L’abattage rituel

de Gorge Mastromas

Texte : Dennis Kelly. Mise en scène : Maia Sandoz

Qui est Gorge Mastromas ? Un simple quidam un peu timide, mais qui apprend par hasard que les salauds sont ceux qui un jour découvrent que la bonté a furieusement le goût de la lâcheté et que s’autoriser est plus simple qu’il n’y parait. Brisant le tabou de l’ordre moral qui fait de lui une victime consentante du système au prétexte qu’une fallacieuse et bien séante convenance lui promettrait de le grandir et de le protéger, Mastromas s’enrichit en commettant autant d’horreurs qu’un enfant capricieux s’y autorise, lui qui enfant souffrait de son penchant pour les décisions moralement justes. Il finira très riche, mais vieux, seul et abandonné à notre pitié et à notre compassion dont très vite notre dégoût l’en confisquera.

(…) La mise en scène de Maia Sandoz et du collectif Argument insuffle au texte de Kelly, réflexion sur la corruption et l’altruisme, une remarquable puissance.

Le choix de la mise en scène et l’effet de cette troupe combien homogène, harmonieuse et garante d’un plaisir rare de spectateur, posent et nous convainquent de quelque chose de curieux et d’étrange, car les comédiens, tous à leur joie du jeu, témoignent de cette vie haïssable, sans juger ou condamner, nous autorisent ainsi à tenter une identification, une identification au bouc émissaire qui par son abattage rituel va nous absoudre, nous permettre d’applaudir, de quitter le spectacle en fichant au fond de notre poche notre secrète et passagère aspiration de devenir un jour Gorge Mastromas aussi riche et puissant.

La pièce très créative  est donc une tragédie grecque en cela que nous traversons par procuration la vie de personnages traversés par leurs penchants les plus sombres. La césarisée Adèle Haenel fond son talent aux talents du reste de la troupe. La scène où Gorge Mastromas est affranchi de l’injonction morale, intronisé dans le monde des « autorisés », scène princeps de sa descente aux enfers est splendide. Et si cette scène est épurée, d’autres scènes où le décor minimaliste devient tour à tour ring central, chambre, rue, où la lumière et quelques accessoires font émerger des lieux et des ambiances, où se créent des effets presque cinématographiques, où un peu d’eau et de terre nous transportent en pleine forêt, toutes ces scènes sont autant de preuves d’une science de la mise en scène plurielle et variée et d’une l’intelligence du texte. La joie inépuisable de voir cette troupe jouer additionnée à cette intelligence là garantit notre bonheur de spectateur; on admirera par exemple l’efficacité du travail autour du motif de la bielle qui dans un faux semblant est négligemment manipulée par le comédien alors même qu’elle est le symbole condensé de l’innocence infantile et du meurtre.

 

LA CRITIQUE DE TELERAMA

Fabienne Pascaud écrit :

S’il a commencé par être honnête, l’homme d’affaires et patron Mastromas a vite compris que ses principes ne servaient à rien dans un monde corrompu où bonté signifie lâcheté. Alors il a choisi le mensonge et la trahison. Et il a fait fortune. Et le monde lui appartient. Au risque de l’absolue solitude… Dénonciation politique, économique, sociale ? Dans une forme explosée, qui juxtapose avec distance et humour l’espace et le temps, la narration et l’incarnation, la pièce s’insinue plutôt au plus hasardeux de nos paradoxes intimes. A travers un espace plutôt minimaliste, Chloé Dabert monte le texte bizarre comme une « télé-réalité », drôle et caustique. Energiquement jouée, la fable apparemment simple réveille et sème alors le trouble.

 

LA CRITIQUE DE NEXT – LIBERATION

Elisabeth Franck-Dumas écrit :

Un loser de cour de récré s’en remet au monde des affaires, de la trahison et de l’abjection pour échapper à son insoutenable médiocrité.

Morceau de bravoure

Gorge, donc (on prononce George, on lit «gorge», comme se gorger, se goinfrer), est cet homme. Un long préambule parlé retrace le fil de sa vie : Gorge est ce gamin qui ne lâcha pas son copain, jadis cool puis devenu la risée de l’école, au prix de flinguer sa vie sociale en cours de récré ; Gorge est ce jeune qui n’embrassa pas la fille qu’il aimait depuis des années parce qu’il venait, bien légèrement, de faire des serments à une autre.

Ce morceau de bravoure introductif (pas loin d’une demi-heure), servi par un narrateur au look de créatif en costard trois pièces, est souvent hilarant, traversé par un courant néanmoins déplaisant, l’air de rien : ce qu’il décrit, c’est comment les rapports de force ayant cours dans le libéralisme le plus débridé opèrent à toutes les étapes de l’existence, les individus, même dans leur enfance, étant systématiquement pris dans un rapport fort/faible, dominant/dominé, convoité/périmé. Les micro-dilemmes moraux de Gorge, qu’il règle en errant du côté d’un bien qui n’a pas la hauteur que le terme engage, sont l’occasion répétée pour le narrateur de demander : «Bonté ou lâcheté ?» Dommage de poser la question, qui résout l’ambiguïté qu’elle devait servir. Mais elle pointe, au moins, le cynisme qui affleure sous la bonhomie du récitant.

Méphisto d’open space

Arrivé à ce stade de médiocrité dans la vie du protagoniste, le spectateur espère un changement, qui arrivera tant dans la mise en scène (sortie du récit pour arriver dans l’action à proprement parler) que dans le parcours de Gorge. Le anti-héros se retrouve au cœur d’un raid dans le monde des affaires. Les dialogues à la mitraillette, le jeu des acteurs, surtout Gwenaëlle David en Méphisto d’open space qui sait «arrêter le temps et lire dans l’avenir» et Marie-Armelle Deguy en héritière déphasée, font de toute la séquence un feu d’artifice.

Mais hélas, à partir de là, si l’on ne peut prévoir l’étendue des péripéties qui attendent Gorge, on envisage en revanche trop bien le degré d’abjection où il se vautrera, sans surprise, sur fond de répliques hurlées dont la vulgarité est certes en phase avec l’époque. «Mais putain ! Putain ! C’est quoi, ça ?» L’explosion des digues provoque à peu près ce qu’on imagine, l’humour en moins, jusqu’à la leçon de vie finale. Toute bonne tragédie est prévisible, nous rétorquerait-on. Mais la réduction des personnages à des archétypes qui ne nous engagent pas, la nature de parabole endossée par la pièce, le fait que l’ensemble soit décliné depuis un point de vue qui n’est pas beaucoup moins cynique que celui du anti-héros en font un numéro glacé dont on finit par se lasser. Que nous a-t-on appris qu’on ne savait pas déjà ?