Théatre

Introduction minute à « Angels in America »

Auteurs : Suzanne Klein et Jean Steffan

Angels in America est une  pièce crée en 1991. Elle se déroule au milieu des années 1980, sous les présidences de Ronald Reagan et George Bush.  A New York, les vies de plusieurs personnes s’entrecroisent, liées par le contexte républicain, l’homosexualité, l’apparition du sida.

Les années 80 s’ouvrent dans un climat libertaire

Les années 80, cela peut paraître proche et loin à la fois.

Les années 80 sont des années de grande liberté, dans le prolongement des années 70 qui avaient transformé la société. Rappelez-vous les émissions de télévision de Michel Polac où tout le monde fumait, et où on s’invectivait dans le brouillard des fumées de cigarette !

La libération sexuelle était à son apogée. David Hamilton faisait son marché de jeunes filles prépubères sur les camps naturistes du Cap d’Agde, pour les photographier nues. Ses livres ne faisaient pas scandale, ils étaient même très appréciés d’un large public.

La pédophilie est aussi portée aux nues. Gabriel Matzneff écrivait à cette époque : « Coucher avec un enfant une épreuve baptismale, une aventure sacrée. Le champ de la conscience s’élargit, les remparts flamboyants du monde  reculent«

Gabriel Matzneff apparaissait dans l’émission de Bernard Pivot avec les louanges de la communauté littéraire.

Aux Etats Unis, au début des années 80, la libération sexuelle est aussi à l’ordre du jour. Dans « Le monde selon Garp » un roman qui eut beaucoup de succès, John Irving exprime une grande colère contre l’intolérance et la discrimination sexuelle dont témoignent certains face à toute pratique qui n’entre pas dans leur cadre de référence familier.

C’est en 1977, qu’est organisée la première Gay pride parisienne pour se battre contre la pénalisation de l’homosexualité. Il faut rappeler qu’à cette époque, l’homosexualité était punie par la loi et ce n’est qu’en 1982 qu’elle est dépénalisée en France. Elle est aussi dépénalisée aux USA, bien qu’au milieu des années 1980, l’homosexualité reste encore passible d’une peine dans la moitié des États des USA.

Avant 1980, l’homosexualité était considérée comme un trouble mental. La libération des mœurs amène les psychiatres à remettre en cause cette conception. En 1980 ils retirent l’homosexualité du DSM, l’ouvrage de référence des psychiatres américains sur les troubles psychiques.

Mais le SIDA met fin à l’euphorie

Ainsi, un vent d’insouciance souffle sur plusieurs générations qui se sentent entièrement libres de profiter de leurs corps et des plaisirs de la chair. Mais l’ivresse prend fin, ou du moins entame son déclin, un jour de juin 1981 qui marque le début de l’épidémie de sida.

Des médecins de San Francisco et de New York font le constat que nombre de patients homosexuels souffrent d’asthénie ou de perte de poids. Au fil des mois, les malades se multiplient. En première ligne : les homosexuels ayant de nombreux rapports sexuels. La maladie est d’abord appelée « gay cancer », « gay pneumonia » car les cas connus ne concernent alors que des hommes

Des dizaines de milliers de jeunes hommes meurent en l’espace de quelques mois. Si l’on vous disait que vous étiez séropositif, pour beaucoup, cela signifiait que dans un an, vous étiez mort. Parmi les personnes ayant attrapé le virus dans les années 80, seule une sur dix a survécu.

Il n’y avait pas de traitement, l’utilisation de préservatifs était la seule méthode de prévention possible. Ce n’est qu’en 1987 qu’arrive l’AZT, mais ce traitement reste très lourd avec beaucoup d’effets secondaires.

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Comment réagit la communauté homosexuelle ?

Un musicien d’un groupe de rock, alors âgé de 25 an, interrogé par le journal Libération dit à propos de cette période:

On n’abordait jamais la question du sida. Personne n’en parlait. On apprenait qu’untel était hospitalisé, qu’il ne venait plus. On ne disait rien. Il y avait un climat pesant sur la contamination, on n’en discutait jamais. Car tout était synonyme de mort.

Comme beaucoup de jeunes n’osaient confier à personne le secret de leur vie sexuelle, cela rendait la maladie et l’agonie encore lus douloureuses et solitaires…

Le cas de Freddie Mercury,  leader du groupe de rock Queen, mort en 1991, est un exemple parmi beaucoup d’autres de la dissimulation de cette maladie perçue comme honteuse. Sa séropositivité a été découverte en 1987, mais il annoncera juste avant son décès qu’il était porteur du Sida.

Qu’en disent le public  et les politiques?

Les premiers articles des grands médias titraient sur un “cancer gay”, apposant “un côté sulfureux, scandaleux sur la maladie”. Bien que l’on sache que la maladie était sexuellement transmissible et ne touchait pas que les homosexuels, mais aussi les toxicomanes et les femmes, il restait dans l’esprit du public que le sida était un fléau qui ne concernait que les homosexuels.

Il existait une véritable stigmatisation des personnes contractant le sida, étiquetées comme gays. En 1987, Jean-Marie Le Pen avait assimilé les « sidaïques » à « une espèce de lépreux ».

Cette stigmatisation des malades atteints du sida par une majorité de la population amenait les politiques à rester en retrait vis-à-vis de cette épidémie, et à ne pas agir pour aider les malades souvent en situation précaire. Aux USA, l’assurance maladie n’est pas assurée par la sécurité sociale mais par les citoyens eux-mêmes,  le coût des soins causés par cette maladie invalidante dépassait souvent de beaucoup les moyens dont disposaient les malades.

John Irving condamne fermement l’attitude de Reagan, alors président des Etats Unis. Il écrit : « Il y a eu son silence, sa passivité, son abandon des malades à leur sort. Il y a eu plus de New-Yorkais morts du sida que d’Américains tués au Viet-Nam !

Devant l’absence d’aide des pouvoirs publics, des associations d’homosexuels basées sur le bénévolat se sont créées pour prendre en charge les frais des malades et pour les accompagner jusqu’à la mort. 

