Tordre

par Rachid Ouramdane

La torsion comme motif, l’intimité comme moteur. Rachid Ouramdane plonge au coeur de ses interprètes dans Tordre et donne à voir avec grande pudeur une danse mise à nu.

Elles sont deux, cela pourrait être un duo. Mais en fait, ce sont deux solitudes au plateau. Solitudes conjuguées de deux danseuses virtuoses, chacune à son endroit. Deux danseuses singulières qui collaborent régulièrement avec le codirecteur du CCN de Grenoble et qui se retrouvent. Portraits juxtaposés d’une sobriété exemplaire, touchant l’intime au plus profond. Tordre cultive la délicatesse et creuse la danse dans son étrangeté la plus absolue, celle de l’indicible et du sensible, qui puise sa force dans la différence. Créée en novembre 2014, cette pièce de Rachid Ouramdane est l’une des plus belles qu’il ait écrites et confirme son talent d’artiste capable de saisir l’invisible et de l’offrir en partage.

Le titre de la dernière pièce de Rachid Ouramdane – codirecteur du Centre chorégraphique national de Grenoble – transporte, dans la brièveté de son infinitif, une part de l’épure qui guide ce projet : une scène blanche, des ombres portées, et deux danseuses, Lora Juodkaite et Annie Hanauer, qui vont opérer une torsion aussi bien physique que perceptive de leur image – dévier simultanément le cours du mouvement et du regard porté sur lui. Pour concevoir ces soli juxtaposés, Rachid Ouramdane s’est éloigné du souffle documentaire qui balaie ses dernières œuvres pour s’attacher à la singularité du geste porté par ces deux interprètes – qui l’ont accompagné, notamment dans les pièces Des témoins ordinaires, Sfumato et POLICES !. Ensemble, ils ont mené un travail puisant à la source du mouvement, pour extraire un concentré de physicalité révélant les contours subjectifs de ces deux femmes : qu’est-ce qui les meut, quelles forces les animent ? De l’image spectaculaire du corps en représentation, Tordre nous fait basculer vers une autre mesure, plus intime : une sorte d’infra-danse, de pulsation intérieure où se laisse entrevoir tout un rapport au monde. Depuis l’enfance, Lora Juodkaite a développé une pratique personnelle de giration, comme une spirale qui l’apaise et l’isole du reste du monde : infatigable, elle tourne, ciselant d’entêtantes variations qui font vaciller les centres de gravité. Chez Annie Hanauer, c’est le rapport à une prothèse de bras qui redéfinit la logique interne de sa danse – prolongement ou balancier qui intensifie sa présence dans l’espace. Puissants et fragiles, leurs corps portent témoignage de ce qu’ils traversent et de ce qui les traverse : deux logiques sur le fil, qui se côtoient, se bousculent, cherchant à s’arrimer au dehors…

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Ce que dit Télérama

“Tordre” : l’étourdissant tourbillon de Rachid Ouramdame

Des douces rondes enfantines aux tourbillons du derviche, les danseuses de Rachid Ouramdane nous embarquent dans un voyage entêtant à voir au Théâtre de la Cité Internationale. Tordre est une pièce de danse fascinante… et pourtant, elle a trop peu tourné depuis sa création, en novembre 2014. Son concepteur et chorégraphe, Rachid Ouramdane, aujourd’hui codirecteur du Centre chorégraphique national de Grenoble, semble l’avoir écrite en cadeau offert à ses deux fidèles interprètes, Lora Juodkaite et Annie Hanauer…

L’une, Lora, la Lituanienne, chignon tiré, col roulé noir moulant jusqu’aux chaussettes. L’autre, Annie, la Britannique, cheveux lâchés, pantalon souple tout aussi foncé et bras nus… dont l’un prolongé par une prothèse emportée dans sa danse avec aisance. Mêmes yeux clairs, mêmes doux visages. Les voilà d’abord en vedettes américaines, au fil de plusieurs entrées répétitives sur l’air de Funny Girl, la comédie musicale de William Wyler. Aussitôt apparues, aussitôt disparues dans l’arrondi blanc de la scène où flotte un agrès métallique en forme de T. Elles alternent bientôt leur partition.

