Werther

D’après Johan Wolfgang von Goethe,

Mise en scène Nicolas Stemann, avec Philipp Hochmair

France info: Quand Nicolas Stemann et Philipp Hochmair mettent le feu à la maison Goethe

Par Hugues Le Tanneur

Vingt ans après sa création, le metteur en scène et l’acteur reprennent leur version bien secouée des « Souffrances du jeune Werther ». Présenté en novembre au théâtre de Vidy à Lausanne avant d’être joué à La Commune d’Aubervilliers, cette création n’a rien perdu de sa fougue et de son humour explosif. Un grand classique mené tambour battant.

Contrairement à l’original qui suscita une vague de suicides lors de sa publication en 1774, ce serait plutôt une lame de fond hilare que soulève la version que présente aujourd’hui Nicolas Stemann des Souffrances du jeune Werther de Goethe. L’interprétation extraordinaire de Philipp Hochmair, acteur phénoménal, dans le rôle-titre n’est évidemment pas étrangère à la dimension paradoxalement cocasse de cette relecture d’un classique de la littérature allemande.
Nicolas Stemann a abondamment prouvé depuis la création de ce Werther! à la fin des années 1990 qu’il était un metteur en scène particulièrement intrépide, comme on a pu le voir, entre autres, avec ses adaptations éblouissantes du Faust de Goethe et des Contrats du commerçant d’Elfriede Jelinek, présentés respectivement en 2014 et 2013 au festival d’Avignon.
Cependant l’exploit est ici d’autant plus remarquable que quiconque s’est un peu penché sur ce roman épistolaire que sont Les Souffrances du jeune Werther aura forcément repéré que l’humour n’est pas sa caractéristique principale. Sans renier cette œuvre de jeunesse, Goethe, bien des années plus tard dans ses Conversations avec Eckermann, la met à distance comme on regarde de loin ce qui appartient désormais au passé.
Il évoque « »es circonstances individuelles » qui le troublaient à l’époque où il a écrit le livre:

J’avais vécu, aimé et beaucoup souffert. Voilà tout.

Goethe

Puis il généralise et cherchant à situer le contexte explique que le roman renvoie « à l’histoire particulière de quiconque doué d’un sens inné de liberté se débat au milieu des contraintes sociales d’un monde vieilli et doit apprendre à s’y reconnaître et s’y adapter. La félicité contrariée, l’action entravée, les désirs insatisfaits ne sont point des infirmités particulières à un temps, mais celles de tout homme. Et il serait fâcheux qu’au moins une fois dans sa vie chacun n’ait pas une époque où Werther semble avoir été écrit pour lui . »

Pathos et amour impossible
De fait Stemann et Hochmair ne cherchent pas à dézinguer le mythe de Werther. Leur but n’est pas de cuisiner un classique à la sauce potache. Au contraire, ils respectent parfaitement l’œuvre tout en la mettant en perspective; le problème principal étant de gérer le pathos du personnage sur lequel il est impossible de faire l’impasse puisque c’est le sujet même du livre.
La capacité à affronter ce pathos, que l’acteur empoigne en quelque sorte à pleines mains, est précisément ce qui fait tout le sel du spectacle. Il est indispensable qu’Hochmair croie et nous fasse croire à son personnage. Et c’est seulement parce qu’il y réussit pleinement qu’il peut en même temps prendre du recul et se permettre de tourner en dérision – notamment en parodiant quelques clichés dont celui de la « belle âme » – ce jeune homme peut-être trop naïf, mais surtout éperdu d’amour.
Amour impossible, hélas, car celle qu’il aime est fiancée à un autre. Seul sur scène, texte en main, devant une table équipée d’un micro et ornée d’un bouquet de fleurs, il livre son texte en allemand et en français, un peu à la manière d’un conférencier. Posée sur la table une caméra capte des images reproduites sur un écran en fond de scène. Il est donc à la fois ce jeune homme qui « semble se bercer de l’ivresse des plus douces sensations et couler ses jours à demi rêveur », comme le décrit Eckerman, mais aussi un conférencier un peu agité pour ne pas dire tourmenté et finalement un acteur brillantissime.

