Europe Connexion

d’Alexandra Badea

Mis en scène par Matthieu Roy

 

Mathieu Roy déclare : « Europe connexion nous invite à réfléchir sur nos engagements de vie les plus intimes : pourquoi et comment avons-nous choisi le métier que nous exerçons plutôt qu’un autre ? Jusqu’où sommes-nous prêt à aller pour réussir ? Quels sont les éléments de la réussite ? A quels sacrifices pouvons-nous consentir ? A l’heure où scientifiques, intellectuels et politiques tirent la sonnette d’alarme pour endiguer les effets irréversibles d’un capitalisme sauvage pour la survie de notre espèce sur terre, le théâtre demeure un lieu idéal pour mesurer la portée de nos actions personnelles sur la collectivité. »

En partant d’un fait réel de notre société – les lobbies et leur poids dans les décisions prises au Parlement européen –Alexandra Badea  nous propose une expérience théâtrale forte : dix séquences s’enchaînent où la voix intérieure de cet homme semble nous prendre à parti, sous la forme du pronom « tu ». La force dramatique de l’oeuvre d’Alexandra Badea réside dans cet art de placer le spectateur au coeur du système dans lequel il évolue afin d’en déceler tous les rouages, les enjeux et les perversités. Ce texte s’adresse de manière directe à chacun d’entre nous et résonne intimement avec la pression ressentie au coeur de l’entreprise dans un monde globalisé où les décisions prises à un endroit du globe ont des répercussions concrètes à l’autre bout de la chaîne.

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Liberation: Le lobbyisme au prisme fort

il s’agit du deuxième des trois textes sur le thème de la globalisation, publiés sous forme de recueil en 2015 par Alexandra Badea, une trentenaire prolifique.  Europe Connexion détaille l’activité assez puissamment immorale de lobbyiste, telle qu’exercée par un jeune attaché parlementaire aux prises avec sa «voix intérieure».

Promoteur d’un «théâtre d’auteurs vivants en prise directe avec les réalités de notre monde en perpétuel mouvement», Matthieu Roy a imaginé un dispositif quadri-frontal où, réuni en petit comité (quelques dizaines de places), chaque spectateur suit la représentation coiffé d’un casque audio. On entend dans les écouteurs les échanges, mixés en live, entre les quatre comédiens, en français, anglais et mandarin – la distribution étant franco-taïwanaise – ainsi que diverses voix off et ambiances sonores parfois trafiquées (exemple, le claquement d’une balle de squash sur un mur, ou les bulles de champagne qu’on sert dans des coupes), qui se superposent à l’action, elle-même dédoublée à l’occasion.

Techniquement, tout le monde entend la même chose, sans voir identiquement chaque scène. Un sacré micmac, du moins en apparence. Car, curieusement – à moins que le mérite en revienne juste à la mise en scène de Matthieu Roy et à la scénographie de Gaspard Pinta – de cet empilage d’éléments, découle un propos lisible, qui introspecte les états d’âme d’un personnage central voué à passer du cynisme absolu («Tu veux conduire le monde par procuration. Tu aimes être le cerveau pervers de la machine qui tourne. Ce n’est pas que l’argent, c’est la soif de puissance») à la culpabilisation et au dégoût («Plus tu y penses plus t’as envie de tout balancer aux chiottes. Ton job, ta famille, tes crédits, plus rien à foutre. Juste s’échapper.»).

Dix séquences, comme autant de rounds, retracent ce cheminement parano, dans le confort aseptisé des zones de transit où barbote une collusion politico-économique dénoncée comme résolument abjecte. Chambre d’hôtel de grande chaîne internationale ou canapé de lounge, la triste comédie qui s’y joue entend amplifier les sourdes menées d’affairistes mus par d’indicibles visées qu’Europe Connexion met en lumière sur un plateau d’argent.

Le Point

Intitulée Europe Connexion, la pièce d’Alexandra Badea est assurément engagée. Décrivant le long cheminement intellectuel qui va conduire ce lobbyiste (ils seraient environ 20 000 entre Strasbourg et Bruxelles) à prendre progressivement conscience de ce qu’il fait – des intérêts difficilement défendables qu’il promeut au tort qu’il cause aux autres –, ce spectacle, dont Matthieu Roy signe la mise en scène, aurait pu verser dans la caricature. Il y échappe, car la transposition de ce texte, initialement écrit comme une « dramatique » pour Radio France, propose d’entrer dans la tête de ce personnage en écoutant ses pensées.

