner le côté intemporel de cette comédie.  Une grand escalier monte dans une spirale harmonieuse vers un sommet inatteignable, et le sol est jonché d’objets hétéroclites. Seul mobilier, un divan bleu nuit et un fauteuil d’époque.   Les costumes évoluent aussi au cours de la pièce  souligne Claudia Stavisky. Ils rappellent le XVII ème au début de la pièce, pour devenir plus modernes à la fin. Au dernier acte, une toile immense couvrant tout le fond de la scène représente une forêt tropicale, sombre et lumineuse à la fois, un enchevêtrement d’arbres couverts de mousse, une représentation de la confusion des sentiments. Cette toile cachant le fond de scène devait bien sûr s’ouvrir à la fin du spectacle, comme il est coutume à Bussang, sur la vraie forêt des Vosges, à l’arrière de la salle. Elle apparaît comme un tableau merveilleux, baignée par la douce lumière d’un beau soir d’automne.

 

Corneille avait 29 ans quand il a écrit  cette pièce, ajoute-elle. Aussi, j’ai choisi de jeunes comédiens.  Leur fraîcheur, leur vitalité  sur le plateau nous a éblouis. Certes nous entendions des alexandrins du XVII ème siècle écrits dans une langue  qui nous paraît aujourd’hui presque une langue étrangère, mais on pouvait presque l’oublier  tant ils étaient dits avec naturel et  spontanéité. La fougue, l’impatience, les tourments des interprètes se traduisaient par un ballet permanent qui unissait ou défaisait leurs corps. J’ai choisi dès le départ d’associer une chorégraphe, Joëlle Bouvier, à la mise en scène, précise Claudia Stavisky. Et le fait est que c’est un véritable ballet auquel on assiste sur la scène. Il fallait du talent aux acteurs pour ne pas s’effondrer, car, nous disent-ils, ils n’étaient pas habitués à la pente de 7% du plateau de cette salle, et il leur a semblé qu’ils jouaient en équilibre sur un fil tendu !

La visite guidée a permis de découvrir tous les coins et recoins ce théâtre bien particulier grâce à Héloïse Erhard qui nous a rappelé de façon très vivante la genèse de ce lieu. Il fut fondé en 1895 par Maurice Pottecher, natif des lieux et issu d’une riche famille d’industriels qui détenaient des usines à Bussang. En créant le théâtre du peuple, dont la devise est « Par l’art pour l’humanité », il souhaitait offrir des spectacles pour un public diversifié, tout en respectant une grande qualité artistique, et permettre la rencontre de professionnels et d’amateurs. Aujourd’hui encore, tous les spectacles estivaux sont donnés par des troupes comportant 2/3 d’amateurs.

Last but not least diraient nos amis britanniques, le théâtre est entièrement construit en bois, et n’a jamais été détruit ou brûlé. Des aménagements ont été construits pour agrandir l’espace, mais la structure originelle est toujours présente. Il est classé monument historique depuis 1976, ce qui interdit toute modification sans l’accord des Bâtiments de France.

 

liens:

Le théâtre du peuple

La place royale au théâtre des Célestins 

 

 

Introduction minute à SAÏGON

Peu de spectateurs de Saïgon, présenté récemment à La Filature, ont eu la chance d’assister à l‘introduction minute de Dominique Réal.

Il n’est pas trop tard pour se plonger dans l’histoire troublée de l’Indochine et du Viet Nam et pour découvrir  les propos de Caroline Guiela Nguyen sur le spectacle qu’elle a crée :  Saïgon

L’Indochine, un trou dans la mémoire française 

Je savais depuis peu que j’aurais à présenter ce spectacle, lorsque j’entendis Caroline Guiela-Nguyen dire que Saïgon était un spectacle « documenté », pas un documentaire. Son expression m’a intriguée et orientée vers la piste d’une mémoire vivante, communicative, qui fermentait encore.

Peu après, je suis allée à Strasbourg, successivement dans deux excellentes librairies. Je n’y ai trouvé qu’un seul ouvrage sur l’histoire contemporaine du Vietnam. Solide d’ailleurs : Viêt-Nam, fractures d’une nation,  une histoire contemporaine de 1858 à nos jours ; édition La Découverte.Si l’Asie du sud-est avait été, cette année, au programme du Capes ou de l’agrégation d’histoire, ma perception aurait été biaisée. Là, pas de doute : l’Indochine, le Viêt-Nam, même, sont tombés dans un  trou de silence, n’intéressent ni les auteurs, ni les lecteurs, sauf aux rayons tourisme et cuisine.

Du coup, j’ai convoqué ma propre mémoire de l’Indochine : maigre butin.

Un service à café en porcelaine « de Chine », très mince, à dragons bleus sur fond blanc. Quelques bijoux, dont un bracelet de jade et d’or, trop fragile pour être porté. Le tout offert à ma grand-mère par sa sœur, épouse d’un officier qui fit sa carrière aux colonies, dont plusieurs années en Indochine.

Le même bracelet exactement, au poignet d’une vieille dame de mon village du Gers, dans les années 60.

