Neige

Adapté et mis en scène par Blandine Savetier et Waddah Saab

Le roman Neige de l’écrivain turc Orhan Pamuk − prix Nobel de littérature 2006− allie théâtralité et profondeur de pensée, créant un véritable espace de rencontre entre l’Orient et l’Occident…

L’HISTOIRE : Le poète Ka revient en Turquie après douze années d’exil en Allemagne. Recruté par un journal d’Istanbul, il part enquêter sur le suicide de jeunes femmes voilées à Kars. Dans cette ville frontière, où le parti islamiste semble sur le point de remporter les élections municipales, Ka espère aussi retrouver la belle Ipek, qui vient de divorcer. La neige qui s’abat sur Kars, bloquant tous les accès vers l’extérieur, en fait le théâtre de tous les possibles.

La critique de : La terrasse

par Manuel Piolat Soleymat

Le défi est de taille : adapter à la scène Neige, roman du Prix Nobel de littérature 2006, Orhan Pamuk. La metteure en scène Blandine Savetier s’est lancée dans l’aventure. Sans parvenir à créer un spectacle à la hauteur de l’œuvre monumentale de l’écrivain turc.

La traversée dure tout juste quatre heures. Quatre heures (entrecoupées d’un entracte) qui nous mènent jusqu’à Kars, cité de l’Anatolie orientale au sein de laquelle se rend le personnage principal de Neige, un poète turc exilé en Allemagne. Son nom est Kerim Alakusoglu. Mais il se fait appeler Ka. Engagé par un journal d’Istanbul, il est là comme envoyé spécial pour effectuer un reportage sur la campagne électorale municipale qui se déroule dans la ville, ainsi que sur une vague de suicides touchant des jeunes femmes voilées. Durant trois jours, Ka est le témoin des différents conflits qui opposent les habitants de cette localité coupée du monde par une tempête de neige. De destins individuels en mouvements sociaux et politiques, Orhan Pamuk rend compte, dans ce roman de grande ampleur, des lignes de faille qui traversent la société turque contemporaine. Des lignes qui placent dos à dos musulmans conservateurs et républicains laïques, membres de la bourgeoisie stambouliote et classes populaires provinciales, nationalistes et européistes…

Commandements de l’Etat versus commandements de Dieu

Ecrit entre 1999 et 2001, avant l’arrivée au pouvoir de Recep Erdogan, le roman d’Orhan Pamuk (publié aux Editions Gallimard) laisse envisager, de façon prémonitoire, les grandes fractures qui, aujourd’hui, secouent la Turquie comme d’autres pays du monde. Ce maillage subtil, complexe, qui ne réduit jamais les antagonismes dont il est question à des visions simplistes, Blandine Savetier et ses comédien-ne-s (Sharif Andoura, Raoul Fernandez, Cyril Gueï, Mina Kavani, Sava Lolov, Julie Pilod, Philippe Smith, Irina Solano, Souleymane Sylla) le donnent à entendre, à concevoir, plus qu’à vivre et à ressentir. On reste un peu en dehors des tourbillons qui devraient nous happer, nous entraîner au cœur des trajectoires humaines et philosophiques. Que manque-t-il à la représentation conçue par la metteure en scène (associée, depuis 2014, au Théâtre national de Strasbourg) pour dépasser la simple adaptation fidèle ? Quelques grandes intuitions. Le souffle de visions et de mises en jeu capables de faire naître un monde de théâtre aussi ambitieux, aussi inspiré que le monde littéraire qu’il se propose d’incarner.

Neige, d’après le livre Neige d’ Orhan Pamuk. Mise en scène Blandine Savetier, théâtre La Criée, Marseille, du 26 au 28 avril 2017

La critique du site : Théâtre du blog

par  Véronique Hotte

Ce roman visionnaire d’Orhan Pamuk, évoque les années 1990, dans une Turquie tiraillée entre islamisme et laïcisme. Du coup, les questions des relations entre l’Orient ottoman/musulman et l’Occident,  entre tradition et de la modernité, se posent de nos jours dans un pays miné, selon l’auteur, par un sentiment collectif à la fois de fierté mais aussi de honte, de colère et d’échec. Neige, paru en 2005 nous révèle aussi la réalité: foi, amour, espérance, liberté et art.

