Rencontres photographiques avec Jean-Christophe Béchet

La photographie est-elle un art comme les autres?

Peut-on aborder la photographie sans références et sans connaissance des auteurs qui ont marqué l’histoire de la photographie?

Voici quelques questions auxquelles a tenté de répondre le photographe Jean-Christophe Béchet, invité par les Amis de La Filature. Il est intervenu  pour présenter  son livre « Influences » à la librairie 47 degrès Nord vendredi 3 mars et à La Filature pour un entretien autour de la place du photographe au 21ème siècle.

A aucun moment il n’a été question  de diaphragme, vitesse d’obturation, profondeur de champ. Jean-Christophe Béchet  a parlé de photographie comme on parlerait de peinture ou de musique, un discours ouvert à tous, photographes ou simple néophytes  sans connaissances techniques. Jean-Christophe Béchet est en effet rompu à communiquer avec le public. Il a été pendant longtemps rédacteur en chef de la revue « Réponses photos » et il anime régulièrement des stages photographiques pour un public varié allant du débutant au professionnel.

Fréderic Versolato et Jean-Christophe Béchet à la librairie 47 degrés nord

 

Vendredi soir, lors de la  présentation de son livre « Influences » à la librairie 47 degrès Nord (visible en intégralité sur cette vidéo), JC Béchet révèle que sa vocation de photographe est née de la rencontre avec Sebastiao Salgado, alors qu’il n’était pas du tout connu. Il abandonne alors ses études d’économie  pour rentrer à l’école de photographie d’Arles, puis commence une carrière de photographe, initialement dans le photojournalisme qu’il délaisse  rapidement quand il réalise que cela ne correspond pas à ses aspirations. Ses influences photographiques, il les puise dans la découverte de livres photos qu’il collectionne. Il en a environ 5000! Les maîtres de la photographie du 20éme siècle seront ses premières sources d’inspiration et d’influence. Le contact personnel avec d’autres photographes connus lui ouvrira d’autres voies à explorer. Il reconnaît que le territoire joue aussi un rôle très important. On ne photographie pas de la même façon en Finlande sous un ciel couvert et à Cuba avec des couleurs éclantantes, dit-il. Ainsi se dessinent des styles photographiques différents selon les régions. Dans ses livres portant sur l’Europe, il sera forcément plus influencé par des photographes français que quand il visite les USA. Ce sont les grands maîtres de la photo américaine qui seront alors en arrière plan. Car être influencé n’est pas copier, mais intégrer inconsciemment des thèmes ou des caractéristiques stylistiques que l’on découvre a posteriori. C’est ainsi qu’est né le livre « Influences ». JC Béchet a recherché dans ses propres photos ce qu’il avait intégré des auteurs qui l’avait précédé. Il a sélectionné 51 photos vues au travers du regard de 51 auteurs photographiques entre 1857 (Eugène Atget) jusqu’en 1957 ( Stephane Couturier) .

Avis aux amateurs: ce livre est en cours de traduction et sera bientôt disponible en Chinois!

 

Samedi matin, je retrouve JC Béchet au pied de son hôtel à Mulhouse. Un appareil entre les mains, il photographie la rue couverte de neige et plongée dans le brouillard. Je n’ai pas oublié ce qu’il a dit la veille au sujet de Lee Friedlander: J’ai toujours eu une fascination photographique pour les poteaux électriques et, contrairement à beaucoup, je m’attriste de leur disparition dans le paysage.

Les poteaux sont bien présents à Mulhouse et je peux alors le saisir en pleine action au milieu d’une forêt de  poteaux!

 

Quelques pas plus loin, il s’arrête devant la tour de l’Europe dont le sommet est noyé dans le brouillard. Voilà une parfaite allégorie de notre Europe reconnait-il ! Il prend quelques photos qui paraîtront peut-être un jour dans un prochain livre sur la France.

Nous retrouvons Emmanuelle Walter à La Filature pour visiter l’exposition de Cristina de Middel qui offre une approche de la photo bien différente de celle de JC Béchet dans la reconstruction fantasmée d’histoires  réelles.