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C’est dans ce climat que nous allons retrouver les personnages de « Angels in America ».

Tony Kushner

Tony Kushner est un dramaturge américain, new-yorkais, qui a 56 ans aujourd’hui. Il renoue avec la grande tradition dramaturgique américaine : Tennessee Williams, Eugene O’Neill, Arthur Miller. Mais il est également nourri par le théâtre classique européen qu’il connaît parfaitement, pour avoir traduit et adapté aussi bien Goethe, Brecht, Corneille. C’est un auteur atypique, extrêmement prolixe et éclectique. Outre de très nombreuses pièces de théâtre, il est l’auteur de plusieurs essais, de 4 livrets d’opéra, il a écrit des scénarios de plusieurs des films de Steven Spielberg, ainsi que le scénario de la mini-série Angels in America, de Mike Nichols, d’après sa propre pièce.

La pièce

« Angels in America » s’ouvre sur le prêche d’un rabbin, lors de l’enterrement de la grand’mère de Louis. Le rabbin s’enflamme dans l’évocation des familles d’immigrés qui ont fait ce long et périlleux voyage, depuis les villages de la Lituanie et de la Russie, pour arriver aux Etats-Unis, pour faire grandir leurs familles « dans ce pays étrange, dans ce grand creuset, dans ce melting pot où rien ne se mélange. L’Amérique n’existe pas« . Et il conclut : « Cette traversée qu’elle a faite, vous ne pourrez jamais la refaire, parce que les grands voyages comme ça, dans ce monde, ça n’existe plus. Mais chaque jour de votre vie, tous ces kilomètres qui naviguent entre là-bas et ici, vous les traversez. Parce que ce voyage, il est en vous« .

Le premier volet de la pièce a été écrit en 1989, il s’intitule Millenium approaches (Le millénaire approche) et devant son immense retentissement et succès national, Tony Kushner écrit une suite qu’il intitule Perestroïka. Au début, Tony Kushner pensait que cette pièce allait durer 2 heures, mais au fur et à mesure de l’écriture, elle s’est allongée, elle a visiblement eu besoin de bien plus d’espace et de temps, puisqu’ensemble, les deux parties, qui forment un tout, durent 7 heures…

Le titre original complet de la pièce est Angels in America, a gay fantasia on national themes (Des anges en Amérique, une fantaisie gay sur des thèmes nationaux). En effet, le théâtre de Kushner est un théâtre toujours politique qui aborde des sujets ancrés dans son temps, tout en déployant une dimension d’universalité. Les références à l’histoire américaine et à ses valeurs fondatrices sont omniprésentes. Bien au-delà de l’Amérique au temps du sida, Angels in America révèle l’état politique et moral des Etats-Unis des années 80 (l’histoire se déroule en 85). A sa sortie, la pièce fait scandale parce qu’elle parle sans aucun tabou de sexualité, de politique, de sida, de religion, mais aussi d’amour, de vies intérieures, d’anges et de fantômes, mais aussi de pouvoir, d’immigration, de catastrophe écologique et de menace nucléaire, pour ne citer que les plus importants. C’est dire la densité et la puissance du texte. C’est dire aussi son aspect prémonitoire, 15 ans avant les attentats du 11 septembre, 30 ans avant l’arrivée de Donald Trump à la présidence.

Argument et personnages

Parmi les 8 acteurs de la pièce et la vingtaine de rôles qu’ils incarnent, on suit principalement les vies entremêlées de 5 hommes, tous homosexuels, dans une mosaïque d’intrigues. Quatre d’entre eux sont de jeunes trentenaires très différents, très attachants : Prior, Louis, Joe, Belize. Le cinquième, Roy Cohn, plus âgé, a un statut particulier. Dans la pièce, c’est un avocat new-yorkais renommé qui incarne l’Amérique de Reagan, mais aussi l’Amérique de Trump, une Amérique effroyablement paradoxale. En effet, Roy Cohn est à la fois homosexuel et homophobe, juif et antisémite. Il est profondément sexiste, raciste et corrompu jusqu’à la moelle. Il est la figure absolue du mal, il se nourrit de haine, il est en permanence dans la transgression. Or, même s’il est ici un personnage de fiction, Roy Cohn a vraiment existé. Roy Cohn était l’ami du père de Donald Trump et il a été son premier mentor. Jeune avocat, il a été le bras droit du sénateur Mc Carthy dans son hystérique croisade anti-communiste (chasse aux sorcières). Enfin, il a été l’adjoint du procureur qui a envoyé à la chaise électrique le couple Rosenberg, juifs communistes accusés d’espionnage au profit de l’URSS, en juin 1953.

Son universalité

Au fond, l’enjeu de Angels in America, c’est comment lier entre elles des tragédies individuelles, des vies ordinaires marquées par l’homosexualité et le sida, pour en faire une épopée non seulement nationale, mais universelle ? Pour répondre à cet enjeu, Kushner multiplie les symboles, les allégories, les références religieuses, bibliques, culturelles, historiques, mythologiques. Il met en dialogue un très large éventail d’opinions et de personnages qui font figure d’archétypes. Chacun des personnages de la pièce incarne une Amérique à sa façon. Chacun incarne une identité, plutôt du côté des minorités : juifs, noirs, gays, mormons. Et chacun avec son identité fabrique un pays, fabrique une nation. C’est une collection de singularité qui fabrique de l’universel.

Conclusion

Alors que le sida et la mort planent d’une manière omniprésente sur la pièce, elle est pourtant une pièce pour la vie, une ode à la vie. Comme dans la vraie vie, les couples se font et se défont, l’humour est présent en même temps que les drames. Au final, la pièce se termine dans la lumière et l’espoir. Prior, qui est l’élu à la maladie, mais aussi l’élu à la prophétie, termine la pièce sur ces paroles : « Nous n’allons pas disparaître. Nous ne mourrons plus dans un secret honteux. Le monde va sans cesse de l’avant. Nous serons des citoyens à part entière. Le temps est venu. Et maintenant, au revoir. Tous, vous êtes formidables, tous et un par un. Je vous bénis. Et longue vie. Le Grand Œuvre peut commencer« .

