L’amour et les forêts

de Laurent Bazin

d’après le Le roman d’Éric Reinhardt adapté dans une mise en scène radicalement sensorielle, un poignant portrait de femme avec la complicité d’Isabelle Adjani.

Le roman

Éprouvant des difficultés à écrire son nouveau roman, un écrivain rencontre une de ses lectrices et recueille ses confidences : Bénédicte Ombredanne est mariée à un homme qui l’asservit avec ses crises de jalousie, effroyables et répétées. Aspirant malgré tout au bonheur, elle passe à l’acte et le trompe…
Après Cendrillon et Élisabeth ou l’Équité (vus au Liberté dans son adaptation par Frédéric Fisbach), Éric Reinhardt signait avec ce phénomène de la rentrée littéraire 2014 un nouveau portrait de femme. Pour adapter cette troublante autofiction, Laurent Bazin reste fidèle à la forme innovante du roman, tout en ruptures. Au récit du narrateur succède, grâce à une scénographie nourrie de vidéo et du travail sonore de Diego Losa, l’expérience émotionnelle de l’héroïne puis une enquête qui bouleverse à nouveau le fil de l’histoire. Cette mise en scène immersive nous fait basculer dans un véritable voyage sensoriel. Pour conduire ce récit, qui de mieux qu’Isabelle Adjani, instance ambiguë, tantôt narratrice, tantôt fantôme délicat de Bénédicte Ombredanne.

La descente aux enfers d’une lectrice passionnée

par Frédérique Roussel

La forêt représente l’évident fil ténu qui relie la fin du Système Victoria au nouveau roman d’Eric Reinhardt. La forêt comme un espace insondable, une promesse d’inconnu, l’immuabilité du temps. David l’architecte, dans le Système Victoria, finissait sa course à l’hôtel de la Forêt. C’est à une lisière près de Strasbourg, dans l’Amour et les Forêts, qu’habite Christian l’antiquaire, là qu’il reçoit Bénédicte Ombredanne. Orée naturelle et métaphorique parallèle à la réalité. Le couple se voit pour la première fois. Elle est venue à lui perçant une faille dans son existence conjugale étouffante, via la fenêtre d’un site de rencontres. L’antiquaire incarne la solidité, les goûts d’un autre siècle, un romantisme rassurant.

Cible.Dans la parenthèse de cette journée, Christian apprend à Bénédicte à tenir un arc. C’est un idéal prélude d’approche, une scène d’anthologie où se mêle érotisme (bracelet en cuir qui protège le poignet des frottements) et philosophie de l’existence. Savoir viser s’impose comme un art de vivre. «Vous devez faire corps avec l’arme mais également avec le monde visible, avec l’instant que vous vivez. […] Le tir réalise votre intention, il est votre pensée qui s’accomplit, il n’y a rien d’autre que la cible, votre attitude intérieure et la flèche qui fait le lien entre les deux. C’est une présence au monde particulière, une présence que je recherche en permanence, même sans cet arc entre les mains.» L’Amour et les Forêts parle aussi de la nature des êtres au monde.

Bénédicte Ombredanne ne vise rien mais a une forte intensité du sentiment d’exister, de l’instant présent. Belle proie pour les hommes calculateurs. L’un des textes préférés de cette agrégée de lettres, professeur dans un lycée de Metz, est l’Agrément inattendu, une brève nouvelle de Villiers de l’Isle Adam. Un aubergiste y révèle au marcheur assoiffé une trappe souterraine qui mène vers un univers rafraîchissant et sidérant. Les dessous de l’évidence recèlent parfois des sources vitales. Arc, imaginaire d’un autre siècle, amour adultérin, la parenthèse avec Christian, le partenaire d’un autre siècle, dure quelques heures. Bénédicte Ombredanne énonce, sans trop se tromper : «La dernière journée heureuse de ma vie.» Cette mère de deux enfants de 7 et 14 ans, dit aussi : «Car c’est ça ma grande terreur, c’est que ma vie s’écoule inutilement comme de l’eau d’un robinet qu’on a oublié de fermer, ou d’un robinet qui fuit, quelque chose comme ça, tu vois.»