Au cours de l’après-midi, devant un public composé des membres des Amis de La Filature et du Club Photo de Riedisheim, JC Béchet présente les diaporamas de deux de ses livres: Marseille ville natale et European puzzle. Il décrit sa démarche de photographie subjective, à la recherche de lieux, de visages ou de personnes qui témoignent d’un instant ou d’une époque. Le livre devient l’aboutissement final du travail photographique, inspiré par la littérature ou  la musique. Marseille, ville natale représente un travail personnel mêlant images  de ses parents, de ses ami(e)s et de lieux qui ont marqué sa jeunesse. C’est en lisant L’Homme foudroyé de Blaise Cendrar et en voyant les photos de la ferme du Garet de Raymond Depardon  qu’est né le désir de réaliser ce livre sur Marseille.

European puzzle est le résultat de 17 ans de voyages en Europe , du Groënland au sud de l’Italie en passant par les pays de l’est et l’ex URSS. Ce livre commencé au moment du Brexit, illustre la déception d’une Europe désunie, s’abritant derrière ses nationalismes, après la grande bouffée d’espérance qui a marqué la chute du mur de Berlin et la création d’un espace commun ouvert à tous.

Vision pessimiste encore au sujet du futur de la photographie professionnelle. Alors que  les images sont partout, le photographe professionnel n’a plus de place car l’édition du livre photo ne s’est jamais aussi mal portée. Les éditeurs sont réticents à publier des livres des auteurs contemporains qui ne se vendent qu’en quelques centaines d’exemplaires et encore… Le crowdfunding demeure le plus souvent la seule solution pour qu’un photographe indépendant puisse être publié. En outre, les agences de presse tendent à disparaître. Ce constat pessimiste donne lieu à un vif débat car il n’est pas partagé par tous!

JC Béchet  reviendra bientôt en Alsace. Il sera à la galerie Stimultania à Strasbourg pour une exposition où il présentera les photos de European puzzle  (du 27/04 au 26/08) et pour un stage.

La visite de cette exposition sera peut-être une autre occasion pour les Amis de La Filature de découvrir son travail!

Jean Steffan

 

 

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Muchismo, une retrospective photographique de Cristina de Middel

On peut voir en ce moment à la galerie de La Filature une exposition  de photos de Cristina de Middel.  Les Amis de La Filature ont eu le privilège de  la primeur de l’exposition. Ils ont pu assister à l’accrochage après  la traditionnelle rencontre de début d’année  du 4 janvier où ils ont apprécié la galette des rois.

Muchismo, titre de l’exposition pourrait être considéré  comme la contraction en anglais de much is more,  ou bien un mélange d’espagnol et d’italien avec mucho  (beaucoup en espagnol) suivi du substantif issimo. Dans tous les cas, cela exprime la quantité,   le surnombre. On dirait en français Plus que plus. Et de fait, cette exposition rassemble 430 photos, ou plutôt devait rassembler 430 photos puisque qu’une vingtaine n’est pas arrivée à bon port et se trouve encore quelque part en transit!

Christian Caujolle, commissaire de l’exposition souhaitait présenter une rétrospective de l’oeuvre de Cristina de Middel qui a émergé comme une artiste incontournable dans le bouillonnement récent de la création artistique en Espagne. Cristina a proposé d’exposer le  travail qu’elle a présenté dans des galeries ou des expositions au cours des 5 dernières années, en réunissant l’intégralité de ses tirages. D’où la profusion des photos,  présentées dans des formats et cadres divers. La réussite en  photojournalisme exige une grande  quantité de tirages et beaucoup de lecteurs, dit Cristina, dans l’art c’est le contraire: on organise la rareté. Une photo d’art n’est tirée qu’en petit nombre d’exemplaires (5 ou 10), et les galeries d’art présentent souvent une unique photo sur un immense mur blanc. Cristina prend ici avec humour le contre-pied de cette mode et conteste le marché de l’art  en  affichant  des murs de photos.

 

L’accrochage: Emmanuelle Walter et Crisitna de Middel expliquent aux Amis de La Filature le concept de l’exposition à 4 mains

Les murs blancs s’apprêtent à recevoir les photos. Sur la table, des feuilles imprimées préfigurent la disposition des photos.

