Fight Night

Compagnie  Ontroerend Goed

 

Crédit photo : Anna Lupien Légende photo : Angelo Tijssens dans Fight Night.

PlusdeOff

Le vote n’est-il pas par essence biaisé ? FIGHT NIGHT nous invite à y réfléchir d’une singulière façon. Cinq candidats, un présentateur, deux opérateurs en statistiques, et un boîtier remis à chaque spectateur. Lequel devient un votant. Des candidats à quoi, à quel rôle ? Peu importe, le vote est lancé et les résultats s’affichent sur les écrans surplombant la scène.

Les tours se suivent, le favori du début flanche, l’outsider devient le leader. L’un est éliminé, puis un autre, il n’en faudra qu’un, comme dans toute élection. Les questions sont de plus en plus absurdes. On se surprend à voter en faveur de celui pour lequel on avait le plus d’aversion.

Le procédé peut paraître artificiel. Il stigmatise cependant avec une certaine adresse le processus décisionnel qui accompagne nos votes, lors de vraies élections, pour tel ou tel de nos surexposés candidats. En relevant chaque fait insignifiant, en dénichant chaque grain de sable, les médias ne nous posent-ils pas en filigrane des questions aussi absurdes que le présentateur, questions qui vont nous conduire à perdre de vue les programmes des uns et des autres et à nous délecter d’une politique spectacle ?

Le droit de vote a un statut qui tend vers le sacré, luttes pour l’acquérir en bandoulière, qui entoure l’acte de vote lui-même d’une chape de non-dits quant à ses imperfections. Alors pourquoi ne pas s’en amuser, avec irrévérence et une bonne dose de second degré, comme le fait FIGHT NIGHT

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A mi-chemin entre l’émission de télé-réalité et politique grand spectacle, ce spectacle propose une réflexion aussi ludique que glaçante sur les ressorts de la démocratie moderne. Une réflexion engagée par un collectif belge originaire de Gant, en Flandres, dans une région – le Benelux – qui incarne en quelque sorte la matrice de la télé-réalité en Europe. A mesure qu’on observe le mécanisme impitoyable qui élimine les candidats indépendants ou confisque les spectateurs de leur vote, on en vient presque mieux à comprendre comment le sytème à la proportionnelle a pu favoriser un Berlusconi en Italie ou l’extrême-droite en Belgique et dans les pays scandinaves.

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Au départ, Fight Night, c’est d’abord le titre d’un jeu vidéo vieux d’une dizaine d’années déjà qui mettait en scène à l’époque des combats de boxe. Ici, le spectateur a aussi l’impression d’assister à une lutte sans merci, mais feutrée. Sur cette scène qui rappelle tout à la fois un ring de boxe et un plateau télé, chaque tour de vote, chaque “round” est annoncé par une cloche, comme dans un match du noble art. Et chaque résultat est annoncé avec en fond sonore un jingle anxiogène qui rappellerait presque les pires heures de Zone rouge (si vous ne vous rappelez pas de cette émission vaine et ennuyeuse présentée par Jean-Pierre Foucault,…eh bien tant mieux pour vous).

Comme dans un thriller politique, les éliminations tiennent en haleine le spectateur, qui retient son souffle jusqu’à la dernière minute. Qui va l’emporter ? La voix de la raison ? La candidate tout sourire qui voudrait que tous votent pour elle ? Le troisième larron, soi-disant antisystème ? La démocratie ? Voire même le présentateur, qui profite de sa connaissance du système pour le parasiter, sans avoir jamais été élu (Emmanuel Macron, si tu nous lis…).

La morale de cette histoire, c’est que la démocratie semble naturellement porter en elle les germes de sa disparition. Le fascisme, le populisme ne sont pas des ruptures de la démocratie mais juste sa suite logique. Voter pour un candidat, en éliminer un autre, puis choisir d’éliminer ceux qui n’ont pas voté pour vous, c’est toujours courir le risque ou du populisme ou de la fracture – quand une partie de la population, lassée, rejette le vote lui-même. Et voter, est-ce vraiment faire un choix quand on a pré-sélectionné les candidats pour vous ?

Ces questions apparaissent via la métaphore de l’ours. Dans la forêt, dit-on, vit un ours. Mais est-il apprivoisé ? Encore sauvage ? Existe-t-il seulement ? L’ours, c’est le danger qui guette le peuple en démocratie, mais l’ours, c’est surtout le peuple. Fight Night laisse le spectateur sur une question morale toujours d’actualité : en démocratie, qu’est-ce que la majorité ? QUI est la majorité ? Et surtout, qu’a-t-elle le droit de faire ?

Sceneweb.fr

Cinq concurrents. Cinq manches. Votre vote. Un unique survivant. FIGHT NIGHT est un spectacle politique en immersion. “Un croisement entre Big Brother et les élections générales en Italie.” Cinq acteurs, placés dans la position de « candidats », se battent afin de gagner la sympathie et le vote du public. L’un d’eux seulement survivra à l’implacable succession d’éliminations. Vous, les spectateurs, êtes aidés à décider à travers des enquêtes au hasard, des guides des électeurs, des coalitions, des campagnes, des débats, des sondages sortie des urnes, des doreurs d’image, des têtes de liste, des référendums. Comme A GAME OF YOU (Avignon, 2014), ce nouveau spectacle d’Ontroerend Goed vous en dit long sur vous‐mêmes, le public; comment, en tant que groupe, vous jugez, condamnez, punissez ou tolérez. Nous faisons en sorte que le meilleur ne gagne pas.

PBA

Il y cinq challengers, à départager en cinq manches. C’est vous, spectateurs, qui déterminerez, au travers de vos votes, celui qui l’emportera. Bien sûr, les comédiens d’Ontroerend Goed seront là pour habilement guider vos choix, vous souffler les bonnes réponses et tenter de vous rendre autant que faire se peut corruptibles. Pour cela, il y aura, comme dans toute élection démocratique qui se respecte, des sondages, des coalitions, des campagnes, des débats, des consultations populaires, des referendums, des têtes de listes… Ontroerend goed fera en sorte que le meilleur… ne gagne pas. Cette seconde création de la compagnie gantoise accueillie cette saison au PBA sera certainement sujette à polémique. Et c’est tant mieux ! Car c’est précisément ce à quoi veulent nous pousser ces artistes décidément pas comme les autres : nous forcer à nous interroger sur les raisons pour lesquelles nous sommes si attachés à nos institutions démocratiques, mais aussi sur les fragiles frontières entre démocratie et autocratie, sur la façon dont nous avons souvent tendance à soutenir la voix du plus fort, sur l’effet de masse… Bref, Fight night provoquera, n’en doutez pas, un vrai débat sociétal, tout en bousculant par le rire et la dérision nos tabous les plus profondément ancrés.

Vidéos

Présentation du spectacle : cliquez sur Présentation

Entretien avec les auteurs (en Anglais) : cliquez sur Entretien