Le même grand-oncle officier, à la tête d’un groupe de soldats ou de coolies, travaillant des rizières en Camargue, pendant la deuxième guerre mondiale.

Le mot « eurasien /eurasienne » qu’on entendait dans les années 50.

Un oncle de mon mari, réputé « tête brûlée », engagé volontaire en Indochine. Non sans séquelles. Mort jeune.

Une conversation où j’entendis pour la seule fois, à 60 ans, le mot « gna kwé ». L’équivalent de plouc, de bouseux, de melon…

Des fragments de mémoire culturelle : Le Barrage contre le Pacifique, de Marguerite Duras, Le Crabe-tambour et La 317ème Section de Pierre Schoendorffer.

C’est peu. Bien sûr, j’ai éliminé toute connaissance ultérieure d’ordre professionnel.

Si j’avais interrogé chaque personne présente, le trou aurait-il été moins grand ?

 

Résultat de recherche d'images pour "indochine histoire"

 

L’Indochine coloniale, 1858-1954

Les facteurs de la conquête 

  • L’effacement de la Chine, puissance régionale, déchirée par les guerres civiles, au 19ème s., incapable de protéger son vassal du sud, l’Empire du Viêt-Nam. Fondé en 1802, il réunissait pour la première fois tous les Vietnamiens, du nord au sud, dans un Etat centralisé et moderniste, semblable au Japon de l’ère Meiji, en moins efficace.
  • Une vigoureuse offensive missionnaire catholique, en Asie du sud-est, qui suscita de violentes persécutions antichrétiennes, de la part de l’Empire du Viêt-Nam.
  • La pression des milieux d’affaires et des militaires français (la marine), dans un contexte de vive concurrence avec les Anglais, pour accaparer le marché chinois, à partir du delta du Mékong (région de Saïgon), que l’on croyait être la voie la plus rapide.

Conquête militaire brutale 

1858-1887

Alternance de coups de force et de négociations diplomatiques, elle fut plutôt subie que voulue par les gouvernements français : ils se laissèrent faire, quand les amiraux-gouverneurs de la péninsule leur apportèrent de nouveaux territoires conquis.

La conquête, très violente par nature, se fit du sud au nord. (Lire Pierre Loti, Trois journées de guerre en Annam).

Elle fut suivie d’une longue phase de « pacification », de 1887 à 1905, qui n’écrasa jamais complètement la résistance à la colonisation.

Résultat de recherche d'images pour "indochine colonisation"

La colonisation

Ce fut une humiliation. Moins d’un siècle après l’unification des Vietnamiens en un seul Etat, la France le disloqua en trois morceaux : la Cochinchine, au sud, avec le statut de colonie ; l’Annam et le Tonkin, au centre et au nord, deux protectorats, fédérés avec le Laos et le Cambodge, dans l’Union Indochinoise, créée en 1887. Il s’agissait d’affaiblir le sentiment national vietnamien. Ce fut l’inverse qui se produisit.

Image associée

Elle provoqua une acculturation complète : toutes les structures sociales, administratives, économiques, anthropologiques furent bouleversées. Or, elles étaient remarquablement stables et plutôt équilibrées.

Elles furent remplacées par une économie de prédation, caractérisée par la lourdeur des impôts en argent et en travail, par l’appauvrissement des agriculteurs vivriers et des artisans (90% de la population), par l’exportation de produits agricoles, forestiers, miniers, par la structuration des infrastructures urbaines et de transport uniquement en fonction des exportations.

Il est à noter que l’Indochine fut la seule zone rentable de l’empire colonial français.

La colonisation suscita une collaboration : En 1945, on comptait environ 28 millions de Vietnamiens et 35000 Européens. Pour administrer directement , la collaboration d’une fraction de la population était indispensable. Elle se fit par intérêt ou par espoir d’une reconnaissance par la métropole de l’émancipation et de l’égalité des droits. Elle fut surtout le fait d’anciens lettrés de la caste mandarinale et de fonctionnaires francophones, issus des 10% d’enfants vietnamiens scolarisés.

Image associée

D’autres choisirent la rébellion. Jamais éteinte, elle prit toutes les formes : jacqueries, guérilla, mutineries, terrorisme. En général d’un très haut niveau intellectuel, les acteurs de la rébellion  venaient de milieux politiquement  extrêmement variée : lettrés maquisards, sectes religieuses violentes, partis nationalistes réformistes et révolutionnaires, précocement marxistes, soutenus par le Guomintang chinois, l’envahisseur japonais, le parti communiste chinois, selon les cas.

Ceci servit à justifier une féroce répression : bombardements, fusillades, exécutions sans jugement, arrestations, déportations dans des bagnes, dont le sinistre îlot de Poulo. La répression nourrit la radicalisation du sentiment national, surtout à partir des années 1920.

Image associée

La guerre d’Indochine

Indochine et Algérie furent les deux seuls et les deux premiers cas de décolonisation par la guerre de la part de la France. Deux défaites.