Assister à une représentation théâtrale, les oreilles coiffées d’un casque audio, est une expérience de plus en plus courante. Cet artifice technologique est ici totalement justifié : il permet de s’immerger dans l’univers, déconnecté de la réalité, de l’antihéros. L’habillage sonore, distillé par Mathilde Billaud et Damien Pecourt, s’accorde très justement à la succession de tableaux qui composent le spectacle.

Le public se glisse d’autant plus dans la peau du personnage principal, campé avec brio par Brice Carrois, que les dialogues ciselés se mêlent harmonieusement à cette bande-son très travaillée, alternant bruitages (d’ascenseurs, pétillements de bulles de champagne, bourdonnements d’abeilles et bruissements sous-marins) et musique.

Articulée autour de dix séquences, « inspirées par des faits réels » insiste la dramaturge, l’action se déroule dans l’univers impersonnel d’un grand hôtel où se croisent élus et représentants de groupes de pression. Installés autour du plateau, à quelques centimètres seulement des comédiens, les spectateurs assistent, impuissants, aux jeux troubles d’influence et de manipulation qui se tissent entre politiques et industriels par l’entremise de cet intermédiaire peu glorieux.

Le spectacle a été créé à Taïwan en octobre 2016 et est, pour partie, dialogué en mandarin. Mais l’insécurité alimentaire n’étant pas l’apanage de la Chine, il se poursuit en français. Le jeu des comédiens (outre Brice Carrois, Johanna Silberstein, Chih Wei Tseng, Wei-Lien Wang, Shih-Chun Wang) qui se produisent comme dans une arène, cernés par le public, est très juste. C’est transformé que l’on ressort de ce drame : ébranlé par la description clinique des pressions exercées par l’industrie agroalimentaire sur les législateurs pour qu’ils n’entravent pas leur business. Une véritable tragédie en matière de santé publique.

Théâtre Actu

L’écriture d’Alexandra Badea percute par son apparente simplicité. Les mots déroulent avec froideur le mode d’emploi d’une Europe devenue technocratique. L’auteure invite à suivre sans jugement immédiat le chemin de ces martyrs, pantins prêts à être sacrifiés pour le bien de multinationales, pour la survie des pesticides dans les assiettes européennes. Suivant une trame basée sur des faits réels, Alexandra Badea trace le parcours logistique de ce jeune lobbyiste le long des couloirs de notre institution européenne. A force de corruption, chantage et détournement d’informations,  il tentera avec succès d’abroger une loi en défaveur des pesticides

Dans un dispositif quadri-frontal,, le spectateur prend place à l’intérieur d’une chambre de luxe impersonnelle, espace de transit, quartier général des plans de manipulation à destination du Parlement Européen. Munis de casques, les spectateurs se retrouvent en immersion totale – et en totale impuissance – dans cette guerre stratégique où la vie d’autrui n’a que peu d’importance face aux intérêts de l’entreprise.

« Tu aurais pu mettre ton intelligence dans des causes plus nobles, tu aurais pu faire de la recherche, tu aurais pu écrire des bouquins, tu aurais pu éclairer le monde, mais tout ça ne t’aurait pas donné tout ce pouvoir… Ce n’est pas que l’argent, c’est la soif de puissance. Tu veux être dans la loge des plus grands. »

Europe Connexion est une de ces créations dont la virulence, comme un contre-coup, agit a posteriori. Le voyage immobile rythmé par un usage direct et répété de ce « tu » endort la réflexion dans une lutte de répulsion et d’attachement. La chute à l’arrivée n’en est que plus douloureuse.

Europe Connexion est un spectacle nécessaire, ouvrant les yeux sur une part occultée de notre réalité mondiale, dont nous sommes pourtant les premiers sacrifiés.

Le Canard Enchaîné: Un véritable guide pratique de la corruption

 Cette pièce est un véritable guide pratique de la corruption. Tout ça est écrit sous la forme de monologues intérieurs à la deuxième personne par la dramaturge franco-roumaine Alexandra Badea. Pour écouter les pensées du jeune requin, la trouvaille du metteur en scène, Matthieu Roy, consiste à nous faire suivre le spectacle durant 1h10 avec des écouteurs. Le résultat est aussi intense que ce décor luxueux de suite de palace est glacial.

Télérama

Une belle mise en scène de Matthieu Roy, rigoureuse et finement chorégraphiée.

 

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Pour écouter l’ interview de Alexandra Badea qui parle de Europe connexion, cliquez sur le lien France Culture