visite

visite guidée de l’exposition Soleil Noir à la Fondation Beyeler

Les Amis de La Filature sont venus nombreux pour  la visite commentée de l’exposition « Soleil Noir » à la Fondation  Beyeler   le 21 novembre. Cette exposition sur les peintres russes du début du 20ème siècle, pionniers de la peinture abstraite mais peu connus pour la plupart, méritait des explications. Notre conférencière francophone, enthousiaste et dynamique, nous a fait pénétrer dans l’univers de Malevitch et du Suprématisme. Il n’était pas évident de commenter des tableaux comme « carré noir ». Par quel cheminement était-on arrivé à un tel degrés d’abstraction et de dépouillement? Notre conférencière nous a montré comment cet art révolutionnaire avait influencé l’art contemporain jusqu’à nos jours. L’assistance a beaucoup apprécié cette visite éclairante d’un peu plus d’une heure qui a passé très vite.

DSC_0015

 

Exposition 0.10 de 1910: les prémisses du Suprématisme

L’exposition présente les toiles exposées en 1910 à l’exposition 0.10  (signifiant pour Malevitch qui l’avait organisée, le début de l’art ou presque). Les premières salles reflètent les tendances établies au début du 20ème siècle. Cézanne et un peu plus tard Picasso, ont ouvert la brèche en refusant les lois de la perspective classique admises jusque-là depuis la renaissance et en déconstruisant l’espace. Les peintres russes ont suivi ce mouvement dans le « cubo futurisme » où l’on retrouve les techniques cubistes chères à cette époque, fragmentation géométrique de la toile, illusion de l’espace en trois dimensions, incrustation de mots qui évoquent le sujet du tableau en y associant la recherche  du mouvement comme dans le futurisme italien. Ce mouvement est  bien illustré  dans « Le voyage » de Lioubov Popova » où l’imagination est fortement sollicitée dans une toile morcelée  à dominante rouge.

Afficher l'image d'origine

Le voyage de Lioubov Popova

La révolution de Malevitch et Tatline

La véritable révolution vient avec Malevitch qui abandonne tout sujet concret pour ne représenter que des formes géométriques simples (cercles, lignes , cubes et rectangles) dans des couleurs primaires sur fond blanc. Ici, l’intention est de refuser toute référence au réel et de créer une dynamique associée aux rapports de formes et de couleurs. La disposition des masses, des couleurs et des formes devient primordiale. Il s’agit d’une nouvelle grammaire dont le vocabulaire est formé de signes simples se développant dans l’espace. Le spectateur est chargé d’en faire la lecture, d’en percevoir les tensions et la cinétique, évacuant toute perception sensitive pour se concentrer sur une démarche conceptuelle. Le sommet de l’exposition est représenté par la fameuse toile « Carré noir » stade ultime du « suprématisme » qui réduit jusqu’à l’extrême forme et couleur.

Afficher l'image d'origine

Au même moment, la sculpture se voit aussi réinventée par Tatline. Tatline  libère la sculpture du socle, des matériaux conventionnels (bronze ou pierre) et de la figuration. La sculpture intitulée « contre-relief angulaire » traverse  le coin de la salle, elle  se compose de cordes, de poulies, de pièces métalliques et de bois. La sculpture sort du mur qui en devient partie intégrante. Elle préfigure ainsi les installations, devenues familières de nos jours.

Soleil noir 2

Dans une deuxième partie, Soleil Noir 2, l’exposition illustre l’influence de ces précurseurs sur l’art contemporain. Pas moins de  35 artistes des XXe et XXIe siècles sont exposés, avec bien sûr Mondrian qui systématise l’agencement de formes simples et de couleurs primaires, mais aussi Tinguely et ses tableaux faits de pièces métalliques noires animées. L’influence de Malevitch apparaît également dans les toiles  monochromes , ou dans  les toiles de Mark Rothko dont la grande taille  permet de s’immerger dans les nuances de couleurs.   On pensera aussi à Soulage qui n’est pas présenté dans l’exposition, mais dont les toiles noires monochromes utilisent les principes érigés par Malevitch, en ajoutant travail sur le relief et la lumière.