Le Japon joua un grand rôle : la défaite française de juin 1940, face à l’Allemagne, permit au Japon, dictature militaire raciste, d’occuper l’Indochine. Un régime administratif mixte, franco-japonais (1941-1945) aggrava l’exploitation coloniale (par exemple, il y eut 2 millions de morts de faim en 1944-45. En sous-main, les Japonais entretinrent le racisme anti-blanc, en soutenant les courants nationalistes vietnamiens, sauf les communistes. Parallèlement, le Guomintang chinois soutint , contre les Japonais, un front révolutionnaire indépendantiste vietnamien, très hétéroclite, le Vietminh (créé en 1941), dirigé par les cadres du Parti Communiste indochinois clandestin : Hô Chi Minh, Giap, Pham Van Dong. Le Vietminh organisa des maquis et commença à noyauter les campagnes.

Résultat de recherche d'images pour "indochine colonisation japon"

C’est le vietminh qui remporta la course à l’indépendance : le 9 mars 1945, les Japonais désarmèrent le militaires français et favorisèrent « l’indépendance » proclamée par l’empereur Bao Dai , et un gouvernement projaponais.

Le Vietminh saisit alors l’opportunité, se présentant aux Alliés, USA, URSS, GB, comme anti-japonais, non inféodé à la Chine et surtout capable de déclencher le soulèvement général du Vietnam, grâce à l’ALN, l’armée de libération nationale vietminh. Ce qu’il fie, en Août. Bao Dai abdiqua. Le 02/ 09/1945, à Hanoï, Hô Chi Minh proclama la République démocratique du Vietnam.

Dès lors, les ultra, Vietnamiens et français, poussent à la guerre, ruinant toute tentative de compromis négocié.

Image associée

Ce fut une guerre coloniale, née de la volonté, déjà périmée en 1943, de de Gaulle, de restaurer la grandeur de la France , en reconquérant l’Indochine. Cependant, pragmatique, il laissa latitude au général Leclerc, chef du Corps Expéditionnaire Français d’Extrême-Orient, de négocier avec le Vietminh qui semblait incontournable. Mais, cette position fut durcie, après le retrait de de Gaulle (1946) par les va-t-en guerre du MRP au début 4ème république, sous la pression du lobby colonial et de l’armée. Issue des Forces Françaises Libres, elle voulait effacer l’humiliante défaite de 1940 face aux Allemands.

Résultat de recherche d'images pour "indochine colonisation"

Mais ce fut, d’abord, une guerre civile : 600 000 Vietnamiens se combattirent ; 90 % des victimes furent vietnamiennes. L’objectif du Vietminh était double : chasser les français et unifier tout le Vietnam du nord au sud, sous sa domination. Or, dès septembre 45, dans le sud, des nationalistes vietnamiens anticommunistes firent alliance avec les français, contre le Vietminh.

En réalité, de 1945 à 1976,, pro et anti-vietminh guerroyèrent pour imposer chacun sa légitimité.

Ce fut, aussi, à partir de 1949, un « front chaud de la guerre froide », contemporain de la guerre de Corée. Le Vietminh reçut massivement aide financière, logistique, militaire, stratégique, de la Chine, communiste depuis octobre 1949, et de l’URSS. La France et le Vietnam sudiste anticommuniste reçurent argent et armement des USA.

Pourtant, la France s’enlisa :

D’un côté:

  • Le CEFEO : 200 000 hommes, 1/4 d’Européens, surtout officiers et sous-officiers, 3/4 de troupes coloniales  d’Afrique du nord et d’Afrique. l’armée nationale sudiste : 200 000 hommes.

Sans appui de la population, surtout à la campagne, armés de façon hétéroclite, souffrant du climat, mal commandés : la tactique était mal adaptée à la guérilla des adversaires, dont on avait sous-estimé le nationalisme ; fautes stratégiques lourdes ; manque de crédits. En gros, les français tiennent  le jour les routes reliant des fortins isolés. La nuit est au Vietminh.

de l’autre :

  • Le Vietminh, 125 000 soldats réguliers, 75 000 miliciens, 300 000 « forces populaires » civiles, garçons et filles très jeunes ; dénuement militaire, mais patriotisme en acier, réservoir inépuisable d’hommes déterminés à mourir ; stratégie intelligente d’évitement et de harcèlement de l’ennemi, selon le modèle de la guérilla maoïste. Progressivement le Vietminh prend le dessus. Le 7 mai 1954, le camp retranché de Dien Bien Phu capitule, entraînant la chute du gouvernement.

Résultat de recherche d'images pour "indochine histoire"

Pierre Mendès-France, investi président du Conseil, liquide la guerre et la colonisation, en signant les accords de Genève, en juillet 1954. Ils prévoient le partage provisoire du Vietnam en deux, sur le 17ème parallèle, des élections générales avant 2 ans, le départ des Français.

Il n’y eut jamais d’élections, les USA prirent le relais de la France, dans la « guerre du Vietnam ». La guerre civile des vietnamiens dura encore 22 ans. Le Vietminh l’emporta et imposa sa dictature et la réunification, en 1976.