Pour aller plus loin :

  • Angels in America, mini-série DVD de Mike Nichols, avec Al Pacino, Meryl Streep, Emma Thompson, 2003.
  • John Irving, A moi seul bien des personnages, roman, 2012.
  • Tim Murphy, L’immeuble Christodora, roman, 2016.
  • 120 battements par minute, film de Robin Campillo, 2017.
  • France Culture – Entretien avec Arnaud Desplechin, 28′ – Entretien avec Pierre Laville, traducteur de la pièce : « Prior Walter ou des anges en Amérique », 28′
  • Dossier pédagogique Canopé n° 327, Pièce démontée, janvier 2020

Roy Cohn (1927-1986)

Célèbre avocat new-yorkais. Anticommunisme et ambition conduisent ce démocrate à devenir l’éminence grise et l’exécuteur des basses œuvres du sénateur républicain, MacCarthy, écartant Bobby Kennedy de ce poste qu’il briguait.

Amateur d’autodafés, ce fils issu d’une famille juive s’acharnera contre les Rosenberg, jouant dans leur procès un rôle aussi trouble que souterrain.

Ses liens avec le jeune héritier, David Shine, seront indirectement la cause de la chute de MacCarthy. Désireux de soustraire son ami à ses obligations militaires, il prétendra l’armée infiltrée par les communistes et poussera MacCarthy à constituer une commission d’enquête, ce qui se révèlera un faux pas fatal.

Après la chute de MacCarthy, Cohn est impliqué dans des affaires douteuses. C’est un avocat aussi talentueux que sans scrupule. On lui intente plusieurs procès (pour pression sur les jurés, chantage, corruption etc.), dont un à la suite d’une enquête lancée contre lui par Bobby Kennedy, devenu ministre de la Justice. Cohn s’en sort chaque fois. Jouant un rôle politique occulte, il aidera à saboter plusieurs campagnes présidentielles démocrates.

Ami de Norman Mailer, d’Andy Warhol, de Frank Sinatra, du chef du FBI, de J. Edgar Hoover, du cardinal Spellman et des présidents Nixon et Reagan, il travaillera aussi pour le milliardaire Donald Trump et pour des parrains de la mafia. Ce qui ne l’empêchera pas d’être couvert de dettes : au moment de sa mort, il devait 7 millions de dollars au fisc.

C’est pour avoir emprunté une grosse somme d’argent à l’une de ses clientes qu’il sera finalement rayé du barreau.

Acharné contre les homosexuels durant le maccarthysme, combattant par la suite les mouvements gays pour les droits civiques, malgré des rumeurs insistantes, Roy Cohn a toujours nié être homosexuel. Officiellement malade d’un cancer du foie, il est mort à l’hôpital en 1986. Quelques semaines auparavant, des journalistes avaient révélé qu’il était soigné à l’AZT.

Son nom figure dans le patchwork géant de Washington, brodé par les organisations gays à la mémoire des morts du SIDA, avec cette inscription : « Roy Cohn, 19274-1986. Lâche, salaud, victime ».

Source : L’Avant-Scène 957 – page 76

Zypher Z

« Si nous allons au théâtre, c’est parce que nous voulons être surpris, émerveillés. Mais cela ne peut se faire que si nous sentons que cela nous concerne :  l’ordinaire et l’extraordinaire, ces deux éléments contraires doivent se rencontrer. »

Cette citation de Peter Brook extraite de la présentation de Zypher Z par le Munstrum résume bien ce spectacle.

Dans le Genèse, la Bible nous dit :« Tu enfanteras dans la douleur ». C’est aussi dans la douleur que Zypher donne naissance à son double. Il ne va pas naître de la côte de Zypher mais d’une simple excroissance qui apparaît à l’épaule, puis grossit pour devenir un être informe, avant de surgir dans son entière nudité comme le double de Zypher. Zypher accueille son double avec attendrissement, le berce, le cajole, et c’est au début une entente parfaite. Mais bientôt Z. (c’est ainsi que se nomme le double de Zypher) révèle un caractère bien différent. Et il faudra que Zypher retrouve son unicité, mais ce n’est pas chose facile…

Cette quête de l’identité se déroule dans un univers étrange, une société mixte d’humains et d’animaux, servis par des robots immortels. L’homme n’est plus le maître, les animaux dominent l’échelle sociale tandis que l’homme n’est qu’un subalterne.

 Mais si tous ces personnages évoluent dans un univers qui paraît immatériel, on n’oublie pas que ces êtres vivants ne sont pas désincarnés, ils sont faits de chair et de sang. Le sang  gicle parfois avec force. Les animaux rotent, pètent, pissent et défèquent pour signaler à tout moment leur présence organique. Alors que les robots qui les servent, immortels, rêvent d’être déboulonnés et de disparaître un jour, lassés de leur statut d’esclave. Ils vont se retrouver dans un souterrain obscur pour une parodie monstrueuse des humains, en attendant que Dieu leur accorde la fin qu’ils désirent.

Les masques sont rois, humains, animaux et robots nous apparaissent masqués. Louis Arene (le metteur en scène) et Lionnel Lingelser, fondateurs de la Compagnie Munstrum ont fait du masque la marque de leurs créations pour signifier la complexité des personnages. On a pu les voir dans les pièces précédentes qu’ils ont mises en scène : « Le chien la nuit et le couteau » et « 40° sous zéro ».

 Zypher nous plonge dans ces mêmes univers glauques. On découvre de nombreuses références visuelles au cinéma fantastique, comme, entre autres, celui de Cronenberg ou Kubrick dans « 2001 l’odyssée de l’espace ».  

On pourrait aussi ajouter de nombreuses analogies picturales, empruntées à l’exposition « Face à Arcimboldo » présentée au centre Pompidou à Metz :

Les masques et le travail extraordinaire sur la lumière contribuent beaucoup à la fascination du spectateur, plongé dans cet univers étrange. C’est un spectacle visuel avec des images fortes qui restent gravées dans la mémoire.

