Othello : Intro-minute

Intro-minute présentée par Dominique Réal  à La Filature le 29 novembre 2019

spectacle mis en scène par Aurore Fattier

La tragédie dans l’oeuvre de Shakespeare et dans l’histoire culturelle:

La pièce fut écrite en 1603, jouée en 1604 , devant le roi Jacques 1er Stuart, sous le titre Le Maure de Venise. Elle fut publiée à partir de 1622, après la mort de Shakespeare (1564-1616).

C’est une pièce de la maturité, classée dans le groupe des grandes tragédies: Hamlet, Le Roi Lear, Macbeth, à l’apogée du théâtre élisabéthain, âge d’or du théâtre anglais et peut-être mondial.

Source:

Un conte, extrait d’un recueil de Cinzio Giraldi, publié en Italie, au milieu du XVIème s. (1565-1567). Shakespeare en a conservé la trame, raccourci la narration, traînante et mélodramatique, intensifié les trois personnages principaux, évacuant la vraisemblance du fait-divers, au profit de la force tragique.

Cette pièce est singulière:

Isolée dans l’oeuvre, ne ressemblant à aucune autre, elle a connu un succès public continu depuis 1604, mais a suscité d’énormes empoignades de critiques, portant sur la nature de son tragique et sur ses rapports avec le reste de l’oeuvre.

Car, il y a un « mystère » Othello

…malgré une apparente clarté favorisée par une extrême économie de moyens:

L’unité d’action: c’est une tragédie domestique. Comment un si noble héros devient le meurtrier de sa femme. Tout se joue dans sa tête.

Le cadre limité est contemporain de l’écriture, à peu près dépourvu de contexte historique et les éléments surnaturels ou merveilleux, chers à l’auteur, en sont absents. On a donc pu parler du « réalisme » de la pièce.  La construction est très rigoureuse: c’est la plus courte liste de personnages de l’oeuvre; l’action la plus rapide, qui vise à ne laisser à Othello aucune occasion de réfléchir et d’échapper à la manipulation d’Iago; les péripéties extérieures sont limitées au strict minimum logique.

C’est donc une pièce très nette, qui ne repose que sur la beauté de la langue, la stature des personnages, l’intensité tragique.

Or, il y a, dans Othello, un double usage de la tromperie…

La tromperie est le thème de la pièce. Iago est un maître-fourbe qui infecte l’esprit d’Othello, pour le détruire.

La tromperie est aussi un procédé dramaturgie subtil : Shakespeare empêche le spectateur de se rendre compte à quel point il est absurde qu’Othello tombe dans le panneau d’Iago. Il utilise, à cet effet, un temps double, une double horloge. Le temps court, précipité, de ce qui se déroule sur scène ; Le temps long, mental, suggérant qu’un fait imaginaire, l’adultère, a réellement eu lieu.

Shakespeare nous berne, comme Iago berne Othello.

… et les trois personnages restent profondément énigmatiques :

Iago :

C’est le manipulateur, le spécialiste de l’emprise, qui insinue un « ver  rongeur » dans la tête d’Othello. Il met les plus grandes capacités (intelligence, ruse, dissimulation, audace, vitesse) au service d’un cynisme sans limite. Tout lui sert de carburant: la haine, l’envie, l’échec professionnel, la misogynie, la jalousie sexuelle, la crainte d’être cocu… Mais, quel est le ressort profond de sa méchanceté ? Coleridge parle de « la chasse aux mobiles d’une méchanceté sans mobile ». D’où des interprétations très divergentes. On en a fait une allégorie du Malin, un personnage machiavélien (Le Prince a paru en 1516), un personnage sabine qui atteint la perfection dans la cruauté et dans sa jouissance, le plus fascinant de la collection de « villains » du théâtre élisabéthain. Et un régal pour les psychanalystes et les psychiatres.

Cependant Iago n’est que l’agent de la tragédie, pas le centre. Car, son personnage n’évolue pas, il est donné tout entier dans la première scène.

Othello :

C’est à l’intérieur de son âme que se déroule toute l’action tragique. Othello, c’est un renversé. Au début, il a tout pour lui: beauté, prestige, autorité, maîtrise de lui-même, noblesse, amour. C’est un héros plus que parfait. A la fin, c’est le sauvage assassin de sa femme, aveuglé de haine, une cervelle fendue entre l’abjection, le dégout de soi et l’indulgence vis-à-vis de lui- même. Entre les deux, il subit un retournement instantané: Iago l’a attaqué au défaut de sa cuirasse. D’un seul coup, il a désintégré l’ idéalisation héroïque d’Othello, par cette insinuation: « Je n’aime pas cela…». En effet, Othello est une tragédie de la méconnaissance de soi, de l’illusion sur soi.