Dans cette histoire chaotique et impitoyable, une infinité de groupes ont, tour à tour, été victimes. Leurs douleurs ont été tues, de gré ou de force. Le passé n’a jamais été purgé. Tous ces groupes sont les fragments hétérogènes d’un pays de fantômes.

Résultat de recherche d'images pour "indochine histoire"

Saïgon, une oeuvre polyphonique consacrée à ces porteurs de mémoires éclatées

C’est un tressage de langues, d’accents, que nous aurons parfois du mal à comprendre, mais qui font entendre la diversité des origines, des idiomes, des générations.

C’est le résultat de deux ans de travail collectif : un long processus d’enquête, de rencontres, d’immersion, à Hô Chi Minh Ville (ex-Saïgon), dans le 13ème arrondissement de Paris, suivi de l’écriture au plateau, par des comédiens, professionnels et amateurs, Français et Vietnamiens, Nationaux et en exil. Porteurs d’expériences différentes, ils ont élaboré un récit ensemble, rapproché des mondes séparés par l’Histoire.

Le lieu glisse : un restaurant vietnamien, cuisine à gauche, karaoké à droite. A Paris ? A Saïgon ? Les deux.

L’époque balance : de 1956, 2 ans après la défaite française. Le Vietnam victorieux, indépendant, provisoirement coupé en deux, rêve encore d’unification. Pourtant, la guerre civile couve. Les Français partent, civils et militaires, et, avec eux, les Vietnamiens les plus menacés ou les plus compromis. On les appelle les Viet Kieu, les Vietnamiens de l’exil.

…à 1996 : après l’effondrement soviétique, une loi du régime communiste vietnamien autorise le retour des Viet Kieu.

Qu’ont encore en commun ceux qui sont restés et ceux qui sont  partis ?

Le couple mémoire/Histoire

Le restaurant, Saïgon, la ville, ne concernent pas seulement les Vietnamiens, les Français installés en Indochine, ceux qui s’y sont battus, leurs descendants. C’est un lieu « où notre mémoire travaille », « un lieu qu’une communauté réinvestit de son affect et de ses émotions », selon Pierre Nora, historien , concepteur de la notion de lieu de mémoire.

Caroline Guiela-Nguyen écrit : «  Je ne veux pas de discours sur les gens, je veux les gens eux-mêmes. La colonisation est dans le coeur même de ces êtres humains. » Son propos est l’Histoire sous sa forme intime ; comment elle a traversé tant de vies, s’est divisée en histoires particulières, comme un fleuve se divise en bras.

« La France doit se raconter au-delà de ses frontières. Nous sommes faits d’autres histoires que la nôtre, nous sommes faits d’autres blessures que les nôtres. »

Résultat de recherche d'images pour "saigon la filature"

Retrouver le trajet des larmes

Caroline Guiela-Nguyen réveille des êtres manquants, des voix éteintes.

« Hô-Chi-minh-ville est une ville blessée qui a son propre fantôme, Saïgon. Saïgon est une ville morte, gonflée d’histoires et de mythes » ; elle est « chargée d’histoires de départ, d’exil, elle est peuplée d’êtres qui manquent dans les familles et c’est cette absence qui engendre la fiction. Paradoxalement, plus la mémoire que l’on a de l’autre est en péril, plus nous avons besoin de nous souvenir. C’est comme cela que nous créons du mensonge, du mythe. Il y a toujours quelqu’un à pleurer et tout l’enjeu de notre spectacle est de retrouver le trajet des larmes. »

Le mélodrame est omniprésent dans la vie quotidienne des Vietnamiens : karaoké, chansons populaires qui disent l’amour, l’exil, la mort, les fleurs. C’est la permanence pudique de la nostalgie, de la douleur, la douleur de l’impossible retour.

Résultat de recherche d'images pour "saigon la filature"

La photographie au Cambodge avec Christian Caujolle

Venu pour accrocher à la galerie de La Filature, l’exposition « 40 ans après, la photographie au Cambodge aujourd’hui », Christian Caujolle  a offert aux Amis de La Filature le privilège d’un entretien sur sa carrière et  la présentation de l’exposition. Les Amis de La Filature ne pouvaient laisser passer cette occasion de rencontrer un   » formidable passeur et découvreur, auteur, critique et commissaire , un personnage mythique de la photographie qui a joué un rôle capital pour lui donner toute sa place dans le monde de l’art et de la presse  » pour reprendre les termes consacrés de ses biographies.

Curiosité et refus des conventions

Christian Caujolle n’était pas prédestiné à faire de la photographie sa carrière. Sorti de l’école normale supérieure de Saint Cloud, il est hispanique de formation. Il s’oriente  vers la sociologie et commencera une thèse, qu’il ne terminera pas,  sur les albums de famille .  Il est alors proche de Roland Barthes et Michel Foucault.