Equilibre parfait

Annie chaloupe et déploie avec souplesse des gestes amples et confiants. Lora finit par lancer son corps dans une double ronde : sur elle-même et tout autour de l’espace. Un tourbillon jusqu’au-boutiste, comme dans l’enfance, quand, une fois le tapis du salon tiré, elle accomplissait ce « rite » devant sa sœur… Image hallucinante que cette femme à l’équilibre parfait tournant sur elle-même et accélérant par à-coups, maîtrisant, avec une si grande précision, vitesse et postures. Bras arqués dans le dos, mains nouées en liane au-dessus de la tête ou ramenées peu à peu sur le visage, tout en vrillant toujours. Que cherche-t-elle à atteindre, en poussant ainsi le mouvement ? « La paix », chuchote-t-elle…

Cette conversation entre deux femmes s’affirme surtout comme le portrait de Lora Juodkaite. Plus elle tourne, plus elle nous transmet ses sensations : sa perception de la lumière et du décor. Cette derviche n’est-elle pas davantage sur une piste d’envol, prête à tous les voyages ? Elle s’arrête, de plus en plus doucement, à la fin de sa performance, pour trouver appui dans les bras d’Annie. Elle revient de loin. Et nous sommes éblouis.

Emmanuelle Bouchez, publié le 1/11/2016

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Entretien avec Rachid Ouramdane

Tordre est le titre du spectacle. C’est un verbe de mouvement. Est-ce celui qui régit votre pièce ?

Ce serait plutôt ce que je tente de faire au regard du spectateur. Ça ne désigne pas tant le contenu de la pièce que la façon dont je voudrais que le regard soit travaillé. Je vais faire un détour pour m’expliquer. Dans ce spectacle, il y a deux femmes qui ont une forme de « fragilité ». Lora Juodkaite tourne sur elle-même depuis l’enfance. Elle était une enfant qui pour faire face à une faille sensible, psychologique, a eu besoin de tourner. D’autres enfants doivent sauter. Elle a encore besoin de tourner tous les jours. Annie Hanauer a une prothèse qui prolonge son bras court. Ce sont deux interprètes singulières et encore aujourd’hui, en tant que danseuses, elles peuvent être stigmatisées. Il m’a semblé que la meilleure façon de parler de ces « fragilités » qui les distinguaient des autres, c’était de ne pas en parler, de les mettre de côté. Dans beaucoup de mes spectacles, j’ai ce souci de ne pas mettre ce qui me préoccupe au centre. J’ai fait un spectacle avec des adolescents de banlieue issus de l’immigration mais pour révéler leur identité, je suis passé par le sport. Tordre c’est ça : contourner la chose la plus ostentatoire, aller à contre-sens, déconstruire les préjugés du spectateur, la pré-organisation de son regard.

Ces deux danseuses se partagent le spectacle mais sans jamais danser ensemble. On a comme l’impression d’un « duo de loin ».

C’est vrai. Elles partagent rarement le plateau en même temps ou alors, l’une est dans l’observation, dans l’attente que l’autre ait fini. S’il y a duo, c’est dans l’attention du regard, dans cette façon de respecter la prise de parole de l’autre, de lui laisser le temps. On pourrait dire qu’elles se passent le relais, que c’est une prise de relais entre deux personnes qui partagent un espace intime.

Cette façon d’être attentivement ensemble, est-ce une sorte de proposition politique que vous faites à la société contemporaine ?

Cette attention qu’elles ont l’une pour l’autre est le fil rouge de beaucoup de mes spectacles. Je dis souvent que je fais des portraits – des portraits chorégraphiques– et faire des portraits c’est laisser de la place à l’autre. C’est lui laisser de la durée aussi. J’invite les spectateurs à valoriser une attente, une attente attentive, qui est le moyen pour celui ou celle qui est regardé de disposer de son identité plutôt que de se voir assigner, trop vite, à une identité imposée. Il est sûr que c’est un combat politique. Aujourd’hui, je m’implique beaucoup dans la présence de la diversité sur les plateaux, mais en gardant en tête que toute personne est d’abord une personne. On n’est pas d’abord « l’handicapée », « la Japonaise ». Je crois que c’est un long chemin. Il faut faire sauter des verrous du regard.

Le fait de travailler avec deux femmes est-il un choix, une façon de faire résonner le genre ?