Sava Lolov joue Bleu, un inquiétant terroriste potentiel, étudiant turc d’extrême-gauche rallié à l’islamisme, un personnage ambigu qui dit ici son malaise d’être exilé en Allemagne : «Le plus souvent, l’Européen n’humilie pas. C’est nous qui nous humilions en le regardant… » Ka (Sharif Andoura), un jeune poète turc, lui, va quitter Francfort où il vit aussi en exil pour aller à Kars, une petite cité provinciale d’Anatolie, naguère ville-frontière entre empires ottoman et russe.  Pour un journal d’Istanbul, il part enquêter sur plusieurs cas de suicide de jeunes femmes voilées, apparemment soumises à des pressions; le parti islamiste est sur le point de remporter les élections municipales dont Ka va suivre les préparatifs.

Mais Ka veut aussi retrouver la belle Ipek, une ancienne camarade de faculté, fraîchement divorcée d’un ami à lui qui, au grand étonnement du poète, est candidat à l’élection présidentielle sous l’étiquette du parti islamiste : «Les hommes s’adonnent à la religion, dit Kar, et les femmes se suicident. Pourquoi?» A peine arrivé dans une ville en pleine effervescence en raison de prochaines élections, le chef de la police locale, la sœur d’Ipek, l’islamiste radical Lazuli, vivant dans la clandestinité, ou encore l’acteur Sunay Zaim essaient tous de le rallier à leur cause. Mais Ka avance, comme dans un rêve, voyant tout à travers le filtre de la poésie, stimulé par sa passion grandissante pour Ipek.

La neige qui tombe, source de cette inspiration poétique retrouvée, empêche les communications et enfouit dans l’oubli une ville déchirée par les conflits politiques et personnels. Républicains laïcs et islamistes conservateurs gravitent autour du poète, comme Kadife (Julie Pilod), sœur d’Ipek, femme libre puis voilée, ou un acteur égaré, Sunay Zaim (Philippe Smith) qui  devient terroriste. Ka,  comme l’auteur de Neige, vit sa marginalité, face à un monde où règne mélancolie et nostalgie, dans un repli sur soi et une errance obligée, quand un ordre ancien, devenu caduc, disparaît…

Jusqu’au soir où tout basculera dans cette histoire: Sunay Zaim, un acteur militant fanatique de la laïcité, choisira d’être un terroriste actif et tuera les spectateurs d’un théâtre, pour réprimer, selon lui, l’islamisme. Ce carnage, filmé et projeté, participe d’une scène farcesque et donnée comme telle, mais souffre d’une violence banalisée avec du sang versé comme ceux que l’on voit dans de nombreux reportages à la télévision.

Dans la première partie du spectacle, avec le retour du poète chez les siens, plutôt vive et bien enlevée, Blandine Savetier explicite clairement les conflits. Raoul Fernandez, au-delà des moments tragiques, apporte une belle théâtralité comique et Cyril Gueï, Irina Solano et Souleymane Sylla sont des comédiens fougueux. Mais l’effet scénique de cet attentat ne passe pas  et cet inutile effroi  casse les bonnes intentions de la metteuse en scène qui se retrouvent ainsi décalées. Le spectacle, inscrit dans la réalité politique et sociale actuelle, retient pourtant l’attention.

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La critique du site  sceneweb.fr : Neige, un spectacle qui laisse froid

par Christophe Candoni 

Blandine Savetier (…) signe un spectacle long de quatre heures privé de vision et de solutions suffisamment fortes pour porter les innombrables idées que traite l’œuvre.

Le romancier turc convoque dans les pages conséquentes de son livre paru en 2002 bon nombre de sujets politiques et religieux brûlants qui secouent fortement la société orientale contemporaine comme les tensions conflictuelles entre tradition et modernité, entre islamisme et athéisme, avec, au cœur de ces réflexions, la question du port du voile chez les femmes et celle du terrorisme.

(…) La pièce est construite en deux parties. Particulièrement délicate est la fin de la première puisqu’elle met en scène un attentat dans une salle de spectacle. La vidéo qui se présente aux yeux des spectateurs, même matinée d’une dérision douteuse, réveille maladroitement le traumatisme causé par la récente actualité qui continue d’émouvoir.

(…) Le projet de faire entendre et appréhender des problématiques aussi importantes, aussi complexes et tendues que celles qui traversent le livre, aurait dû bénéficier d’une forme et d’un jeu d’acteurs plus solides, plus engagés et plus vibrants. Sans cela, il est impossible de croire et même de s’intéresser aux situations portées à la scène. La représentation peu inventive semble les survoler. L’ensemble manque de densité.