A la question : Roland Barthes et Michel Foucault ont-ils influencé son regard  photographique ?   Christian Caujolle répond après quelque secondes de réflexion : ils m’ont donné le sens de la curiosité et le refus des conventions. Il nous révèle la naissance de « La chambre claire » de Roland Barthes. Barthes n’avait pas l’intention d’écrire un livre sur la photo mais sur le cinéma. Il rédigeait beaucoup de fiches sur des sujets ponctuels. Après le décès de sa mère, il a écrit une fiche sur le portrait de sa mère,  qui a été le point de départ de « La chambre claire« . Barthes n’était pas un amateur de photographies, mais il se passionnait pour les photos de Paris-Match et du Nouvel Observateur Photo. Barthes jonglait avec les concepts et n’avait pas besoin de connaissances sur la photo. Ce qui l’intéressait, c’était de savoir comment l’image lui parvenait, ce qu’elle produisait et dans quel contexte elle avait été obtenue. La question du sens était essentielle. A ce titre, Christian Caujolle apparaît bien comme disciple de Barthes. Quant à Foucault, dont il était moins proche, il dit : il était un grand amateur de peinture surréaliste. Il  a évoqué la photo dans le livre Des Mots et des Choses. Il a montré l’importance  des photos dans l’écriture de l’histoire, mais il a aussi souligné qu’il fallait les mettre en doute comme on met en doute les documents écrits. Un sujet encore bien d’actualité !

La découverte de la photographie, c’est en fait, dans ses jeunes années, à la galerie du Château d’eau à Toulouse, puis à Paris à la galerie Agathe Gaillard à  qu’il l’ a faite. Ces  lieux exposaient tous les photographes alors inconnus comme Brassaï ou Doisneau, mais qui devaient marquer plus tard  la photographie du 20ème siècle. Il rencontre tous les grands noms de la photo, (sauf Walker Evans nous dit-il, avec regret) et leur contact aiguise son regard. N’étant pas lui même photographe, il peut s’ouvrir au regard des autres sans contrainte. Mon mode d’expression est l’écriture nous dit-il. Ce désir d’écrire sur la photo et les photographes, il le réalise en participant à la création de la collection  Photopoche avec  Robert Delpire. C’était la première collection de livres consacrés à la photo en petit format qui a connu, après un début hasardeux  (personne ne voulait financer ou éditer ce type d’ouvrage) un succès considérable. Cette collection est maintenant éditée dans plusieurs pays, à laquelle il a collaboré en écrivant l’introduction de 6 des volumes.

En rejoignant le journal Libération, il peut alors pleinement exercer ses talents : parler des photos et des photographes, découvrir des talents, transmettre (Je suis un passeur dit-il) et innover. Avec Libération, il rénove le format du journalisme et l’utilisation de la photographie. Il crée le « feuilleton photographique » en invitant un photographe à envoyer une photo et un texte par jour pendant 28 jours. Le premier sera Raymond Depardon alors en voyage à New York. Puis Sophie Calle qui enquêtera sur  les personnes dont le nom a été trouvé dans un agenda oublié (?) par un inconnu. Une  expérience qui amènera quelques difficultés avec le détenteur de l’agenda !

Puis, Christian Caujolle crée l’agence VU, qu’il qualifie d’ agence de photographes. En effet, traditionnellement, les agences photographiques indexaient les photographies par thème et non par auteur. Ainsi on pouvait retrouver, par exemple, des photos de Cartier Bresson dans la catégorie « Monuments ». L’agence Vu indexe les photos par auteur. En parallèle, la galerie VU est créée, elle sera une source de revenus non négligeable grâce à la vente des photographies exposées. La galerie Vu déménage avec le changement de propriétaire, et Christian Caujolle quitte alors l’agence, comme beaucoup des  photographes qui y contribuaient.

Démultiplier le possible

Que penser de la photographie aujourd’hui avec l’arrivée du numérique? Le numérique a démultiplié le nombre de producteurs d’images et modifié le mode de circulation, nous dit-il. Le 20ème siècle a été le siècle de la photo, le 21ème siècle est le siècle de l’image, la photo ne représente qu’une petite partie des images produites. Et nous sommes dans la même situation que l’était la photographie peu après sa création. La photographie avait initialement comme référence la peinture, elle a dû inventer un nouveau mode d’expression qui lui était propre.  Aujourd’hui , la photo numérique a pour référence la photo argentique. La révolution numérique n’est pas terminée. le numérique offre de nouvelles possibilités, il reste à créer une nouvelle esthétique propre au numérique. Tout reste à inventer!

Cambodge: identité et mémoire

La curiosité de Christian Caujolle l’a amené à explorer les talents photographiques dans le monde entier. On se souvient de l’exposition de Cristina de Midel , une artiste espagnole qu’il a révélée et à laquelle il avait apporté son concours pour l’accrochage des ses photos à La Filature.

Aujourd’hui c’est vers le Cambodge qu’il se tourne, 40 ans après le massacre commis par les Khmers rouges.

Quatre générations d’artistes sont présentés.

Les plus âgés, ceux qui  ont survécu au massacre et portent encore les stigmates des années terribles qu’ont imposés des Khmers rouges. Les générations suivantes, qui n’ont pas vécu le massacre, mais ont connu le traumatisme qui l’a suivi. Les plus jeunes générations, qui tiennent à conserver l’identité de leur culture nationale et la mémoire de leur pays, face à l’invasion des Chinois qui s’implantent au Cambodge économiquement et par une immigration massive. Quant aux plus jeunes, ils représentent bien  la génération internet, ils participent activement aux réseaux sociaux.