L’évasion n’a duré que le temps d’un tour de magie. L’Amour et les Forêts est une descente aux enfers que l’auteur conte par le menu. Un morceau de bravoure, un récit puissant. Eric Reinhardt joue son propre rôle, celui de l’écrivain avec un petit succès et une poignée de titres dans sa bibliographie. Celui dont le dernier roman a touché au cœur la fameuse Bénédicte Ombredanne. Cette lectrice émue lui envoie deux pages manuscrites si spirituelles et si humoristiques qu’il lui répond. Il est si rare sans doute ce sentiment que son propre texte a remué son lecteur au point d’avoir envie de se changer soi-même. «Elle s’était sentie mieux après avoir lu mon roman, il en était résulté la conviction qu’il est possible de s’unifier malgré le fait qu’on se perçoit comme fragmenté.»

Etoffe. A la terrasse du Nemours, à la lisière de la place du Palais-Royal, Eric l’écrivain rencontre deux fois Bénédicte, cette femme menue et presque invisible, «de ces personnes que la plupart du temps on ne voit pas. J’étais furieux de m’être ajouté à la longue liste de ceux qui attestaient cette vérité». Puis le contact se maintient de loin en loin, par mail et SMS. Observateur à distance, il retrace les dernières années de cette féminité d’ombre, mariée à un époux odieux et persécuteur. Victoria de Winter (le Système Victoria)avait l’étoffe d’une femme d’affaires forte, extravertie, solaire, sexuelle ; Bénédicte Ombredanne celle d’une nature introvertie, sensible et symboliste. L’écrivain, qui ne se situe pas dans «un rapport de carrossier avec l’écriture», persuadé d’avoir tout donné dans un précédent livre, trouve enfin sa cible. Eric, dans un autre genre, est Christian l’antiquaire, posté à la lisière de la forêt avec son arc bandé. Bénédicte serait comme une biche fragile, la chair claire-obscure de son texte. Bien sûr, c’est à son personnage qu’il écrit que le dernier roman qu’il vient enfin d’achever «[…] procède de ma personne avec la vérité et l’évidence d’un phénomène inéluctable, qu’il a la grâce d’un marron lancé dans une poubelle, bras tendu, à trois mètres de distance, les yeux fermés : pile en plein cœur de l’orifice […]» Touché, excellemment touché.

Du roman au théâtre: Laurent Bazin

J’ai découvert Eric Reinhardt à l’occasion du festival Impatience. Il était président du jury qui a décerné le grand prix à notre spectacle Bad Little Bubble B.
Une discussion intense s’est depuis engagée avec lui, qui s’est peu à peu muée en véritable amitié artistique. En ouvrant son œuvre romanesque, quelque chose d’intime s’est réconcilié en moi avec les pouvoirs de la littérature. Ce sens de l’intrigue, ce tact dans l’expression des sentiments, cette manière d’évoquer les perceptions les plus fines, m’ont brutalement rappelé combien le roman pouvait être une voie d’accès inouïe au réel. Je défendais à l’époque un théâtre de la rétine, pouvant se passer de mots, presque d’histoire, et voilà que des mots, une intrigue, me touchaient en plein cœur.
Quand L’amour et les forêts est sorti en 2014 j’ai eu très vite le sentiment que ce serait l’occasion d’une autre rencontre. Je ressentais dans le livre, à la fois le plaisir pour une langue, la beauté fracassante d’un destin, mais aussi la jubilation d’images fortes qui résonnaient avec mon travail plastique.
Nous avons beaucoup échangé sur le projet avec Eric Reinhardt, et c’est lui qui m’a mis en relation avec Isabelle Adjani, qui elle-même avait été bouleversée par cette œuvre.
A mon tour je leur ai présenté Diego Losa, véritable poète sonore et sculpteur délicat de l’espace auditif.  L’idée d’une aventure résolument immersive s’est pour tous imposée comme une nécessité.
Ce spectacle est porté par ma compagnie et celle de Fabien Joubert, O Brother Company, établie en Champagne-Ardenne,  avec qui elle partage depuis plusieurs années une véritable fraternité, mutualisant sans réserve, les rêves et les moyens.
Porté par la convergence de toutes ces énergies, L’amour et les forêts se veut un projet à fleur de perception, assumant son lyrisme, son désir de beauté, un voyage sensible dans le paysage accidenté d’une âme humaine.