C’est plutôt le hasard des rencontres. Je travaille avec Lora et Annie depuis longtemps. J’ai déjà utilisé le tournoiement de Lora dans d’autres pièces, mais à chaque fois je mettais l’expressivité de ce geste au service d’autres sujets. Et tout à coup, je me suis dit : pourquoi partir d’autres sujets pour utiliser ce qu’elle fait alors qu’elle est un sujet en soi, qu’elle est porteuse de questions qui me travaillent, notamment celle de la différence ? Et c’est la même chose pour Annie. J’ai eu soudain envie, ou besoin, de travailler sur ce qu’elles représentaient pour elles-mêmes.

Vos spectacles partent souvent de questions réelles, sociales, mais vous les emmenez systématiquement vers l’abstraction.

Oui. Ce qui m’intéresse c’est de faire face à des choses bien réelles mais via l’abstraction. Dans un monde abstrait, la reconnaissance est moins immédiate, l’imaginaire est plus interpellé et le spectateur est obligé de réinterroger la manière dont il nomme les signes. Je crois qu’il faut déplacer le regard qui s’est endormi sur certains sujets. Et l’abstraction est ma méthode. Dans ma pièce Cover, par exemple, le plateau était presque un monochrome noir. Ce n’était pas facile à regarder. Il fallait faire un effort et peu à peu se révélaient quatre présences très différentes, quatre personnes qu’on finissait peut-être par voir différemment, hors des clichés, à cause de la durée et de l’effort nécessaires à leur apparition. Très souvent, je cherche des façons de faire des portraits abstraits des interprètes, des récits fragmentés de leurs existences, pour réinventer des sujets qu’on connaît trop.

Le son a un rôle important dans la fabrication de l’abstraction dans vos spectacles.

Pendant des années, j’ai collaboré avec Jean-Baptiste Julien parce que j’aime beaucoup sa façon de réfléchir sur le sujet des pièces et de les transposer dans une problématique sonore et musicale. Quand on parlait ensemble, on parlait moins musique que psycho-acoustique. Lui travaille sur des qualités de temps – suspension, étirement, précipitation– et ce temps-là, sonore et musical, organise aussi le regard. Pour Tordre, c’est moi qui ait crée le son, de manière très lowtech, à partir de samples, mais en continuant de creuser les pistes que nous avons ouvertes avec Jean-Baptiste. J’ai aussi glissé dans le spectacle la version de Feelings que Nina Simone a interprété au Festival de Montreux où, tout en chantant, elle réussit à dire son désaccord avec ce qu’elle chante, à renverser les paroles de la chanson, et ce renversement fonctionne comme une bonne métaphore de Tordre.

Votre style semble construit sur un étrange paradoxe : vos sujets sont en général violents (torture, exclusion, différence), mais vous les traitez avec une douceur étrange.

Je sais que certains détracteurs disent que j’esthétise la violence du monde, que c’est naïf, voire niais. Mais je ne suis pas dans le cri. Le cri, c’est déjà un attendu. J’ai l’impression que si j’envoyais des choses violentes sur le plateau, je produirais le genre de chocs émotionnels qui bloque le sensible et empêche de s’enfoncer dans les sous-couches de la perception. Le temps en creux, la durée douce, créent des ondes de choc beaucoup plus violentes que quelque chose de l’ordre du cri. Et c’est ce qui m’intéresse dans les gens que je mets en scène : à quel point ils sont des héros ou des héroïnes de la société d’aujourd’hui grâce à la capacité qu’ils ont eu à en recevoir le choc, à en résoudre les conflits. Je ne me suis jamais autorisé à mettre en scène quelqu’un en état de crise, de détresse. Les œuvres que je réalise ont une dimension plutôt solaire. Elles veulent aller de l’avant, elles ont le souci de reconstruire.

Propos recueillis par Gilles Amalvi – avril 2016

Lu dans Dansercanalhistorique – 14 novembre 2014

Les particularités de mouvement de deux danseuses, poussées à l’extrême de leur implication, font déménager les conventions anatomiques de l’image du corps. Un triomphe du geste.