Cristina a commencé sa carrière comme photojournaliste chez Magnum, mais au bout de quelques années, elle éprouve une lassitude et une frustration de voir que le photo reportage est traité de façon standardisée et immuable. Les années passent et les photos qui illustrent les conflits mondiaux sont toujours les  mêmes, dit-elle. Mêmes images, mêmes mots accompagnent les reportages. Les images publiées dans la presse ou sur internet  interrogent aussi sur la véracité des faits. Est-ce une représentation de la vérité ou une manipulation? Aujourd’hui, au moment où les « fake news » envahissent les médias, on peut toujours se demander la part de vérité que contiennent les informations.  De cette frustration naît l’idée de créer son propre récit en images. Il s’agit alors de mettre en scène des histoires vraies ou insolites, qui  peuvent même parfois paraître invraisemblables. C’est ainsi que démarre le projet qui a connu un très grand succès : Les Afronautes. En 1962 en Zambie, un professeur de sciences affirme  pouvoir battre les Soviétiques et les Américains.L’enseignant monte un ambitieux projet intitulé “Afronautes”. On conçoit un camp d’entraînement près de la capitale et sélectionne douze volontaires. Dans le camp, ils entretiennent leur condition physique, s’initient à l’apesanteur avec un système de balançoires. Dix chats sont de l’expérience. Pour concrétiser son projet, le conquérant de l’espace zambien demande 7 millions de livres zambiennes à l’Unesco, l’Organisation des nations unies pour l’éducation, la science et la culture. Les fonds n’arriveront jamais. Le programme sera abandonné, puis oublié. Cristina de Middel a reconstitué cette histoire avec des gens ordinaires. Quand on cherche des images sur l’Afrique dans Google, quelles images trouve- t-on? Des Massaïs qui dansent ou des tribus primitives, pas des gens qui vont dans un bureau de poste ou une banque.  Ce projet met en évidence les préjugés dont nous sommes coupables. Il  nous amuse car ce projet spatial est mené en Afrique.  Nous aurait-il amusés si il avait été entrepris en Norvège ou en Finlande? Cristina  n’ira pas en Zambie pour photographier les vestiges de ce projet, mais trouvera au cours de ses voyages africains des modèles qui illustreront son propos.

Elle applique la  même démarche aux autres projets qu’elle réalise: Dans West Side Story, elle recrée dans les rues de  New York des scènes du film culte avec des passants qui acceptent d’être figurants.  C’est une critique de la photo de rue (Street photography) aujourd’hui très populaire.  La photo de rue, dit-elle, est vide de sens. Elle s’applique à fixer un moment décisif, mais elle ne montre rien au- delà du talent du photographe à saisir cet instant.

A l’issue d’un voyage en Chine, elle publie un livre qui dénonce le communisme de façade du régime. Les photos sont accompagnées de textes du petit livre rouge de Mao  qui s’y rapportent, dont elle a couvert de blanc tout ce qui n’est plus an vigueur. Il n’en subsiste que quelques mots épars.

Une autre série est inspirée par un livre décrivant la terreur d’un enfant Yoruba du Nigeria, enfermé dans une forêt sacrée au cours d’une initiation. Il ne peut s’en échapper et y reste  prisonnier 30 ans. Les images révèlent ses cauchemars et ses angoisses. Fantômes et insectes peuplent ses images.

L’inspiration d’une des séries présentées est aussi venue du journal de bord du capitaine d’une expédition qui réunissait des scientifiques chargés d’explorer une île découverte par des baleiniers dans le grand sud, mais jamais explorée. Elle a reconstitué les images de cette expédition avec des amis qui posent pour elle…. en Ecosse!

La dernière série illustre le visage présumé des spameurs indélicats. Vous êtes- vous demandé qui pouvait vous envoyer ce courriel vous promettant 50 millions de dollars ? Cristina a imaginé le portait  de ces personnes.

L’exposition ne cherche pas à reconstituer ces séries, mais à constituer des murs de photos. Les mêmes photos sont présentes plusieurs fois, dans plusieurs formats. Cristina dit: les photos sont comme  les mots d’une phrase, elles prennent du sens en les juxtaposant.