Le Munstrum a souhaité apporter à cette dystopie des notes d’humour qui émaillent la pièce. Il voulait aussi en faire un spectacle total. Danse, chanson, acrobatie viennent s’intercaler pour apporter des moments de légèreté dans l’intensité dramatique.

Zypher laisse la porte ouverte à de nombreuses interprétations. Qu’est-ce que l’identité, l’immortalité, quelle est la place de l’homme dans l’univers ? Chacun pourra donner sa réponse.

Dans la Genèse, on retrouve encore ces lignes :

« C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris ; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. »

La poussière devient matière, et la matière envahit la scène, Zypher et ses doubles émergent, corps mêlés, enlacés sortis de la matière originelle. Un message d’espoir que nous suggère la scène finale. Quand la lumière s’éteint, la salle sort de son voyage dans cet univers inquiétant, mêlant l’ordinaire et l’extraordinaire, avec une acclamation unanime.

Une place royale : le théâtre du peuple à Bussang

Les Amis de La Filature se sont retrouvés au Théâtre du Peuple à Bussang pour une représentation de « La place Royale » de Corneille le 11 octobre.

Une occasion exceptionnelle, puisque cela a permis d’assister à la pièce, de participer à la rencontre avec le metteur en scène Claudia Stavisky (devrais-je écrire la metteuse en scène?) et les comédiens, et enfin de profiter de la visite guidée présentée par  Héloïse Erhard que certains ont connue comme chargée des relations publiques à La Filature avant qu’elle ne rejoigne le théâtre du Peuple.

La Place Royale, comédie en 5 actes écrite en 1634,  traite des amours complexes et ambivalentes qui amènent un jeune homme à mentir à celle qu’il aime (et de laquelle il est aimé) pour l’abandonner à l’un de ses amis.  Mais l’histoire ne s’arrête pas là, car survient un chassé-croisé pervers et cruel entre les personnages. La comédie devient  tragique, puisque ces amours passionnées et déchirées aboutissent à l’engagement dans les ordres de l’héroïne, Angélique, déçue par les tourments infligés et des revirements sentimentaux de son amoureux, tandis que  le héros Alidor renonce à tout amour. On assiste aux « bouillonnements désorientés d’une jeunesse qui n’arrive pas à aimer ».

La Place Royale de Corneille, mis en scène par Claudia Stavisky - Critique sortie Théâtre Lyon Célestins – Théâtre de Lyon

La Place Royale  était le nom donné à l’actuelle Place des Vosges à Paris et c’est là que se retrouvaient les jeunes femmes à qui la permission venait d’être donnée, à l’époque de Corneille, de sortir sans être accompagnées. Je souhaitais montrer l’aspect contemporain des troubles des premiers amours, nous dit Claudia Stavisky à la fin du spectacle. Le décor de la pièce ne devait pas refléter une époque, mais souligner le côté intemporel de cette comédie.  Une grand escalier monte dans une spirale harmonieuse vers un sommet inatteignable, et le sol est jonché d’objets hétéroclites. Seul mobilier, un divan bleu nuit et un fauteuil d’époque.   Les costumes évoluent aussi au cours de la pièce  souligne Claudia Stavisky. Ils rappellent le XVII ème au début de la pièce, pour devenir plus modernes à la fin. Au dernier acte, une toile immense couvrant tout le fond de la scène représente une forêt tropicale, sombre et lumineuse à la fois, un enchevêtrement d’arbres couverts de mousse, une représentation de la confusion des sentiments. Cette toile cachant le fond de scène devait bien sûr s’ouvrir à la fin du spectacle, comme il est coutume à Bussang, sur la vraie forêt des Vosges, à l’arrière de la salle. Elle apparaît comme un tableau merveilleux, baignée par la douce lumière d’un beau soir d’automne.

 

Corneille avait 29 ans quand il a écrit  cette pièce, ajoute-elle. Aussi, j’ai choisi de jeunes comédiens.  Leur fraîcheur, leur vitalité  sur le plateau nous a éblouis. Certes nous entendions des alexandrins du XVII ème siècle écrits dans une langue  qui nous paraît aujourd’hui presque une langue étrangère, mais on pouvait presque l’oublier  tant ils étaient dits avec naturel et  spontanéité. La fougue, l’impatience, les tourments des interprètes se traduisaient par un ballet permanent qui unissait ou défaisait leurs corps. J’ai choisi dès le départ d’associer une chorégraphe, Joëlle Bouvier, à la mise en scène, précise Claudia Stavisky. Et le fait est que c’est un véritable ballet auquel on assiste sur la scène. Il fallait du talent aux acteurs pour ne pas s’effondrer, car, nous disent-ils, ils n’étaient pas habitués à la pente de 7% du plateau de cette salle, et il leur a semblé qu’ils jouaient en équilibre sur un fil tendu !

La visite guidée a permis de découvrir tous les coins et recoins ce théâtre bien particulier grâce à Héloïse Erhard qui nous a rappelé de façon très vivante la genèse de ce lieu. Il fut fondé en 1895 par Maurice Pottecher, natif des lieux et issu d’une riche famille d’industriels qui détenaient des usines à Bussang. En créant le théâtre du peuple, dont la devise est « Par l’art pour l’humanité », il souhaitait offrir des spectacles pour un public diversifié, tout en respectant une grande qualité artistique, et permettre la rencontre de professionnels et d’amateurs. Aujourd’hui encore, tous les spectacles estivaux sont donnés par des troupes comportant 2/3 d’amateurs.

Last but not least diraient nos amis britanniques, le théâtre est entièrement construit en bois, et n’a jamais été détruit ou brûlé. Des aménagements ont été construits pour agrandir l’espace, mais la structure originelle est toujours présente. Il est classé monument historique depuis 1976, ce qui interdit toute modification sans l’accord des Bâtiments de France.

 

liens:

Le théâtre du peuple

La place royale au théâtre des Célestins 

 

 

Introduction minute à SAÏGON

Peu de spectateurs de Saïgon, présenté récemment à La Filature, ont eu la chance d’assister à l‘introduction minute de Dominique Réal.