Cette exposition a permis aux Amis de La Filature de découvrir la genèse de la peinture abstraite et de regarder avec un regard neuf des toiles qui paraissaient impénétrables.

DSC_0002_2

Les Amis de la Filature écoutent avec attention la conférencière

 

 

 

Visite technique de la Filature

Des dessous de scène au  gril*

(Les mots  en italique avec un astérisque désignent des termes spécifiques au théâtre et  renvoient au glossaire à la fin du texte)

Le noir absolu et le silence intégral : deux principes fondamentaux à respecter dans la conception d’un théâtre,  nous dit Henri- François Monnier, Directeur technique de la Filature. Ces principes ont bien été appliqués. Au sous-sol, dans les salles hébergeant les énormes machines  comme les chaufferies, les générateurs électriques, les souffleries, les équipements sont isolés du sol pour éviter les vibrations qui pourraient troubler le spectacle. La soufflerie est arrêtée avant les représentations, afin que l’air pulsé sous les sièges des spectateurs pour climatiser la salle ne vienne pas perturber l’écoute. Le noir, nous l’avons constaté, est présent partout dans les coulisses : sur les rideaux, le sol, les parois mobiles. Seules quelques flèches blanches au sol aident les acteurs à s’orienter dans le noir.

Silence absolu, mais aussi excellente acoustique étaient exigés par le cahier des charges dès la création de la Filature, car la Filature devait être un théâtre, mais aussi une salle de concert. C’est la raison pour laquelle les architectes ont choisi de tapisser la salle de granit, un matériau qui réfléchit le son et en réduit la réverbération.

Promenades en sous-sol : passés les locaux techniques encombrés d’impressionnantes machines, nous débouchons sous la scène. Nous découvrons les  rues * ; des panneaux escamotables y permettent les apparitions ou disparitions (avec des élévateurs), ou encore l’écoulement d’eau lorsque la mise en scène prévoit des torrents !

dessous de scene

          Les piliers soutenant le plateau et les rues 

Derrière la scène, accumulation de matériel électrique et d’éléments de décor qui peuvent être déchargés directement des camions sur une rampe de plain pied.  Les machinistes doivent  faire la salade *  avant de  planter* le décor.

Sur le plateau*, nous passons devant une servante.* Côté jardin* sont alignés des  câbles utilisés par les machinistes pour appuyer* ou charger* les décors. C’est une opération très délicate : les pièces en sont fixées aux cintres* qui doivent être équilibrés  manuellement par des contrepoids en fonte reliés à la mère de famille*. Environ 70 câbles actionnés par un fil* en chanvre permettent  de hisser les différents éléments, voire d’échapper* un décor. Pour un opéra, jusqu’à une semaine est nécessaire  et des tonnes de buses en fonte sont déplacées. Les mouvements des cintres au cours du spectacle restent essentiellement manuels ; ils ne sont pas informatisés,  le coût de l’automatisation étant trop élevé.

Sur scène, lorsqu’ils se déplacent, les comédiens vont à cour* ou à jardin* ; ils  descendent à la face* ou remontent au lointain*.  Les dimensions du cadre de scène peuvent être modifiées par le manteau d’Arlequin*.L’avant-scène ou proscénium possède un plancher mobile qui permet d’ouvrir ou de couvrir la fosse d’orchestre.

Au-dessus de la salle,  le plafond blanc est, chose surprenante, fait en stuc  et suspendu par des dizaines de câbles ! Pas de crainte qu’il ne tombe : ces câbles sont enrobés d’une gaine ignifugée qui les protège en cas d’incendie. Il faudrait des températures extrêmement élevées pour qu’ils subissent des dommages et que le plafond s’effondre.