Il reste aux visiteurs à les décrypter.

vernissage de l’exposition

 

 

 

Spectacle « La crise est finie » avec la Compagnie Grime et Concocte

Ils arrivent à vélo, un hauban couvert de fanions à l’avant du cycle. Florent Fichot et son compère Laurent Secco font leur « livraison de chansons », comme autrefois  le facteur faisait sa tournée. En un instant, nous voici transportés dans l’univers de « Jour de fête« , mais les Frères Jacques ont ici remplacé Jacques Tati.  Un  homme en bleu et un homme en rouge reprennent à cappella et  à  deux  voix, avec leurs vélos-xylophones, des chansons d’hier et d’aujourd’hui…

Comme à son habitude, Florent Fichot  a choisi une démarche engagée dans son spectacle La crise est finie, spectacle offert par « Les Amis de La Filature » le 17 novembre.  Florent est  fidèle  à la philosophie de la compagnie Grime et Concocte qui  s’est donné pour mission d’élaborer des spectacles « tout terrain », autonomes techniquement, adaptés à tous les espaces. Et de fait, La crise est finie utilise peu de moyens : deux vélos, deux xylophones et des fanions qui se dérouleront suspendus comme les lampions d’un 14 Juillet sous l’éclairage de deux projecteurs.

Les spectacles de la compagnie Grime et Concocte  ont, en général,  vocation de toucher  un public peu familier avec le théâtre. Créée en 2016, La crise est finie   a déjà été accueillie à de nombreuses reprises par divers publics dans des lieux variés : centres culturels, mais aussi collèges, marchés, fêtes….

« C’était un spectacle long à élaborer, dit Florent, car il fallait une sélection rigoureuse des chansons qui  illustrent un siècle de chansons engagées. Mais il ne s’agissait pas de délivrer un discours militant et de faire du prosélitisme » continue-t-il.  Dans ce spectacle en effet, il n’est pas question de livrer un discours politique, debout, le poing levé, mais de proposer un parcours traduisant  avec humour, ironie  ou sérieux, irritations , contestations, révoltes et luttes d’hier et d’aujourd’hui. Une fois les chansons sélectionnées, il fallait encore les mettre en musique. Florent n’est pas musicien, il a dû faire appel à des professionnels pour en composer la musique chantée par les deux partenaires parfois accompagnés du xylophone.

 

Nous avons effectué un grand voyage dans le temps. Ainsi  est-on passé du chant des Canuts d’ Aristide Bruant ou de   « Je n’suis pas bien portant« , qui a fait la joie de nos grands ou arrière grands -parents aux chansons de rappeurs (Lettre à la république de Kerry James ), via  La chanson de Craonne. Le répertoire balaie un large spectre de thèmes, allant des plus légers (Gainsbourg, Souchon) aux plus graves  (la révolte des canuts ou des poilus dans les tranchées en 1917,  le colonialisme et l’immigration) en passant par la critique de la société libérale (Qu’est ce qu’ils sont cons),

Les chansons sont accompagnées d’un jeu de scène chorégraphié au millimètre. Florent et Laurent jouent de leur similitude, se reflétant parfois comme dans un miroir,  ou se renvoyant la balle. Deux hommes paillettes, deux clowns, deux marionnettes chantent des textes aiguisés, des airs connus avec un jeu de scène d’une précision diabolique.   Florent avoue une grande admiration pour le music hall et la perfection des deux partenaires dans leur jeu scénique  en est le témoignage.

Spectacle visuel et  musical, textes humoristiques, décapants, légers ou graves, voici une alchimie réussie

 

 

Retrouvez la Compagnie Grime et Concocte sur leur site en cliquant ICI.

SOS Chansons! La Compagnie propose des livraisons de chansons à domicile alors, n’hésitez pas!

 

 

 

 

 

 

Juliette

Ici, pas de téléphone portable, pas d’internet,  ni facebook, ni  tweets. Les collégiens qui assistent au spectacle  « Juliette et  les années 70″ ne trouvent sur le plateau que des objets disparus aujourd’hui  : un électrophone et son disque en vinyle, un projecteur de diapositives. Flore Lefebvre de Noëttes (Juliette) nous fait revivre les années 70 au travers de sa biographie, à la Comédie de l’ Est de Colmar. Ce spectacle était offert par les Amis de la Filature.