Remissa Mak  qui à 5 ans a vécu l’évacuation de Phnom Penh par les Khmer rouges en 1975, nous livre sa vision de cet événement à l’aide des personnages en papier découpé perdus dans l’univers brumeux et opaque de ses souvenirs d’enfant. Philong Sovan révèle la vie nocturne de Phnom Penh en éclairant les rues obscures de la lumière des phares de sa moto dans une atmosphère intimiste  aux couleurs subtiles. Sophal Neak illustre les métiers  dans des portraits aux visages cachés par les les objets qui caractérisent la fonction des travailleurs. On retrouve aussi la jeune génération avec Ti Tit, avec des  photographies amusantes ou provocatrices bien ancrées dans son époque.

 

 

 

à lire aussi

https://www.liberation.fr/cahier-special/1997/07/04/special-arles-a-quoi-servent-les-photos-christian-caujolle-la-photo-en-vu_210894

Humanisme et Art Contemporain

Le 24 novembre 2018, les Amis de la Filature ont découvert à Sélestat, la nouvelle Bibliothèque Humaniste et une exposition du Fonds Régional d’Art Contemporain

Aperçu historique : l’Humanisme à Sélestat 

La chute de Constantinople (1453) a été le point de départ du mouvement humaniste en Europe ; en effet, face à l’invasion ottomane qui menaçait le patrimoine hérité de l’Antiquité, les lettrés de l’Empire Romain d’Orient ont fait rapatrier en Italie les écrits et oeuvres d’art des Latins et des Grecs anciens. Avec l’apparition de l’imprimerie, ces oeuvres ont été révélées puis étudiées partout en Europe, dans les nouvelles universités qui voyaient le jour dans une effusion intellectuelle sans précédent. Entre l’Italie et Mayence, le long du Rhin, la ville de Bâle a abrité l’une de ces universités, de même que la ville de Freibourg en Brisgau.

capture d_écran 2019-01-23 à 17.09.18

 

Pour former les futurs étudiants, la ville de Sélestat a créé une « école latine », dont l’enseignement reposait sur une pédagogie nouvelle : fini l’apprentissage par coeur de textes latins destinés à être restitués in extenso ; les garçons scolarisés ici apprenaient la grammaire latine ainsi que la traduction, dans ses nuances et sa polysémie.

Nous avons une idée très précise du contenu des cours dispensés entre 1440 et 1526, grâce aux cahiers de deux écoliers, incroyablement préservés depuis plus de cinq siècles ! L’un de ces élèves est Beat Bild, fils d’un boucher charcutier de Sélestat. Comme cette famille venait de Rhinau, le jeune homme a très vite été qualifié de « Rhinauer » ; il gardera ce nom, qu’il va latiniser en Beatus Rhenanus, lorsque sa réputation le conduira dans les hauts lieux de l’esprit .

R7.jpg

 

Remarquable connaisseur des textes anciens, mais aussi des nouvelles techniques d’imprimerie, Beatus Rhenanus est en effet appelé auprès des éditeurs qui sollicitent ses conseils et son expertise. En bibliophile accompli, il se constitue au fil de ses travaux une collection de livres, incunables et manuscrits. À la fin de sa vie, celle-ci est constituée de 423 volumes reliés contenant 1287 oeuvres, et compte 71 manuscrits. Beatus Rhenanus a également conservé toute sa correspondance, soit 255 lettres, qui témoignent de ses relations prestigieuses dont la plus importante est une amitié avec Erasme.

 

Incroyablement conservée à Sélestat depuis 1547, cette collection a été distinguée en 2011 par l’UNESCO qui l’a inscrite au Registre « Mémoire du monde ».

 

Une halle aux blés devenue musée

Au fil du temps, cette collection s’est enrichie d’autres legs de bibliophiles sélestadiens, si bien qu’en 1889, les autorités germaniques de la Ville choisissent de les présenter au public en transformant la halle aux blés en musée-bibliothèque.

001910279_620x393_cAprès plus d’un siècle de fonctionnement mixte (bibliothèque de lecture et musée), la Ville opère une profonde restructuration du lieu et confie à l’architecte Rudy Ricciotti la transformation du bâtiment. C’est donc ce nouvel écrin que les Amis de la Filature ont eu le plaisir de visiter le 10 novembre dernier, soit 4 mois après sa transformation, qui fait suite à 4 ans de travaux et près de 15 millions d’investissement.

IMG_9203.JPG

 

IMG_9188.JPG

Après la Renaissance, l’art contemporain.