Le voilà bientôt en pantalon de treillis, veste ouverte sur un t-shirt et chapeau de cow-boy, rappelant un personnage sorti d’un film de Wim Wenders. La rencontre idyllique avec Charlotte source d’un « torrent de sentiments » fait monter sérieusement la tension. Torse nu, la tête ornée d’une couronne de lauriers, il lit Homère tout en trinquant à la belle figurée par un buste en polystyrène. Au comble du bonheur, il contemple satisfait son propre visage reproduit en gros plan sur l’écran.
Mais assez vite, il annonce « Albert est arrivé et moi je pars » avant de quitter le plateau dare-dare. Aie !
Albert est le fiancé de Charlotte. La jeune femme va bientôt l’épouser. D’où la fuite de Werther. Qui réapparaît sur scène déguisé en Cyrano. Son faux-nez pendouille lamentablement tandis qu’il invective le régisseur pour qu’il adapte les surtitres. Il s’énerve, déchire des feuilles de salade qu’il balance dans le public. L’affaire tourne au vinaigre. L’acteur scande son texte au micro sur une rythmique de hip-hop. Debout sur un tabouret, les bras encombrés d’une liasse de dossiers, il poursuit le récit des mésaventures du malheureux.
Werther continue de voir Charlotte après son mariage. Ce qui n’arrange guère son état. Son comportement en public fait jaser. Lors d’une réception, on lui signifie que sa présence est indésirable, étant d’un milieu social inférieur. Un soir de Noël, il récapitule dans sa solitude le déroulement des événements qui l’ont conduit au désespoir. Une branche de sapin à la main, il entonne O Tannenbaum. On touche le fond.
Dans un des passages les plus déconcertant du roman, il est dit que Charlotte a envoyé à Werther un pistolet; sans le révéler à qui que ce soit – pas même à Albert. On peut se demander la raison d’un tel acte. Werther en tout cas saura s’en servir.
Goethe a confié à Eckermann le malaise que lui procurait toujours le roman longtemps après l’avoir écrit :

Ce sont des vraies fusées incendiaires – ce livre m’est pénible, et je crains d’éprouver à nouveau l’état pathologique où il a pris naissance.

Goethe

Opposant les termes « classique » et « romantique« , Goethe remarque par ailleurs: « J’appelle classique ce qui est sain, et romantique ce qui est malade ». On ne saurait en tout cas trouver rien de plus salubre et revigorant que cette mise en scène à la fois très physique et finement troussée qui avec une sacrée dose d’humour offre une interprétation explosive d’un ouvrage que l’on connaît généralement plus par ouï-dire que pour l’avoir lu réellement.

L’insensé: le show Werther

par Jérémie Majorel

Le metteur en scène Nicolas Stemann recrée en allemand et en français un spectacle en allemand datant de 1997. Seul en scène, l’acteur Philipp Hochmair joue la comédie de l’égo romantique, démonte le processus d’identification du lecteur au personnage, suit la formation du mythe et suggère l’absence d’horizon politique dont il serait le symptôme.


Les Souffrances du jeune Werther (1774) est le premier roman de Goethe, qui adopte à cette occasion le genre épistolaire. Livre emblématique de la génération romantique, il aurait suscité une vague de suicides dans toute l’Europe. Mais Philipp Hochmair ‒ acteur permanent au Burgtheater (Vienne) ‒ ne campe pas ce Werther romantique. Il est un Werther en représentation, qui joue la comédie à ses correspondants, à Charlotte notamment mais aussi et surtout à lui-même : c’est un histrion, un poseur attachant dont la dernière pose serait le suicide, seule balle réelle dans la roulette après épuisement du barillet quasi vide, personne d’autre ne le forçant à ce jeu que lui-même. Faute d’avoir le premier rôle auprès de Charlotte, Werther veut laisser de lui une image, secondaire mais indélébile, un cliché, voire un mythe ‒ Werther pistolet sur la tempe qui se fait sauter la cervelle par amour infiniment enduré, fui et déçu. Ainsi, la fin du spectacle montre la projection vidéo du visage d’Hochmair, avec arrêt sur image, dans la pénombre, sur un rideau blanc tiré à l’avant-scène comme un linceul ou un suaire, dans le silence assourdissant d’une absence de dénotation. Il fixe le public en même temps qu’il se fixe.

Hochmair incarne également le processus même de l’identification du lecteur au personnage, identification qui a donc pu conduire certains au suicide et dont Madame Bovary (1857) de Flaubert sera la clôture historique. Un théâtre du décalage comique s’en fait ici le contrepoison. Sortant de derrière le rideau blanc, Hochmair réapparaît en tant que lecteur détaché du personnage, puis s’écrase un micro sur la tête, ce qui produit à retardement la détonation attendue. Il joue devant et avec le public, mélangeant improvisations selon les lieux de représentation et maîtrise de son rôle. Il fait feu de tout bois avec une poignée d’accessoires scéniques. Ainsi, Hochmair-Werther nous raconte et se raconte littéralement des salades : il se prépare une salade dans les temps heureux, puis dans le temps du délire amoureux jette furieusement les feuilles sur les spectateurs.