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Pour les jeunes spectateurs, la description du lycée de Juliette des années 70   a de quoi étonner. Blouses obligatoires, cours d’instruction sexuelle, travaux manuels de couture pour les filles et de bricolage pour les garçons, autant de pratiques révolues qui paraissent anti-déluviennes, mais qui réveillent bien des souvenirs pour les plus âgés qui ont vécu cette période.  Les portrait satyriques des professeurs renvoient aussi a des images mémorables pour les plus jeunes comme les plus vieux.

Juliette nous plonge  dans son passé. Elle nous fait revivre son  adolescence dans un environnement familial difficile, un père qu’elle considère comme « fou » (en fait souffrant de troubles bipolaires) et une mère baba cool. Le « pater »,  souvent hospitalisé ou en congés de maladie, oscillant entre dépression et euphorie, limite l’éducation des ses enfants à des actes répressifs, tandis que la mère (la Mate, abbréviaton de Mater) essaye de faire bouillir la marmite en tenant, sans succès, une boutique d’objets exotiques.   Juliette nous convie aussi à partager le drame familial et ses tensions. Mais elle revit aussi avec bonheur ses vacances sur l’atlantique, ses premières amours dans les dunes, l’ivresse de plonger dans le vagues qui déferlent en grondant.  Elle préfère quitter sa famille pour une école de théâtre qui lui permet de  trouver  un exutoire nécessaire pour supporter les tensions parentales. Elle trouvera des maîtres illustres comme Mesguich et Vitez qui marqueront sa formation d’actrice avant qu’elle ne  prenne son envol.

Le spectacle est rythmé par les musiques qu’on a tous gardé en mémoire: Rolling stones, Pink Floyd, Deep purple, Janis Joplin…. musiques d’une grande puissance évocatrice pour ceux qui ont vécu leur adolescence dans les années 70.

 

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Le spectacle   traduit une nostalgie douce-amère, une tendresse sarcastique pour des parents qui n’ont pas joué leur rôle, présentés sans méchanceté  sous leurs travers, avec humour et dérision, à la manière des caricatures de  Daumier, nous dit l’actrice. C’est le portrait d’une génération post soixante-huitarde, somme toute banale hormis les troubles psychiatriques du père.

A l’ issue de la représentation, nous avons pu discuter avec l’actrice. Elle nous apprend qu’après la mort de  sa mère, elle s’est mise à écrire pour en faire un beau portrait dans un premier spectacle intitulé  » la mate , l’enfance ».

Flore Lefebvre de Noëttes a attendu de nombreuses années pour pouvoir écrire le récit d’une jeunesse souvent douloureuse. Il fallait passer par une psychanalyse pour trouver la sérénité et le recul nécessaire. Mais elle affirme   «  le théâtre lui a permis de se  récréer.  Quand on joue,  on récrée des scènes réelles, on revit des affects importants qu’on transmet, peut-être en partie,  aux spectateurs. C’est une belle école de vie », dit-elle.

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Grensgeval : une analyse chorale des critiques

Grensgeval est une spectacle déroutant qui interroge sur l’immigration.

De nombreuses analyses critiques ont été publiées. Ces critiques sont résumées ici sous forme d’une analyse chorale regroupant les citations  traitant d’un même aspect de la scénographie. Il en ressort une analyse très riche de ce spectacle froid et distancié qui ne révèle pas immédiatement tout son intérêt.

On pourra retrouver ces critiques provenant de « Mon Tétras-lyre, le Parafe, l’Alchimie du Verbe, ThéâToile, L’Insensé » sur le site de Espaces critiques, ainsi que  Libération et Télérama. On retiendra en particulier celle de Chloé Larmet, très riche.

Adaptation d’un texte ou ré-interprétation?

Guy Cassiers, qui entretient une relation particulière à la littérature par la pratique de l’adaptation notamment, invoque bien une œuvre dans Grensgeval. Il s’appuie sur un texte de l’auteure autrichienne Elfriede Jelinek, Les Suppliants. Dans cette œuvre, qu’elle inscrit sous le patronage de la pièce d’Eschyle, Les Suppliantes, qui déjà posait la question de l’accueil des étrangers, elle tente de rendre compte de la situation des migrants et des Européens en la mettant en perspective avec de multiplies références historiques et culturelles.