Dans Les témoins ordinaires, une précédente pièce de Rachid Ouramdane, on s’était laissé emporter par un fabuleux mouvement de tour sur elle-même, comme sans fin, de l’une des interprètes. Et cela pouvait parler d’une infinité de mémoire enroulée, cherchant à se libérer. Un très fort moment. Puis dans Sfumato, du même chorégraphe, revint un moment identique ; par la même interprète. Comme cette pièce paraissait, de surcroît, signer un retour à l’ordre de la belle danse académique contemporaine, on s’irrita devant un abus de recours à un filon.

Vient à présent la pièce Tordre. Un peu à l’image de son titre, on y voit tout différemment. Il s’agit cette fois d’un duo, qui réunit – et pour grande part fait alterner des prestations solistes – de deux danseuses, Lora Juodkaite et Annie Hanauer. La première de celles-ci était la danseuse tournoyante des deux pièces qu’on vient d’évoquer. Et elle tournoie encore, et de plus belle, dans Tordre. Cela en devient matière essentielle, et sujet principal de la pièce (pour ce qui la concerne).

Tout se joue dans un bel hémicycle sobrement tendu de toile mate, translucide, équilibré et apaisant, de l’une des salles de Bonlieu, scène nationale d’Annecy. Tordre est l’un des spectacles qui marque la réouverture de ce lieu, à l’issue de trois années de travaux, débouchant sur un résultat architectural absolument superbe. C’est comme dans un écrin de convergence que les deux jeunes femmes, toutes gainées, là érotisées, se produisent d’abord de concert, dans l’exposition de postures outrées, sur-spectaculaires, de danseuses de show, façon Broadway.

On ne sait pas encore à quel point la pièce de Rachid Ouramdane va aller décaper furieusement, derrière cet éclat des apparences de soi et du geste, pour y déceler des logiques profondes de l’écriture du mouvement, mais aussi y dégager des lignes de fuite démentes. Quelle étrange pièce, qui nous laisse bouleversé, assuré d’y avoir plongé, comme rarement aussi profondément dans des implications de ce que le corps dit en actant, mais dont ce dégagement inouï de forces nous semble aussi échapper à une parfaite maîtrise de la part de son auteur.

Car enfin, quelque chose de bancal s’insinue entres les performances de Lora Juodkaite et d’Annie Hanauer, chacune des deux nous paraissant tout aussi considérables. Or la forme de leur mise en parallèle symétrique joue malencontreusement en défaveur de la seconde, dont l’impact est moins spectaculaire. Il est jusqu’à la manière dont elle se suspend, en attente massive sur une barre de fer, pour faire encombrement.

Par ailleurs, Lora Juodkaite, après avoir livré un premier immense solo tournoyant, reviendra plus tard, reproduire la même chose. Ce simple effet de redoublement dans la construction peine à convaincre. Enfin, si incroyable que paraisse la danse de cette artiste, rien ne suggère, à l’œil nu, qu’elle ressorte possiblement à un décrochage des normes comportementales, voire psychiques – et c’est très bien ainsi. Cela tandis qu’Annie Hanauer porte au contraire un signe distinctif manifeste. Elle n’a qu’un bras d’origine biologique, l’autre étant une prothèse, qui est montrée dévêtue. Comment les statuts d’expositions de ces deux femmes sont-ils mis en rapport ?

On vient d’énumérer un certain nombre de déséquilibres dans l’exposé des enjeux de la pièce tels qu’il est possible de les percevoir. Ces déséquilibres semblent ressortir à ce défaut de maîtrise dramaturgique, et compositionnelle, à propos duquel nous émettions précédemment quelques doutes. Mais enfin, comment cela se traduit-il ? Par la rencontre de deux danses travaillées à l’extrême de leurs implications, jusqu’à un point de tension où tout spectateur, bouleversé, traqué, est amené à reconsidérer son propre savoir sensible du geste. Et cela pourrait être toute une affaire de bras.

On l’apprendra par les discussions de pot de première : le tournoiement de Lora Juodkaite n’est pas qu’un motif de danse. Il est, depuis toujours chez elle, un mode nécessaire et absolu de relation au monde, qu’elle reproduit plusieurs fois par jour. Elle a pu avoir à en rendre compte dans sur un plan thérapeutique. Heureusement, nous y accédons dans son investissement artistique.

