La Vase

Création Belle Meunière – Novembre 2017

Marguerite Bordat – Pierre Meunier

 

Objet d’étude et d’expérience : La vase comme extrême opposition de nature, écart béant d’altérité.

Pierre Meunier déclare

Sur la vase

Elevé dans la crainte et le dégoût de la vase, j’en découvre l’attrait et me trouve sans défense. Un bonheur m’a été interdit, il se révèle sans limite.

Se faire aspirer. Vers le bas. Puissamment. Irrésistiblement. Une puissance aspirante me tire vers le bas. Ça se referme sur moi. Succion goulue. Ingestion. Je suis ingéré. Treuillé lentement vers un dedans opaque, humide, dense. Mon corps écarte du mou sur son passage. Le mou ne demande qu’à s’écarter puis à se refermer, avec la même indifférence.  Nul besoin de forcer. Le mou cède sa place sans résister longtemps. Je le troue, je le fore à ma forme passagère. Je suis un moule que rien n’arrête. Tous mes angles, toutes mes difformités, sont épousées sans résistance. Et puis comme si rien ne s’était passé, le mou se rejoint, se rapproche, effaçant par ce retour la creuse sculpture de mon corps si fortement désirée. La vase est un milieu hospitalier qui ne refuse personne.  Tous les corps sont également traités.  Ni bien ni mal . La vase est un milieu amoral qui ignore le bien et le mal. La vase n’est qu’un appétit. Un appétit sans limites. Tout lui est bon. La vase est omnivore. Les nuages ne s’attardent pas au-dessus de la vase. Ils craignent d’expérience sa fatale aspiration.

Reviens à ton ancienne nature, reviens te fondre dans l’informe, viens oublier ce que tu as si laborieusement appris sur la terre ferme ! La tentation est grande de ce renoncement à tout effort, à consentir sans réserve à la grande vacance, à n’être plus que sensation et accord. Quel frein va m’empêcher de succomber à ce chant séducteur ? Serai-je de taille à résister à la promesse d’un engloutissement si consolant ? Les enjeux de la lutte paraissent soudain si dérisoires, si lointains, si vains. Serait-ce trahir que de s’abandonner à la matière dévoreuse ? Mon statut d’homme civilisé apparaît dans toute sa fragilité. Elevé dans la crainte et le dégoût de la vase, j’en découvre l’attrait et me trouve sans défense. Un bonheur m’a été interdit, il se révèle sans limite. Je vacille sur la rive. La raison affolée me ressert en hâte les visions les plus répugnantes pour me rappeler à l’ordre, me sauver de moi-même. Les mots «perdition», «étouffement», «visqueuse», «panique», «damnation», «égression», «ignoble», clignotent dans mon crâne comme autant d’émissaires de l’espèce inquiète d’une possible désertion.

Sur son projet

Le travail de la  Compagnie « La Belle Meunière » se fonde sur la relation que nous entretenons sous diverses formes avec la matière.

Les projets se nourrissent d’abord d’une période de rêverie solitaire, un temps de pure perception, d’immersion par lectures, échanges, séjours dans des lieux particuliers. Des rencontres avec des scientifiques, des praticiens ou des industriels en relation avec le sujet viennent enrichir ce temps-là.

Des pistes s’affirment peu à peu, elles déclenchent l’écriture de textes, l’invention de moments visuels, et activent le désir de théâtre. Rien qui ressemblerait à une décision stratégique d’en découdre avec le tas, le ressort ou la question du langage, mais plutôt abandon consenti à une attraction irrésistible qui ne laisse plus en repos. Il s’agit ensuite de faire partager ce désir de théâtre à l’équipe réunie….

Après plusieurs spectacles inspirés par des matériaux tout en dureté, nous abordons à présent le domaine des matières molles pour nous immerger dans cette nouvelle dimension du réel, dont la nature fuyante et imprévisible résonne fortement pour nous avec les pertes d’appuis et le vacillement des certitudes que nous connaissons aujourd’hui  dans la société.

Cette matière-ressource semble offrir de  multiples et prometteuses perspectives pour l’équipe de théâtre que nous formons. D’où la nécessité que nous ressentons d’explorer différents milieux et aspects liés à l’enlisement avant d’aboutir à la création du spectacle en novembre 2017. C’est un long processus qui a l’avantage de ménager des périodes de dépôt, de mûrissement et de réflexion entre des rencontres et des expériences vécues.

Sur le  site: http://www.comedie.ch 

Un spectacle de Pierre Meunier et Marguerite Bordat, c’est toujours la promesse de moments scéniques d’un humour délicat, d’une intensité forte, d’une poésie saisissante, hors normes. En 2016, Forbidden di sporgersi nous avait émus et émerveillés. Cette année, ils nous plongent dans la vase, cet élément malsain, putride, qui dégoûte, déplaît, souille, engloutit, aspire, menace. Dans un espace configuré en lieu d’expérimentation, sorte d’impressionnant laboratoire de la matière molle, cinq acteurs et actrices nous dévoilent l’attrait, le bonheur délicieux de perdre appui, de se fondre dans l’informe, d’y oublier la terre ferme, de s’abandonner à l’univers marécageux, à ses fantasmes, ses êtres mystérieux. La raison s’y affole, l’imaginaire s’ouvre à l’infini des fictions. Faut-il céder à l’attraction, faut-il résister ? Faut-il s’abandonner à la volupté de l’enfouissement, de l’oubli ? Faut-il renoncer à ce qui nous tenait jusque-là ? Enfin, l’enfoncement du monde dans le marais de la mondialisation et du néo-libéralisme est-il une fatalité ? Ou bien pourrait-on trouver, au bord de l’engloutissement, de nouvelles façons de vivre ?

Pierre Meunier travaille entre autres avec Pierre Étaix, Philippe Caubère, Zingaro, Giovanna Marini, François Tanguy, Matthias Langhoff, Joël Pommerat, et fonde en 1992 la compagnie La Belle Meunière, avec laquelle il écrit et conçoit ses propres spectacles.

Costumière, scénographe, conceptrice de marionnettes et de masques, Marguerite Bordat travaille avec Joël Pommerat, Éric Lacascade, Lazare… Meunier et Bordat se sont rencontrés sur la création de Tas en 2002, un spectacle de Pierre Meunier au Théâtre de la Bastille – elle en concevait la scénographie. Ils forment depuis un duo de très haut vol.