Au dernier niveau atteint en ascenseur et à 22 mètres au-dessus de la scène,  nous atteignons le  gril*,  accessible par une passerelle*et  au travers duquel la scène est visible sous nos pieds. Pour ceux qui ont le vertige, le vide peut être impressionnant !

gril vue du gril

     Le gril   et   la scène vue du gril, 40 mètres au dessus

Au plafond du toit de la Filature, de grandes pommes d’arrosoir sont destinées à assurer le « déluge » : dernier recours en cas d’incendie pour inonder la scène. Mais soyez sans crainte, la sécurité est assurée par des contrôles fréquents des installations électriques, du chauffage et de la soufflerie par divers organismes. Les risques d’incendie généralisé sont évités par le rideau de fer isolant la salle de la scène, baissé en permanence sauf pendant les spectacles. En cas de panne d’électricité due à un incendie, un ondulateur et  les générateurs électriques  permettent de conserver l’éclairage essentiel  sur lieux de passage et de débloquer les ascenseurs.

La visite nous a convaincus que la Filature avait été bien conçue, tant pour les spectateurs que les musiciens, scénaristes, metteurs en scène et acteurs. Quelques petites erreurs de conception mineures au départ, comme l’absence de robinet pour le ménage (!),  ont été vite réparées. Mais le manque de place pour les loges des acteurs  et le rangement du matériel subsistent  et les parements verts* sur les  meubles des loges des acteurs sont toujours présents…

Encore merci à Monsieur Monnier qui nous a fait partager sa passion et  nous a retracé 20 ans d’expérience au sein de la Filature sans ménager son temps!

Glossaire :

Appuyer un décor : le faire monter du plateau dans les cintres.

Charger un décor : le faire descendre des cintres sur le plateau.

Cintre : [au singulier ou au pluriel] partie du théâtre au – dessus de la scène, comprenant les passerelles* et le gril* et  permettant d’échapper* les décors. C’est dans cet espace que les machinistes  meuvent et font descendre les divers accessoires (neige, éléments de décor …) nécessaires à la pièce.

Cour : côté gauche de la scène pour le comédien face au public par opposition au côté jardin.

Echapper un décor : le faire monter dans les cintres pour l’escamoter totalement.

Descendre à la face : pour le comédien, aller vers le devant de la scène (par opposition à : remonter au lointain) On descend à la face, la scène étant très légèrement inclinée vers le public pour offrir une meilleure vue.

Faire la salade : mettre dans le bon ordre d’installation les décors avant une représentation.

Fil : ce mot remplace  le mot « corde », considéré comme fatal par les comédiens. ( La seule corde présente dans un théâtre s’appelle la corde à piano. Nullement musicale, elle est faite d’acier de forte résistance pour servir de guide à un rideau). Cette superstition est directement importée de celle du milieu maritime, du fait qu’énormément de machinistes dans les théâtres étaient d’anciens marins pour lesquels le mot « corde » évoque celle du pendu… Les deux milieux (maritime et artistique) étant assez superstitieux l’échange s’est fait facilement.

Jardin : pour le comédien face au spectateur,   côté droit de la scène par opposition au côté gauche, appelé cour.

Manteau d’Arlequin : encadrement en draperie traditionnellement rouge ou noire légèrement en retrait du cadre et du rideau de scène et permettant de modifier l’ouverture et la hauteur de la scène

Mère de famille : contrepoids principal.

Passerelle : plancher aérien à claire-voie, d’environ 1 mètre de large, accroché le long des murs de la cage de scène.

Planter : Mettre en place sur le plateau les divers éléments d’un décor, en suivant le plan : la  « plantation ».

Plateau : ensemble du plancher de la scène et des  coulisses.

Remonter au lointain : (voir descendre à face)

Rues : rangées de carrés de bois démontables constituant le plancher du plateau, soutenus par des armées de piliers.

 Servante : baladeuse de sécurité utilisée quand le plateau est plongé dans le noir.

Vert : couleur maudite pour les comédiens. 3 explications sont possibles : Autrefois, l’éclairage de la scène mettait mal en valeur les habits de cette couleur ; les comédiens portant cette couleur se sentaient donc dévalorisés. D’autre part,  Molière serait mort en jouant le Malade imaginaire dans un costume de scène vert. Enfin,  pour teindre les vêtements en vert, on utilisait autrefois de l’oxyde de cuivre, très toxique.

voir  plan de cage de scène et emplacements sur scène