Que fallait-il regarder, écouter, lire?

Le spectateur est sommé de choisir ce qu’il regarde du fait de la diffraction de la perspective, entre les danseurs, les comédiens, l’image des comédiens filmés, et les surtitres du texte qu’ils articulent. Impossible d’embrasser toutes les composantes de la scène, même au prix de mouvements rapides de l’œil. Les artistes mettent d’entrée de jeu le public au pied du mur, et l’obligent à choisir, et ainsi à se demander qui regarder. De même, la difficile articulation de l’image, des sons et du texte que l’on lit invite à prendre conscience de notre attitude face à la complexité, de l’attention qu’on est prêts à lui porter pour la saisir et de la sensibilité qu’on lui accorde, même quand elle est éprouvée. La question qu’approchent Cassiers et Le Pladec est aussitôt soulevée : il ne s’agit pas tant d’attirer le regard sur les réfugiés, de sensibiliser à leur sort, que d’interroger notre regard, notre attitude à leur égard.

La fragmentation du texte, l’impossibilité de le saisir dans son entièreté et de percevoir en même temps le plateau est aussi une chance. Pas uniquement parce qu’elle protège le spectateur du piège de la culpabilité et de l’accusation frontale, mais parce qu’elle laisse aux propos leur part d’implicite et de mystère, comme lorsqu’on discute avec quelqu’un dont on ne parle pas la langue et que les malentendus sont fondateurs.

Que nous dit le texte?

  • Au début du spectacle

Le texte s’apparente à une suite de constats, de questions, de remarques, qui ne s’organisent pas selon une continuité qui rend indispensable de les saisir tous.

Maintenu à distance par la barrière de la langue, le texte paraît dépouillé, désancré, défait de tout ce qu’il a de trop concret, de trop subjectif, de trop singularisant.

C’est un flot de paroles pour nous montrer des personnages qui n’avancent jamais et qui sont condamnés à une errance sans fin, une traversée sans mythes et sans aventures

Excessive parole qui mêle les adresses : vous/nous/ils  s’entremêlent de sorte que l’on ne sait plus qui parle à qui, qui parle au nom de qui et de qui

  • A la fin du spectacle

La modalité dominante du discours est la prière – prière non au sens religieux, mais comme vœu formulé en toute humilité, chargé d’impuissance

Cette prière n’est pas politique. Le propos étant décontextualisé, délivré de tout chiffre qui assène, tout argument paraît obsolète, toute réserve inconcevable

 

Le jeu des acteurs : que penser de  la lecture du texte sur un ton monocorde par les 4 acteurs assis autour de la table?

Les comédiens se présentent davantage comme des commentateurs, des récitants

Ils prennent la parole à la place de ceux qui sont sur les eaux

La voix décuplée, répartie entre plusieurs corps, est déchargée de toute autorité. Le point de vue s’élevant n’étant pas celui d’un réfugié, la question de sa légitimité se pose de fait

Aucun trait ne vient distinguer les comédiens entre eux, ne reste plus qu’une parole chorale… ménageant le caractère indéfini de l’origine de la parole

Leurs voix surgissent dissociées des corps, si bien que cette polyphonie est tout autant la nôtre que la leur, ce sont nos voix mentales

le détachement de ces voix est peut-être celui de déjà-morts, qui continuent de suivre les suites du drame qui les a condamnés, ou d’anges qui expriment de la compassion et de la bienveillance

La perspective distanciée ramène à l’évidence – la simple évidence de la non-assistance à personne en danger

Qui sont ces visages projetés sur l’écran dans la première partie du spectacle? Que représentent-ils?

Leur image (celles des récitants assis autour de la table) apparaissant sur écran géant en fond de scène, dédoublée, se confond avant de se disjoindre, tels les migrants aux deux pays, la terre d’origine et la terre d’accueil.

Le rapprochement et les effets de montage font des comédiens des dieux, tantôt vivants tantôt figés en statues, en position de surplomb sur la scène et les corps des réfugiés que figurent les danseurs. Ils lancent des regards divins vers les danseurs allongés au sol .