La journée à Sélestat s’est poursuivie par une visite de l’exposition temporaire du Fonds Régional d’Art Contemporain : House for a painting, première exposition conjointe de l’architecte belge Inessa Hansch et de la peintre allemande Suzanne Kühn.

fonds-regional-d-art-contemporain-13164-685-0

Le FRAC installé à Sélestat en 1982 se distingue par son architecture signée François Kieffer/Pierre Kimmenauer/Ante Josip Von Kostelac. Ce bâtiment construit en 1995 est particulièrement adapté à son emplacement sur les rives de l’Ill. Son immense façade de verre offre une intéressante confrontation visuelle avec l’autre rive médiévale qui s’y reflète. Depuis 2015, la façade est prolongée par un portique de céramique, oeuvre du sculpteur autrichien, Elmar Trenkwalder.

IMG_9207.jpg

Notre groupe a été accueilli par Kilian Flatt,chargé de médiation, qui nous a permis d’apprécier au mieux les oeuvres exposées. Son éclairage a suscité des échanges nombreux et enrichissants, et chacun a pu s’approprier ces compositions mêlant les univers des deux artistes.

IMG_9212.jpg

introduction minute au triomphe de l’amour

Voici l’introduction de Nicole Ott au Triomphe de l’amour de Marivaux ,

mis en scène par Denis Podalydes

Quelques éléments biographiques

MARIVAUX naît à Paris le 6 février 1688, soit à l ‘aube du XVIII siècle qui crée une rupture importante avec le classicisme. Fils d’une famille de petite noblesse, c’est néanmoins en province qu’il passera sa jeunesse, IL monte à Paris pour faire des études de droit pour suivre la voie paternelle, mais sa rencontre avec FONTENELLE l ‘engage dans une carrière littéraire. IL fréquente les salons de madame de LAMBERT ou de madame de TENCIN. A l écoute de ces conversations savantes dans un milieu raffiné, le jeune homme forge sa sensibilité et développe son sens de l ‘observation critique.

Amoureux du théâtre et de la vérité, spectateur lucide d’un monde changeant, PIERRE CARLET de CHAMBLAIN DE MARIVAUX s’est voulu inventeur d’idées et de langage nouveaux, c’est ce qu’il appelait « penser en homme « . Il est reconnu comme un brillant moraliste, une sorte de nouveau LA BRUYERE.

Son mariage avec Colombe Bologne le met un temps à l ‘abri du besoin mais très vite la banqueroute du financier LAW le ruine et il doit alors travailler pour vivre. De plus, il perd sa femme en 1723 et a une petite fille qu’il devra élever seul.

Portrait de Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux (1688 – 1763) dit Marivaux,

Son oeuvre

Il écrira un roman, la vie de Marianne, dans lequel il analyse la psychologie de l’héroïne. La narratrice revoie son passé et s’interroge sur l’amour, la sincérité et la reconnaissance sociale du mérite personnel.

Il écrira au moins quarante pièces de théâtre

Dans ses comédies philosophiques – l ’île des esclaves ou encore la colonie – il fait du théâtre un nouveau moyen d’imaginer de nouvelles relations humaines. Marivaux développe dans une contrée imaginaire son analyse sociale et psychologique des relations entre individus qui est une constante de son œuvre.

Les   comédies amoureusesle jeu de l’amour et du hasard ou encore les fausses confidences – lui permettent d’explorer les surprises, les secrets et les masques du cœur humain pris au piège des intérêts et des préjugés.

A partir de 1742, il est élu à l’Académie française sous l’influence de madame de TENCIN dont il fréquente le salon.

La vie n’a pas toujours été facile pour Marivaux : sa fille dut entrer au couvent car son père ne pouvait la doter honorablement.

Finalement, il va mourir à PARIS LE 12 février 1763.

 

QU’EST QUE LE SIECLE DES LUMIERES ?

Le XVIII siècle, marqué par l’importance des sciences exactes et par la critique de l’ordre social et de la hiérarchie religieuse traditionnelle, a été nommé le siècle des lumières. Les écrivains de l’époque sont convaincus d’émerger de siècles d’obscurité et d’entrer dans un nouvel âge illuminé par la raison, la science et le respect de l’humanité. L’éducation est alors considérée comme ayant le pouvoir de rendre les hommes plus vertueux, plus moraux. L’optimisme et l’enthousiasme sont donc des traits dominants chez les penseurs des Lumières.

A cette époque naît une querelle littéraire des Anciens et des Modernes. Charles PERRAULT lit à l’Académie un poème- le siècle de LOUIS XIV- dans lequel il met en doute la supériorité des poètes antiques sur les poètes modernes. FONTENELLE aussi récuse l’idéal classique en affirmant : rien n’arrête tant le progrès des choses que l’admiration excessive des anciens « . Accusés de sacrilège par les partisans de la tradition que sont BOILEAU, LA FONTAINE, LA BRUYERE, les Modernes ouvrent la voie à une esthétique qui mêle le naturel et la préciosité.

Marivaux a la passion du théâtre

Marivaux reprend à son compte les valets dont le personnage d’Arlequin ou les petits bourgeois. Les représentants de la noblesse sont toujours doublés par des valets, plus ou moins lucides, plus ou moins manipulateurs.

Il établit toujours un double jeu :

– celui tout extérieur des querelles, des déguisements et des manipulations.

-celui aussi du jeu plus secret, parfois inconscient de l amour qui naît et craint de se faire découvrir.