Il n’est pas trop tard pour se plonger dans l’histoire troublée de l’Indochine et du Viet Nam et pour découvrir  les propos de Caroline Guiela Nguyen sur le spectacle qu’elle a crée :  Saïgon

L’Indochine, un trou dans la mémoire française 

Je savais depuis peu que j’aurais à présenter ce spectacle, lorsque j’entendis Caroline Guiela-Nguyen dire que Saïgon était un spectacle « documenté », pas un documentaire. Son expression m’a intriguée et orientée vers la piste d’une mémoire vivante, communicative, qui fermentait encore.

Peu après, je suis allée à Strasbourg, successivement dans deux excellentes librairies. Je n’y ai trouvé qu’un seul ouvrage sur l’histoire contemporaine du Vietnam. Solide d’ailleurs : Viêt-Nam, fractures d’une nation,  une histoire contemporaine de 1858 à nos jours ; édition La Découverte.Si l’Asie du sud-est avait été, cette année, au programme du Capes ou de l’agrégation d’histoire, ma perception aurait été biaisée. Là, pas de doute : l’Indochine, le Viêt-Nam, même, sont tombés dans un  trou de silence, n’intéressent ni les auteurs, ni les lecteurs, sauf aux rayons tourisme et cuisine.

Du coup, j’ai convoqué ma propre mémoire de l’Indochine : maigre butin.

Un service à café en porcelaine « de Chine », très mince, à dragons bleus sur fond blanc. Quelques bijoux, dont un bracelet de jade et d’or, trop fragile pour être porté. Le tout offert à ma grand-mère par sa sœur, épouse d’un officier qui fit sa carrière aux colonies, dont plusieurs années en Indochine.

Le même bracelet exactement, au poignet d’une vieille dame de mon village du Gers, dans les années 60.

Le même grand-oncle officier, à la tête d’un groupe de soldats ou de coolies, travaillant des rizières en Camargue, pendant la deuxième guerre mondiale.

Le mot « eurasien /eurasienne » qu’on entendait dans les années 50.

Un oncle de mon mari, réputé « tête brûlée », engagé volontaire en Indochine. Non sans séquelles. Mort jeune.

Une conversation où j’entendis pour la seule fois, à 60 ans, le mot « gna kwé ». L’équivalent de plouc, de bouseux, de melon…

Des fragments de mémoire culturelle : Le Barrage contre le Pacifique, de Marguerite Duras, Le Crabe-tambour et La 317ème Section de Pierre Schoendorffer.

C’est peu. Bien sûr, j’ai éliminé toute connaissance ultérieure d’ordre professionnel.

Si j’avais interrogé chaque personne présente, le trou aurait-il été moins grand ?

 

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L’Indochine coloniale, 1858-1954

Les facteurs de la conquête 

  • L’effacement de la Chine, puissance régionale, déchirée par les guerres civiles, au 19ème s., incapable de protéger son vassal du sud, l’Empire du Viêt-Nam. Fondé en 1802, il réunissait pour la première fois tous les Vietnamiens, du nord au sud, dans un Etat centralisé et moderniste, semblable au Japon de l’ère Meiji, en moins efficace.
  • Une vigoureuse offensive missionnaire catholique, en Asie du sud-est, qui suscita de violentes persécutions antichrétiennes, de la part de l’Empire du Viêt-Nam.
  • La pression des milieux d’affaires et des militaires français (la marine), dans un contexte de vive concurrence avec les Anglais, pour accaparer le marché chinois, à partir du delta du Mékong (région de Saïgon), que l’on croyait être la voie la plus rapide.

Conquête militaire brutale 

1858-1887

Alternance de coups de force et de négociations diplomatiques, elle fut plutôt subie que voulue par les gouvernements français : ils se laissèrent faire, quand les amiraux-gouverneurs de la péninsule leur apportèrent de nouveaux territoires conquis.

La conquête, très violente par nature, se fit du sud au nord. (Lire Pierre Loti, Trois journées de guerre en Annam).

Elle fut suivie d’une longue phase de « pacification », de 1887 à 1905, qui n’écrasa jamais complètement la résistance à la colonisation.

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La colonisation

Ce fut une humiliation. Moins d’un siècle après l’unification des Vietnamiens en un seul Etat, la France le disloqua en trois morceaux : la Cochinchine, au sud, avec le statut de colonie ; l’Annam et le Tonkin, au centre et au nord, deux protectorats, fédérés avec le Laos et le Cambodge, dans l’Union Indochinoise, créée en 1887. Il s’agissait d’affaiblir le sentiment national vietnamien. Ce fut l’inverse qui se produisit.

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Elle provoqua une acculturation complète : toutes les structures sociales, administratives, économiques, anthropologiques furent bouleversées. Or, elles étaient remarquablement stables et plutôt équilibrées.

Elles furent remplacées par une économie de prédation, caractérisée par la lourdeur des impôts en argent et en travail, par l’appauvrissement des agriculteurs vivriers et des artisans (90% de la population), par l’exportation de produits agricoles, forestiers, miniers, par la structuration des infrastructures urbaines et de transport uniquement en fonction des exportations.

Il est à noter que l’Indochine fut la seule zone rentable de l’empire colonial français.

La colonisation suscita une collaboration : En 1945, on comptait environ 28 millions de Vietnamiens et 35000 Européens. Pour administrer directement , la collaboration d’une fraction de la population était indispensable. Elle se fit par intérêt ou par espoir d’une reconnaissance par la métropole de l’émancipation et de l’égalité des droits. Elle fut surtout le fait d’anciens lettrés de la caste mandarinale et de fonctionnaires francophones, issus des 10% d’enfants vietnamiens scolarisés.

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D’autres choisirent la rébellion. Jamais éteinte, elle prit toutes les formes : jacqueries, guérilla, mutineries, terrorisme. En général d’un très haut niveau intellectuel, les acteurs de la rébellion  venaient de milieux politiquement  extrêmement variée : lettrés maquisards, sectes religieuses violentes, partis nationalistes réformistes et révolutionnaires, précocement marxistes, soutenus par le Guomintang chinois, l’envahisseur japonais, le parti communiste chinois, selon les cas.