Ce sont peut-être des dieux, d’une génération cette fois immémoriale, ces dieux grecs auxquels il a fallu qu’Agamemnon sacrifie sa fille Iphigénie afin que les vents soient favorables et que ses troupes embarquent vers Troie pour y mener une guerre absurde. Iphigénie, ce serait en l’occurrence une petite fille qui dessine, à moitié asphyxiée par le moteur défectueux d’une embarcation de fortune, surchargée, vouée au naufrage.

Les comédiens prennent l’apparence de réfugiés eux aussi, qui expriment de l’inquiétude lorsque le moteur de leur bateau lâche, lorsque les vivres manquent ou qu’il faut se détacher de toutes les affaires emportées

Les gros plan avec un dédoublement rappellent les images en tache d’encre utilisées en psychanalyse

Ils semblent observer et commenter, et même ordonner, ce qui se passe en bas

La dignité des corps migrants  peine à s’imposer  tant les écrasent ces visages en gros plans

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Quelle représentation des immigrés nous donne la troupe de danseurs?

Ils sont chaussés de baskets hip-hop et revêtus de toges noires

Ils forment une masse indistincte, impénétrable. Ni leur âge, ni la couleur de leur peau, ni leurs silhouettes – floutées par des couches de vêtements, qui atténuent également les différences de genre – ne permet de les identifier, d’en isoler un parmi eux

Tout n’est que noirceur, et la lumière traverse difficilement les corps dans de telles abysses

Ce sont des corps qu’on ne compte pas, ils font masse, pris au kilo

Les corps ne sont plus que des formes, un amas de chair humaine, sans identité propre

Ces migrants au dos courbés n’ont pas encore acquis de singularité, ils ne sont qu’une masse mouvante anonyme dans l’obscurité que les regards, comme la parole, écrasent

Les personnages  figurent l’incertain et l’inquiétude

Une multitude d’écrans de dimensions variées apparaît dans la deuxième partie du spectacle. Que traduisent-ils?

Un patchwork d’écrans  sature  le regard avec une quantité d’images.  L’abondance dit là encore la difficile coexistence de tous les médias, qui diffractent les regards en prétendant à l’exhaustivité, dispersent l’attention, détournent de l’essentiel. Tous ces foyers interpellent, voire hypnotisent

Des images disparates d’informations forment  un flux illisible qui interroge de manière pertinente les limites du regard que l’on porte sur le drame politique et humain et l’impuissance à réellement montrer la souffrance et susciter la compassion

Les écrans diffusent ces images qui tournent en boucle depuis le début de cette « crise migratoire » sans que jamais un visage ou un corps – un individu en définitive – puisse être distingué ou reconnu

Cherchant à rejouer ce « trop-plein d’images et d’informations » qui caractérise la société contemporaine, le metteur en scène multiplie les points de vue sans jamais en choisir aucun

C’est la « conquête du monde par images ». Les yeux rivés sur ces fenêtres ouvertes sur une réalité qui nous dépasse, nous confrontons notre regard sur ce drame, à la fois humain et politique, sans réellement en saisir toute la portée

La congrégation d’écrans qui donnent à voir notre espace monde signifie que le monde s’abandonne à tous les artifices sauf à la compassion et à l’amour, et qu’il ne saurait se sacrifier davantage

On pense aussi aux écrans de surveillance disposés dans les gares, métros et grandes surfaces, un peu partout dans la ville

Image associée

La « chorégraphie »

La chorégraphe Maud Le Pladec s’est longtemps posé la question de la représentation, pour ce texte qui «n’appelle pas à la danse», dit-elle, mais invite à la «physicalité». » Impossible d’imaginer une chorégraphie aérienne, avec des sauts. Impossible également de l’axer sur la virtuosité. »

Mouvements et  déplacements sont puisés à la source d’une respiration intense et urgente

C’est une intense chorégraphie de la douleur et de l’espérance

  • Première partie

Comme un seul homme, les danseurs tissent une chorégraphie lente à partir des planches de bois d’un navire déjà disloqué, sous lesquels ils se noient, auxquels ils se rattrapent, ou qui se balancent sur leurs hanches aquatiques. Ils esquissent les contours d’un nouveau Radeau de la Méduse, avant de délaisser les planches et de ne plus laisser entrevoir que la mer, le balancement de ses vagues, ou les rames qui luttent contre ses courants – jusqu’à ce que les corps tombent, s’amoncellent, se répandent, et grouillent. Les mouvements de masse qui grandissent et se métamorphosent imperceptiblement en continu constituent une nappe corporelle qui entre en résonance avec les lambeaux de phrases que l’on saisit au vol quand on détache notre regard de cette chimère à seize têtes pour le porter sur les panneaux de surtitres ou les comédiens qui les prononcent.