Poussé jusqu’à une vitesse insensée, produisant par moment une quasi dilution de sa figure transformée en torche visuelle, le tournoiement de Lora Juodkaite ne renvoie à rien de ce qu’on connaissait. Il ne mène à aucune transe : elle stoppe ce mouvement à sa guise en un instant et revenue aussitôt à un port de soi le plus normal, la danseuse semble passer librement, illico, d’un monde à un autre. Cela paraît d’une force implacable, dominante, d’une perturbation souveraine traversant le désordre commun du monde, y imposant un autre ordre. Il ne s’agit pas non plus d’une élévation en spiritualité ritualisée, à la manière des derviches.

L’artiste en rend compte elle-même, prononçant un long texte où elle livre la singularité de son expérience, alors même qu’elle est en mouvement. Mais son phrasé détaché est tel, aidé par un dispositif technologique parfait, qu’on ne se persuade que progressivement qu’il s’agit de sa voix en direct, et non d’un texte enregistré. Cette sensation est troublante. Elle est à ranger parmi les lignes fines qui font tension dans cette pièce.

Devant l’évidence du tournoiement, une figure qu’on pourrait considérer somme toute basique, mais devant sa mise en tension jusqu’à l’extrême de son implication, le regard spectateur est confronté à un soupçon d’effroi, de folie indicible, sur lesquels ouvrirait possiblement le geste dansé, quand il n’est pas du bluff. C’est de l’ordre d’une fascinante inquiétude. On s’y est pris à songer à l’atmosphère de Black Swan (le film). À un stade ultime d’engagement physique, et de compression des motifs, quelque chose pourrait se briser, par une fêlure de l’âme, plus que blessure du corps.

Le corps d’Annie Hanauer est lui, en revanche, manifestement blessé, et réparé. D’un bras en prothèse. Une vieille bien-pensance anime alors beaucoup de commentaires, indécrottables : cela consiste à se réjouir qu’on ait tôt fait d’oublier qu’il y a là une anomalie visible, et qu’on l’assimile, et que tout rentre dans l’ordre. Soit. Mais non, tout est bien en désordre, et notre propre expérience aura fonctionné à l’inverse, ne réalisant que progressivement la présence d’une prothèse en lieu et place d’un bras en chair et en os.

Les théories contemporaines du corps nous autorisent pareille inversion des points de vue, suggérant de considérer un membre « naturel » comme substitut d’une prothèse. Vu ainsi, c’est toute la géographie imaginaire du corps qui entre en subversion. Extrêmement nette, très savamment articulée, opérant de stupéfiants passages au sol, distribuant des coordinations aussi homogènes que développées, orchestrée avec une assurance tranquillement virtuose, la danse d’Annie Hanauer clame tranquillement un triomphe du geste, dont le dessin gracile de son bras rajouté, son maniement épuré, son intégration au-delà des logiques de l’expression émotionnelle, et pourtant éminemment signifiante, semble faire de sa prothèse l’exact stylet attendu. On n’y vérifie pas les théories de Kleist sur l’art de la marionnette. Prétendument inanimé, ce bras est bel et bien incorporé, dès qu’entendu le corps comme système de représentation.

C’est finalement dans ce trouble du corps dansant, dans le déménagement de ce qu’il donne à lire des apparences, qu’on a pu déceler le sens à réunir deux danseuses aussi distinctes, dans une relation ne dépassant guère le côte-à-côte. Et cela devint totalement, chez l’une comme chez l’autre, une affaire de bras, de membre rhétorique, d’outil d’équilibration, de système de coordination segmentée, d’extension (de prothèse ?) pour agripper l’espace, sinon s’y poser en appui. Déterminants dans le motif du tournoiement de l’une, comme dans les sculptures tridimensionnelles de l’autre, les bras des interprètes de Tordre arrachent nos regards à la paresse des convenances anatomiques.

C’est sans doute pour cela qu’il y a de la danse.

 Gérard Mayen – Spectacle vu le 6 novembre 2014. Bonlieu, scène nationale d’Annecy.

Videos

https://www.youtube.com/watch?v=ADhYXyg6MdU

https://www.youtube.com/watch?v=gfZIDCi6hyg

https://www.youtube.com/watch?v=BHzvJPNe5Dw

 

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