Ceci servit à justifier une féroce répression : bombardements, fusillades, exécutions sans jugement, arrestations, déportations dans des bagnes, dont le sinistre îlot de Poulo. La répression nourrit la radicalisation du sentiment national, surtout à partir des années 1920.

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La guerre d’Indochine

Indochine et Algérie furent les deux seuls et les deux premiers cas de décolonisation par la guerre de la part de la France. Deux défaites.

Le Japon joua un grand rôle : la défaite française de juin 1940, face à l’Allemagne, permit au Japon, dictature militaire raciste, d’occuper l’Indochine. Un régime administratif mixte, franco-japonais (1941-1945) aggrava l’exploitation coloniale (par exemple, il y eut 2 millions de morts de faim en 1944-45. En sous-main, les Japonais entretinrent le racisme anti-blanc, en soutenant les courants nationalistes vietnamiens, sauf les communistes. Parallèlement, le Guomintang chinois soutint , contre les Japonais, un front révolutionnaire indépendantiste vietnamien, très hétéroclite, le Vietminh (créé en 1941), dirigé par les cadres du Parti Communiste indochinois clandestin : Hô Chi Minh, Giap, Pham Van Dong. Le Vietminh organisa des maquis et commença à noyauter les campagnes.

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C’est le vietminh qui remporta la course à l’indépendance : le 9 mars 1945, les Japonais désarmèrent le militaires français et favorisèrent « l’indépendance » proclamée par l’empereur Bao Dai , et un gouvernement projaponais.

Le Vietminh saisit alors l’opportunité, se présentant aux Alliés, USA, URSS, GB, comme anti-japonais, non inféodé à la Chine et surtout capable de déclencher le soulèvement général du Vietnam, grâce à l’ALN, l’armée de libération nationale vietminh. Ce qu’il fie, en Août. Bao Dai abdiqua. Le 02/ 09/1945, à Hanoï, Hô Chi Minh proclama la République démocratique du Vietnam.

Dès lors, les ultra, Vietnamiens et français, poussent à la guerre, ruinant toute tentative de compromis négocié.

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Ce fut une guerre coloniale, née de la volonté, déjà périmée en 1943, de de Gaulle, de restaurer la grandeur de la France , en reconquérant l’Indochine. Cependant, pragmatique, il laissa latitude au général Leclerc, chef du Corps Expéditionnaire Français d’Extrême-Orient, de négocier avec le Vietminh qui semblait incontournable. Mais, cette position fut durcie, après le retrait de de Gaulle (1946) par les va-t-en guerre du MRP au début 4ème république, sous la pression du lobby colonial et de l’armée. Issue des Forces Françaises Libres, elle voulait effacer l’humiliante défaite de 1940 face aux Allemands.

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Mais ce fut, d’abord, une guerre civile : 600 000 Vietnamiens se combattirent ; 90 % des victimes furent vietnamiennes. L’objectif du Vietminh était double : chasser les français et unifier tout le Vietnam du nord au sud, sous sa domination. Or, dès septembre 45, dans le sud, des nationalistes vietnamiens anticommunistes firent alliance avec les français, contre le Vietminh.

En réalité, de 1945 à 1976,, pro et anti-vietminh guerroyèrent pour imposer chacun sa légitimité.

Ce fut, aussi, à partir de 1949, un « front chaud de la guerre froide », contemporain de la guerre de Corée. Le Vietminh reçut massivement aide financière, logistique, militaire, stratégique, de la Chine, communiste depuis octobre 1949, et de l’URSS. La France et le Vietnam sudiste anticommuniste reçurent argent et armement des USA.

Pourtant, la France s’enlisa :

D’un côté:

  • Le CEFEO : 200 000 hommes, 1/4 d’Européens, surtout officiers et sous-officiers, 3/4 de troupes coloniales  d’Afrique du nord et d’Afrique. l’armée nationale sudiste : 200 000 hommes.

Sans appui de la population, surtout à la campagne, armés de façon hétéroclite, souffrant du climat, mal commandés : la tactique était mal adaptée à la guérilla des adversaires, dont on avait sous-estimé le nationalisme ; fautes stratégiques lourdes ; manque de crédits. En gros, les français tiennent  le jour les routes reliant des fortins isolés. La nuit est au Vietminh.

de l’autre :

  • Le Vietminh, 125 000 soldats réguliers, 75 000 miliciens, 300 000 « forces populaires » civiles, garçons et filles très jeunes ; dénuement militaire, mais patriotisme en acier, réservoir inépuisable d’hommes déterminés à mourir ; stratégie intelligente d’évitement et de harcèlement de l’ennemi, selon le modèle de la guérilla maoïste. Progressivement le Vietminh prend le dessus. Le 7 mai 1954, le camp retranché de Dien Bien Phu capitule, entraînant la chute du gouvernement.

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Pierre Mendès-France, investi président du Conseil, liquide la guerre et la colonisation, en signant les accords de Genève, en juillet 1954. Ils prévoient le partage provisoire du Vietnam en deux, sur le 17ème parallèle, des élections générales avant 2 ans, le départ des Français.

Il n’y eut jamais d’élections, les USA prirent le relais de la France, dans la « guerre du Vietnam ». La guerre civile des vietnamiens dura encore 22 ans. Le Vietminh l’emporta et imposa sa dictature et la réunification, en 1976.

Dans cette histoire chaotique et impitoyable, une infinité de groupes ont, tour à tour, été victimes. Leurs douleurs ont été tues, de gré ou de force. Le passé n’a jamais été purgé. Tous ces groupes sont les fragments hétérogènes d’un pays de fantômes.

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Saïgon, une oeuvre polyphonique consacrée à ces porteurs de mémoires éclatées

C’est un tressage de langues, d’accents, que nous aurons parfois du mal à comprendre, mais qui font entendre la diversité des origines, des idiomes, des générations.

C’est le résultat de deux ans de travail collectif : un long processus d’enquête, de rencontres, d’immersion, à Hô Chi Minh Ville (ex-Saïgon), dans le 13ème arrondissement de Paris, suivi de l’écriture au plateau, par des comédiens, professionnels et amateurs, Français et Vietnamiens, Nationaux et en exil. Porteurs d’expériences différentes, ils ont élaboré un récit ensemble, rapproché des mondes séparés par l’Histoire.