Tout commence par ce qui prend l’allure d’une lecture publique. La scénographie est celle des festivals, fêtes et autres foires (inter)nationales du livre où l’on invite un romancier ou un comédien célèbre à lire des passages de l’œuvre choisie. Le roman de Goethe parut d’ailleurs à l’occasion de la foire du livre de Leipzig. Goethe est lui-même l’inventeur de l’expression « littérature mondiale » (Weltliteratur).  Les spectateurs se trouvent donc devant un plateau nu sur lequel est posée une estrade sur laquelle est posée une table sur laquelle est posée un vase, un micro et le livre. La couverture est projetée sur le mur du lointain via un petit appareil numérique sur trépied : Die Leiden des jungen Werther. Mais dès la lecture des premiers extraits, Hochmair ‒ chaussures de ville, treillis, tee-shirt en v portant l’inscription Berliner Ensemble et veste de costume, cheveux hirsutes ‒ détraque le cérémoniel attendu, met le bazar, revêt un chapeau de cow-boy, fume la seule clope de son paquet, enlève le bouquet, jette le vase, envoie balader le livre… Il devient peu à peu Werther mais sans aller jamais jusqu’à l’identification complète. Il ne quitte pas définitivement sa position de lecteur ni même d’acteur tout en adressant parfois des extraits au public comme si c’était Werther lui-même qui les proférait directement. Au théâtre une lettre ne reste jamais morte. À l’instar du fil qui s’étend de cour à jardin, où coulissera le rideau blanc vers la fin, il se tient en équilibre entre lecteur et personnage, tanguant d’un côté et de l’autre au lieu de se déplacer sereinement sur cette limite vertigineuse. Certes, un acteur qui joue un lecteur qui devient presque le personnage de l’œuvre qu’il lit n’est pas nouveau sur une scène contemporaine. Mais s’il y a bien une œuvre où cette quasi métamorphose est justifiée, c’est bien ce premier roman contagieux de Goethe.

Le biais comique ne maltraite pas la langue. C’est un point essentiel. Les surtitres deviennent un personnage à part entière qu’Hochmair apostrophe, provoque… Il se retourne régulièrement et lit en haut du mur comme sur une page immense. Lui-même profère souvent les extraits de lettre d’abord en allemand, puis en français, en plus des surtitres. Ou alors seulement en allemand, toujours avec les surtitres. Ou bien en allemand mais sans surtitres, voire avec la mention « traduction impossible ». Ou directement en français, avec un accent allemand qui n’est heureusement pas utilisé comme une source supplémentaire de comique mais plutôt de joie à entendre un comédien osciller ainsi sur le fil des langues comme il oscille sur le fil de la fiction romanesque. Certains spectateurs qui connaissent la langue allemande peuvent rire isolément au grand dam amusé des autres isolés dans la leur. On devient ainsi attentif à la matière sonore de l’allemand et même du français. L’affect passe par des intonations qui façonnent en direct le matériau linguistique de manière à transmettre le sens par le son plutôt que par la signification des mots.

Une rengaine cisaille le premier tiers du spectacle. Werther savait que Charlotte était fiancée et que son fiancé parti en voyage allait revenir tôt ou tard. Rien n’y a fait. C’était peut-être même un aiguillon supplémentaire à la cristallisation amoureuse. L’autre revient. Et Hochmair-Werther de (se) répéter : « Albert est là, donc il faut partir. » Il devient finalement davantage obsédé par Albert que par Charlotte. Il multiplie les fausses sorties hors du bâtiment théâtral, les saluts improvisés au public. Il y a quelque chose de Thomas Bernhard qui surgit tout d’un coup en plein Goethe : une haine obsédante et obsidionale d’un nom qu’on ressasse pour le rogner petit à petit comme ferait un acide.

Mais c’est finalement un comédien à l’énergie communicative plus qu’au désespoir mimétique qu’on retient. Il y a une énergie du désespoir. Son Werther est l’enfant du siècle Facebook. Le petit ego maniaco-dépressif en manque d’Amour ne peut être que risible tout en étant plus viral que jamais. Contraint de quitter un salon quand on lui fait observer que les roturiers n’y sont pas admis, Werther revient de plus bel vers Charlotte qu’il croyait avoir fui pour de bon. L’amour impossible, puis le suicide, sont un alibi. Werther, c’est l’expérience même d’une dissociation entre l’intime et le politique.

24 heures: Les détonations du rire ponctuent les souffrances de ce jeune Werther

Encore un grand texte que le théâtre contemporain va se complaire à malmener, diront les mauvaises langues. Adaptation du célébrissime Les souffrances du jeune Werther, le Werther! de Nicolas Stenmann ne laisse en effet pas intact le roman épistolaire de Goethe.

Profitant du caractère discontinu de l’œuvre originale, le metteur en scène allemand navigue à grande allure dans l’agenda du héros romantique par excellence. Seul sur scène, l’excellent Philippe Hochmair se coule avec aisance dans ce personnage qui passe de la fausse décontraction du cow-boy Marlboro aux affres du mal d’amour, affliction presque anachronique à l’heure du développement personnel et de la sexologie appliquée.

Jouant avec virtuosité d’un dispositif minimal – une table, quelques accessoires, un écran et une caméra – Werther! rapproche pourtant des temporalités inconciliables, le XVIIIe et le XXIe. Par glissements successifs, ce Werther empli de suffisance innocente et de sérénité fallacieuse perd de son assurance et découvre la torture d’une passion impossible.

Au passage, c’est le portrait d’une génération actuelle joyeusement je-m’en-foutiste, entre égocentrisme et désinvolture, qui est passée au crible d’un humour d’autant plus dévastateur que Philippe Hochmair sait se rendre éminemment sympathique. Le Perfect Day de Lou Reed ne dure qu’un instant et le temps de hurler des salades vient trop vite. Le retour du refoulé d’une époque qui, à force de promouvoir le pragmatisme, en devient désemparée face à ses failles et ses entraves. Il paraît que ça fait mal… Très drôle.