Laurent Bazin

Liberation:

 

La critique de Libération : Adjani, porte-voix d’Eric Reinhardt

Laurent Bazin propose une émouvante adaptation du roman «l’Amour et les forêts» portée par la présence dématérialisée de l’actrice.

Quand le spectacle commence, il y a Dieu sur le plateau. Ou plutôt Isabelle Adjani. Ou plus précisément sa voix et son image mouvante en énorme, projetée sur un voilage qui ondule en fonction de la lumière et du vent. Dieu ? Dans cette adaptation par Laurent Bazin – très jeune metteur en scène – du roman à succès d’Eric Reinhardt qui relate un étouffoir conjugal des temps Meetic, Adjani est absente physiquement du plateau. Elle joue le rôle de l’écrivain (Eric Reinhardt) omniscient et empathique, qui s’identifie tant bien que mal à son héroïne défaite, Bénédicte Ombredanne. Plus tard, une lumière noire se propulse sur scène et semble modeler les acteurs, porter leur corps, étreindre leur solitude, dans un décor formidablement épuré.

Un escalier dans l’ombre, et nous voici chez Bénédicte Ombredanne. Une silhouette sur une marche, une mini-jupe verte qui tranche dans l’obscurité, et c’est sa fille qui surgit, adolescente interrogative. Pas besoin de vraie porte pour qu’elle soit claquée, ni de mur pour être enfermé. Et d’enfermement, il est bien question dans cette histoire d’emprise et de manipulation où l’époux geint, se plaint, essentiellement de lui-même, où la femme s’échappe en forêt, respire, à la recherche d’un amant trouvé à grand peine sur un site de rencontre. A la fin, Bénédicte Ombredanne meurt d’un cancer, Bovary des temps modernes qui n’aura même pas connu de fiacre et, là où elle repose, sur le divan du petit cagibi de sa sœur esthéticienne, la lumière est d’une blancheur glaciale.

La première réussite de cette adaptation est de n’être jamais redondante avec la trivialité du texte. Plus les dialogues sont crus et quotidiens, plus l’épaisseur du son, forgée par Diego Losa, et l’étonnant travail lumineux de Yragaël Gervais nous plongent dans l’irréalité. Les mots de Reinhardt ne disent jamais autre chose que ce qu’ils énoncent. C’est un langage clair. Un chat est un chat. La tautologie est valable si elle est mise au féminin. Un questionnaire de Meetic est le squelette des échanges, censés provoquer le désir. A ce moment de la représentation, des petits diablotins munis de planches à roulettes et de cornes encerclent la malheureuse Bénédicte, prof de français par ailleurs. Le cercle de l’enfer : c’est aussi une petite rotonde dans les cintres, où sont accrochés des projecteurs qui tournent lentement comme un questionneur invisible.

Paradoxalement, Isabelle Adjani n’a jamais été plus charnellement présente que dans ce spectacle où son corps n’est pas – comme si, sans lui, son jeu était libéré de toute entrave, débarrassé de la question de l’apparence, et qu’elle laissait enfin entendre toutes ses inflexions vocales. Comment joue-t-on avec une voix ? Comment répond-on à la perfection d’un enregistrement, qui n’est jamais aux prises avec l’oubli et les lapsus ? Et comment réagit-on aux failles de la technique qui, quand elles se produisent, sont bien plus radicales que les bévues humaines ? Par ricochet, ce sont tous les acteurs – Vanessa Fonte, Fabien Joubert, Chloé Sourbet, Céline Toutain – qui questionnent la corporéité, en surgissant dans le noir, parfois tels des hologrammes.

Anne Diatkine

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