Le lieu glisse : un restaurant vietnamien, cuisine à gauche, karaoké à droite. A Paris ? A Saïgon ? Les deux.

L’époque balance : de 1956, 2 ans après la défaite française. Le Vietnam victorieux, indépendant, provisoirement coupé en deux, rêve encore d’unification. Pourtant, la guerre civile couve. Les Français partent, civils et militaires, et, avec eux, les Vietnamiens les plus menacés ou les plus compromis. On les appelle les Viet Kieu, les Vietnamiens de l’exil.

…à 1996 : après l’effondrement soviétique, une loi du régime communiste vietnamien autorise le retour des Viet Kieu.

Qu’ont encore en commun ceux qui sont restés et ceux qui sont  partis ?

Le couple mémoire/Histoire

Le restaurant, Saïgon, la ville, ne concernent pas seulement les Vietnamiens, les Français installés en Indochine, ceux qui s’y sont battus, leurs descendants. C’est un lieu « où notre mémoire travaille », « un lieu qu’une communauté réinvestit de son affect et de ses émotions », selon Pierre Nora, historien , concepteur de la notion de lieu de mémoire.

Caroline Guiela-Nguyen écrit : «  Je ne veux pas de discours sur les gens, je veux les gens eux-mêmes. La colonisation est dans le coeur même de ces êtres humains. » Son propos est l’Histoire sous sa forme intime ; comment elle a traversé tant de vies, s’est divisée en histoires particulières, comme un fleuve se divise en bras.

« La France doit se raconter au-delà de ses frontières. Nous sommes faits d’autres histoires que la nôtre, nous sommes faits d’autres blessures que les nôtres. »

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Retrouver le trajet des larmes

Caroline Guiela-Nguyen réveille des êtres manquants, des voix éteintes.

« Hô-Chi-minh-ville est une ville blessée qui a son propre fantôme, Saïgon. Saïgon est une ville morte, gonflée d’histoires et de mythes » ; elle est « chargée d’histoires de départ, d’exil, elle est peuplée d’êtres qui manquent dans les familles et c’est cette absence qui engendre la fiction. Paradoxalement, plus la mémoire que l’on a de l’autre est en péril, plus nous avons besoin de nous souvenir. C’est comme cela que nous créons du mensonge, du mythe. Il y a toujours quelqu’un à pleurer et tout l’enjeu de notre spectacle est de retrouver le trajet des larmes. »

Le mélodrame est omniprésent dans la vie quotidienne des Vietnamiens : karaoké, chansons populaires qui disent l’amour, l’exil, la mort, les fleurs. C’est la permanence pudique de la nostalgie, de la douleur, la douleur de l’impossible retour.

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introduction minute au triomphe de l’amour

Voici l’introduction de Nicole Ott au Triomphe de l’amour de Marivaux ,

mis en scène par Denis Podalydes

Quelques éléments biographiques

MARIVAUX naît à Paris le 6 février 1688, soit à l ‘aube du XVIII siècle qui crée une rupture importante avec le classicisme. Fils d’une famille de petite noblesse, c’est néanmoins en province qu’il passera sa jeunesse, IL monte à Paris pour faire des études de droit pour suivre la voie paternelle, mais sa rencontre avec FONTENELLE l ‘engage dans une carrière littéraire. IL fréquente les salons de madame de LAMBERT ou de madame de TENCIN. A l écoute de ces conversations savantes dans un milieu raffiné, le jeune homme forge sa sensibilité et développe son sens de l ‘observation critique.

Amoureux du théâtre et de la vérité, spectateur lucide d’un monde changeant, PIERRE CARLET de CHAMBLAIN DE MARIVAUX s’est voulu inventeur d’idées et de langage nouveaux, c’est ce qu’il appelait « penser en homme « . Il est reconnu comme un brillant moraliste, une sorte de nouveau LA BRUYERE.

Son mariage avec Colombe Bologne le met un temps à l ‘abri du besoin mais très vite la banqueroute du financier LAW le ruine et il doit alors travailler pour vivre. De plus, il perd sa femme en 1723 et a une petite fille qu’il devra élever seul.

Portrait de Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux (1688 – 1763) dit Marivaux,

Son oeuvre

Il écrira un roman, la vie de Marianne, dans lequel il analyse la psychologie de l’héroïne. La narratrice revoie son passé et s’interroge sur l’amour, la sincérité et la reconnaissance sociale du mérite personnel.

Il écrira au moins quarante pièces de théâtre

Dans ses comédies philosophiques – l ’île des esclaves ou encore la colonie – il fait du théâtre un nouveau moyen d’imaginer de nouvelles relations humaines. Marivaux développe dans une contrée imaginaire son analyse sociale et psychologique des relations entre individus qui est une constante de son œuvre.

Les   comédies amoureusesle jeu de l’amour et du hasard ou encore les fausses confidences – lui permettent d’explorer les surprises, les secrets et les masques du cœur humain pris au piège des intérêts et des préjugés.

A partir de 1742, il est élu à l’Académie française sous l’influence de madame de TENCIN dont il fréquente le salon.

La vie n’a pas toujours été facile pour Marivaux : sa fille dut entrer au couvent car son père ne pouvait la doter honorablement.

Finalement, il va mourir à PARIS LE 12 février 1763.

 

QU’EST QUE LE SIECLE DES LUMIERES ?

Le XVIII siècle, marqué par l’importance des sciences exactes et par la critique de l’ordre social et de la hiérarchie religieuse traditionnelle, a été nommé le siècle des lumières. Les écrivains de l’époque sont convaincus d’émerger de siècles d’obscurité et d’entrer dans un nouvel âge illuminé par la raison, la science et le respect de l’humanité. L’éducation est alors considérée comme ayant le pouvoir de rendre les hommes plus vertueux, plus moraux. L’optimisme et l’enthousiasme sont donc des traits dominants chez les penseurs des Lumières.