Les corps sont enlacés sous des poutres de bois noircis. Dans une chorégraphie lente et délicate, ces radeaux de fortune se placent en équilibre sur leurs corps meurtris : dos, tête, bras…

Les corps, dont les mouvements lents luttent avec précaution contre la houle d’une mer froide et noire, peinent à atteindre l’équilibre

Chacun doit porter sa croix, affronter un calvaire

  • Deuxième partie

Leurs premiers mots sont  ceux d’un souffle haletant qui lutte pour trouver une dignité sous le poids des regards divins

La respiration des danseurs est de plus en plus saccadée. Ils respirent autour d’eux ce qu’il reste d’air, dans l’onde menaçante qui les traversent

Les danseurs se relèvent et entament une danse débridée sur une musique électronique de boîte de nuit, comme s’il s’agissait de se déchaîner soudain, de réaffirmer la capacité à se mouvoir de ces corps auparavant rampants. Tout en dansant, certains sortent leurs téléphones et se prennent en photo. Opposition entre les images anonymes des médias et ces téléphones qui contiennent des vies entières, seuls témoins des personnes quittées, perdues, tuées. « Attention, la dignité humaine arrive, la voilà ! »

Les corps des danseurs et des acteurs se mêlent sans pour autant se confondre.  Les acteurs dansent, eux-aussi, mais sans se défaire d’une désynchronisation qui les maintient à l’écart de ces corps de migrants

Les danseurs fixent toujours un point fixe et invisible devant eux, un point de fuite situé non pas derrière les spectateurs mais de côté de sorte que l’on ne croise pas leurs regards

Des corps qui, enfin, se mêlent : acteurs et danseurs se croisent, s’agglutinent parfois comme lorsque Kateljine Damen se tient face au public, à l’avant-scène, et que les corps des migrants s’entassent à ses pieds, tels des corps agonisants, suppliants, puis des cadavres encore animés de quelques spasmes. Et pourtant, elle reste droite

  • troisième partie

Les interactions croissantes des comédiens et des danseurs diluent la dichotomie première et offrent l’image d’une possible cohabitation

En conclusion

Cette analyse chorale ne prétend pas apporter un jugement sur la sélection du texte effectué par Guy Cassiers à partir « Des Suppliantes« , ni sur l’esthétique  de la mise en scène, ni sur la  prise de position politique qui découle de cette représentation. On n’est pas obligé d’adhérer aux propos qui vantent la fragmentation du spectacle liée à la difficulté de lire les surtitres et de regarder la scène.

Certains ont reproché une représentation esthétisante « cruellement lisse, sans accrocs, sans relief « :

« Tout se présente comme une succession d’images méticuleusement soignées, travaillées, ciselées, éclairées de manière à rendre une beauté qui est aux antipodes du texte, lequel, lui, relaie la laideur inhérente au non engagement. »

ainsi qu’une certaine « ambiguïté  liée au montage du texte« :

« La frontalité passe par ceux qui sont visibles et ceux qui ne le sont pas, ceux qui parlent et ceux qui ne parlent pas, ceux qui pensent et ceux que l’on n’entend pas »

« Jamais les migrants n’auront la possibilité d’être présents autrement que comme des corps ballotés . Oui, on pourrait penser que c’est une façon de ne pas rendre la parole aux / des migrants : mais Cassiers n’a pas ce même scrupule quant aux corps qu’il leur donne. Purs corps, pure matière, purs objets de contemplation arrachés au logos, ces êtres dérivent sur le plateau comme dans le préjugé occidental qui les constituent comme des individus mineurs, des enfants (« in-fans » : celui qui ne parle pas). »

« A certains endroits de la mise en scène, ce qui est dit semble relever d’un commentaire pour le moins nauséabond sur ce qui se passe là, dans le mouvement d’exil qui voit arriver « l’étranger » »

 

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