Othello est un être sûr de lui, absolument dépourvu de doute, de conscience critique. Il s’est pris d’une passion complaisante pour sa propre  construction, sa réussite professionnelle, sociale, amoureuse, apparemment idéale. Il suffit à Iago d’insinuer dans son esprit une représentation avilie de lui-même (sa femme le tromperait) pour que tout l’édifice s’écroule. Incapable de s’adapter, de résister, il devient instantanément le négatif de ce qu’il croyait être. La jalousie est entrée en lui d’un coup et a tout fait  exploser. Mais, Shakespeare ne s’intéresse pas à son étude, à la différence de Proust. Il aurait aussi bien pu anéantir Othello par un doute sur sa légitimité professionnelle ou sociale.

Desdémona :

Pour nous, c’est la plus mystérieuse. Héroïne parée de toutes les vertus, énergique, déterminée, elle rompt avec sa famille, par amour absolu. Séduite par le récits des hauts faits d’Othello, elle le suit, au mépris des conventions de sa classe. Elle accepte sa cruauté, se soumet à sa violence, se débat peu, meurt presque passivement. Sans haine. Elle ment pour le disculper.

Shakespeare nous donne les moyens d’appréhender ses personnages, mais pas de les comprendre. Enigmatiques, ils sont donc disponibles pour toutes les lectures. Aucune, portant, n’épuise le malaise du spectateur ou du lecteur.

 

Aurore Fattier fait une lecture personnelle audacieuse

Elle introduit bien des différences par rapport à ce qui précède :

Ses partis-pris sont affirmés :

Elle veut nettoyer la tragédie des clichés séculaires qui l’accompagnent, en particulier, depuis le XIXème s., les clichés racistes du noir sauvage, dominé par ses pulsions sexuelles, tueur de femme blanche. Elle y a cependant recours, par contraste. Elle tente d’ « habiter Othello du dedans »: un étranger, parti de rien, fou d’amour, se croyant complètement intégré dans la Cité ( une espèce de général Bonaparte de la République de Venise ), quoiqu’il y soit seul de sa sorte: il est Noir. Iago lui retourne la cervelle, de sorte qu’Othello s’exclut lui-même du monde dans lequel il croyait avoir un si haut destin, jusqu’à tuer et se tuer.

Le travail est solide: une bonne traduction, une adaptation avec ajouts, une réflexion approfondie sur les échos contemporains.

Les anachronismes sont délibérés. Aurore Fattier dit qu’elle a voulu en faire « un thriller chic, dans une esthétique de film noir, un esprit free-jazz ».

 

Le spectacle est pluridisciplinaire

Il dure plus de trois heures, pour une pièce qui n’est pas très longue.

Il mêle théâtre, la tragédie de Shakespeare, deux fragments d’une nouvelle d’André Pieyre de Mandiargues, tirée du Musée noir, réécriture d’Othello dans le sud des Etats-unis au début du XXème s., des vidéos, enregistrées ou filmées en direct, des éléments sonores divers, musicaux  (free-jazz, chant lyrique, chansons sentimentales ) ou non.

La scénographie, économe et souple est efficace.

Le style est résolument baroque

Ça foisonne: multiplication des espaces scéniques, des époques, profusion des pistes suggérées, tricotage de plusieurs types de textes, techniques cinématographiques ( hors-champ, changements d’échelle, bande-son ), masques…

C’est intelligent: de nombreuses scènes, filmées en gros-plan, sur scène et dans une loge Algéco, confinée, impliquent le spectateur, le rendent complice des manipulations.

C’est modernisé, pour faciliter l’accès à une pièce de 400 ans. Mais, c’est risqué :

La perte de beauté, de préciosité, de puissance poétique de la langue, plutôt qu’à la reproduction est due à une très mauvaise sonorisation, à la diction,  et, plus ennuyeux, au choix des comédiens.

L’étirement du spectacle ne fait-il pas perdre la tension tragique précipitée du texte d’origine?

C’est paradoxal Aurore Fattier a voulu faire de la tragédie la plus dépouillée Shakespeare un spectacle aussi foisonnant, éclaté, complexe que les autres grandes tragédies, Hamlet, Le Roi Lear, Macbeth.

Comment et pourquoi?

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