A cette époque naît une querelle littéraire des Anciens et des Modernes. Charles PERRAULT lit à l’Académie un poème- le siècle de LOUIS XIV- dans lequel il met en doute la supériorité des poètes antiques sur les poètes modernes. FONTENELLE aussi récuse l’idéal classique en affirmant : rien n’arrête tant le progrès des choses que l’admiration excessive des anciens « . Accusés de sacrilège par les partisans de la tradition que sont BOILEAU, LA FONTAINE, LA BRUYERE, les Modernes ouvrent la voie à une esthétique qui mêle le naturel et la préciosité.

Marivaux a la passion du théâtre

Marivaux reprend à son compte les valets dont le personnage d’Arlequin ou les petits bourgeois. Les représentants de la noblesse sont toujours doublés par des valets, plus ou moins lucides, plus ou moins manipulateurs.

Il établit toujours un double jeu :

– celui tout extérieur des querelles, des déguisements et des manipulations.

-celui aussi du jeu plus secret, parfois inconscient de l amour qui naît et craint de se faire découvrir.

Ce double jeu, nul ne pouvait mieux le traduire que ces italiens issus de la commedia dell’ arrêt, tantôt scandant la pièce avec une folle vivacité, tantôt mimant jusqu’aux extrêmes nuances, riant des yeux et pleurant des lèvres.

Ce langage de l’âme ne passe seulement par les mots, mais aussi par le corps : leur naïveté n’est pas seulement dans leur discours, mais aussi dans leurs gestes, dans leurs mimiques, dans leurs regards ….

Le triomphe de l’amour

Le triomphe de l’amour est une pièce en 3 actes représentée pour la première fois par les comédiens italiens le 12 mars 1732.

QUEL EST L ‘ARGUMENT ?

La princesse de SPARTE se déguise en homme sous le nom de PHOCION. Elle voudrait partager le trône avec AGIS, le fils des anciens rois capturé à l’âge de 8 ans et qui vit avec un austère philosophe, HERMOCRATE, et sa chaste sœur, LEONTINE. A l’attrait du devoir se joint celui de l’aventure et de la conquête. Travestie en garçon, Léonide se présente à la maison de la sagesse, séduit la vieille fille sous son déguisement, puis le vieux maître en avouant sa qualité de femme qu’elle n’a voulu cacher, dit-elle, que pour mieux approcher l’admirable philosophe.

Pour Agis, tout va de soi. Il la voit à peine que déjà il s’éprend d’amitié pour ce joli garçon et s’émerveille que l’amitié puisse offrir tant de douceur.  « Je suis fille, AGIS », avoue la princesse : c’est la douceur de l ‘amour.  Aussitôt plus folle reprend la mascarade. Fille ou garçon, Léonide n’a montré que des attraits trop sûrs. Pour l’épouser, la vieille sœur renie ses vœux de chasteté et le vieux maître balaie 40 ans de prudence. Viennent-ils enfin à se découvrir bernés, ils se tournent vers la perfide. Mais que faire contre une reine et contre l’amour ?

Une citation du livre de Marcel ARLAND : » je l aime pour son caprice, son bondissement sans cesse renouvelé et même pour son extravagance « résume bien les caractéristiques de la pièce.

La scène se passe dans un jardin où il est aisé de se cacher : il est divisé par des massifs ou des bosquets : on peut se cacher dans ces compartiments, attendre que d’autres soient partis, y espionner, y avoir des rencontres clandestines ; on peut aussi y être surpris.

Quelle est la morale de l’ histoire ?

La première leçon est comique

  • Le jardinier et le valet sont évidemment corrompus. On y voit la roublardise, le bagout de l’un ou l’autre.
  • Agis aussi peut nous faire rire car il est naïf. Il n’empêche nous savons que le bonheur va lui être apporté.
  • Le philosophe et sa sœur sont comiques aussi, mais Marivaux souligne ici son empathie avec eux. Ils réalisent qu’ils ont été bernés. Marivaux respecte toujours ce qu’il y a d’humain dans leur comportement et rire ne l’empêche pas de porter une attention compréhensive à ceux dont il se moque. Marivaux affirme  » il n’y a point d’homme qui soit digne de se moquer des erreurs d’un autre « 

La deuxième leçon est morale

-L’amour doit toujours être mis à l’épreuve, même si cet amour est un coup de foudre, lui tendre des pièges qui, s’ils ne le découragent ou ne détruisent pas, font triompher la vérité.

  • La conquête du cœur d’AGIS est difficile : Agis est pur et droit. Tromper quelqu’un qu’on aime quand le cœur humain est si facilement aveugle, ce n ‘est pas pour Marivaux profiter de sa faiblesse, c’est l’aider à savoir ce qu’il veut et à le vouloir vraiment.
  • Quant aux deux protagonistes, le philosophe et sa sœur, ils ont été trompés eux aussi. Ils ont été cruellement humiliés, cela doit suffire. A la fin de la pièce, les malheureux font face à leur découverte de l’amour, leur inquiétude, leur trouble. L’épreuve est donc finalement positive pour eux car ils ont compris leur faiblesse.

 La troisième leçon est politique

  • Sans elle, la comédie se résumerait à une banale histoire d’amour entre un prince et une princesse.
  • . MARIVAUX pense que pour régner il faut que les puissants soient bons. Dans cette pièce, Agis doit régner par le cœur et non par la violence. Le souverain doit être porteur de bonnes attitudes et faire preuve de loyauté.
  • LEONIDE, la princesse de SPARTE, fait preuve ici d’une profonde et exigeante loyauté : quand elle remet le trône à AGIS, elle agit en véritable souveraine, faisant montre d’une grande générosité, omettant de châtier Harpocrate et Léontine.

En conclusion

MARIVAUX n ‘a eu de cesse de poser le problème entre le cœur et la raison, entre la condition sociale et l’identité authentique des êtres. Non seulement il est un moderne par rapport aux anciens, mais il est en plus en   avance sur son temps : on pourrait le considérer comme un préromantique, car il analyse les émotions.  C’est pourquoi on peut parler de l’humanisme de Marivaux.