Ce double jeu, nul ne pouvait mieux le traduire que ces italiens issus de la commedia dell’ arrêt, tantôt scandant la pièce avec une folle vivacité, tantôt mimant jusqu’aux extrêmes nuances, riant des yeux et pleurant des lèvres.

Ce langage de l’âme ne passe seulement par les mots, mais aussi par le corps : leur naïveté n’est pas seulement dans leur discours, mais aussi dans leurs gestes, dans leurs mimiques, dans leurs regards ….

Le triomphe de l’amour

Le triomphe de l’amour est une pièce en 3 actes représentée pour la première fois par les comédiens italiens le 12 mars 1732.

QUEL EST L ‘ARGUMENT ?

La princesse de SPARTE se déguise en homme sous le nom de PHOCION. Elle voudrait partager le trône avec AGIS, le fils des anciens rois capturé à l’âge de 8 ans et qui vit avec un austère philosophe, HERMOCRATE, et sa chaste sœur, LEONTINE. A l’attrait du devoir se joint celui de l’aventure et de la conquête. Travestie en garçon, Léonide se présente à la maison de la sagesse, séduit la vieille fille sous son déguisement, puis le vieux maître en avouant sa qualité de femme qu’elle n’a voulu cacher, dit-elle, que pour mieux approcher l’admirable philosophe.

Pour Agis, tout va de soi. Il la voit à peine que déjà il s’éprend d’amitié pour ce joli garçon et s’émerveille que l’amitié puisse offrir tant de douceur.  « Je suis fille, AGIS », avoue la princesse : c’est la douceur de l ‘amour.  Aussitôt plus folle reprend la mascarade. Fille ou garçon, Léonide n’a montré que des attraits trop sûrs. Pour l’épouser, la vieille sœur renie ses vœux de chasteté et le vieux maître balaie 40 ans de prudence. Viennent-ils enfin à se découvrir bernés, ils se tournent vers la perfide. Mais que faire contre une reine et contre l’amour ?

Une citation du livre de Marcel ARLAND : » je l aime pour son caprice, son bondissement sans cesse renouvelé et même pour son extravagance « résume bien les caractéristiques de la pièce.

La scène se passe dans un jardin où il est aisé de se cacher : il est divisé par des massifs ou des bosquets : on peut se cacher dans ces compartiments, attendre que d’autres soient partis, y espionner, y avoir des rencontres clandestines ; on peut aussi y être surpris.

Quelle est la morale de l’ histoire ?

La première leçon est comique

  • Le jardinier et le valet sont évidemment corrompus. On y voit la roublardise, le bagout de l’un ou l’autre.
  • Agis aussi peut nous faire rire car il est naïf. Il n’empêche nous savons que le bonheur va lui être apporté.
  • Le philosophe et sa sœur sont comiques aussi, mais Marivaux souligne ici son empathie avec eux. Ils réalisent qu’ils ont été bernés. Marivaux respecte toujours ce qu’il y a d’humain dans leur comportement et rire ne l’empêche pas de porter une attention compréhensive à ceux dont il se moque. Marivaux affirme  » il n’y a point d’homme qui soit digne de se moquer des erreurs d’un autre « 

La deuxième leçon est morale

-L’amour doit toujours être mis à l’épreuve, même si cet amour est un coup de foudre, lui tendre des pièges qui, s’ils ne le découragent ou ne détruisent pas, font triompher la vérité.

  • La conquête du cœur d’AGIS est difficile : Agis est pur et droit. Tromper quelqu’un qu’on aime quand le cœur humain est si facilement aveugle, ce n ‘est pas pour Marivaux profiter de sa faiblesse, c’est l’aider à savoir ce qu’il veut et à le vouloir vraiment.
  • Quant aux deux protagonistes, le philosophe et sa sœur, ils ont été trompés eux aussi. Ils ont été cruellement humiliés, cela doit suffire. A la fin de la pièce, les malheureux font face à leur découverte de l’amour, leur inquiétude, leur trouble. L’épreuve est donc finalement positive pour eux car ils ont compris leur faiblesse.

 La troisième leçon est politique

  • Sans elle, la comédie se résumerait à une banale histoire d’amour entre un prince et une princesse.
  • . MARIVAUX pense que pour régner il faut que les puissants soient bons. Dans cette pièce, Agis doit régner par le cœur et non par la violence. Le souverain doit être porteur de bonnes attitudes et faire preuve de loyauté.
  • LEONIDE, la princesse de SPARTE, fait preuve ici d’une profonde et exigeante loyauté : quand elle remet le trône à AGIS, elle agit en véritable souveraine, faisant montre d’une grande générosité, omettant de châtier Harpocrate et Léontine.

En conclusion

MARIVAUX n ‘a eu de cesse de poser le problème entre le cœur et la raison, entre la condition sociale et l’identité authentique des êtres. Non seulement il est un moderne par rapport aux anciens, mais il est en plus en   avance sur son temps : on pourrait le considérer comme un préromantique, car il analyse les émotions.  C’est pourquoi on peut parler de l’humanisme de Marivaux.