Celles qui me traversent

par Anne Théron

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Ce qu’en dit Anne Théron en juin 2016

Ce projet est né d’une nouvelle recherche autour du double et de l’altérité. Ce n’est donc pas un hasard s’il succède à Ne me touchez pas, dont l’écriture première ajoutait aux deux figures de Merteuil et Valmont – empruntées aux Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos -, une troisième présence, appelée La Voix, personnage incarné au plateau, certes, mais qui symbolisait, à l’origine, la bête dans la boîte crânienne de Merteuil. C’était donc déjà une réflexion autour du double et de l’inconscient, même si au plateau, il s’est vite révélé que La Voix était un personnage en soi, à tel point qu’on ne savait plus si elle était générée par Merteuil ou si au contraire c’était elle qui « pensait » Merteuil et Valmont à la façon d’une Virginia Woolf.

Ici, dans Celles qui me traversent, le propos se formulerait ainsi : moi et l’autre, ou plus précisément moi et l’autre en moi (à la manière du « Je est un autre » rimbaldien), un autre aux multiples visages que je perçois parfois, mais que je ne re/connais pas. Est-ce un double ou un flux qui construit et modifie une identité sans cesse en mouvement ? D’où le titre Celles qui me traversent, car il s’agit, une fois encore, de se pencher sur la femme. Il ne sera pas question de son statut social, religieux ou politique, mais plutôt de s’interroger sur son identité et sa logique émotionnelle.

Qu’est-ce qu’une femme, y-a-t-il un Féminin ? Et derrière un visage de femme – dans ces strates qui la constituent, ces figures qui la traversent, cette mémoire inconsciente – y-a-t-il d’autres visages ? Quels visages ?

Je n’ai pas de réponse à ces questions, mais je sens intuitivement qu’une femme, puisque c’est elle mon sujet, est un être, ou mieux un système complexe, traversé parfois par des tropismes – tels que définis par Nathalie Sarraute, c’est à dire un sentiment fugace, bref, intense mais inexpliqué – qui l’oblige à affronter des zones d’ombre. L’autre en soi est toujours soi, et pourtant autre. Il s’agit donc de mettre en scène la parole (qu’elle soit chorégraphique ou orale) échangée avec l’autre qui est en soi.

Une approche organique et poétique de l’identité

L’identité est à la fois ce qu’il y a de plus visible et de plus caché, voire de plus enfoui en nous. Pour cette création, nous ne partons pas d’un texte, mais de la parole, que ce soit celle des deux danseuses au plateau : Julie Coutant et Akiko Hasegawa, ou celle des quatre femmes artistes interrogées et filmées en amont : Florence Baschet (compositrice), Aurélia Georges (cinéaste), Elizabeth Prouvost (photographe) et Lydie Salvayre (auteure). Les danseuses, au micro HF, échangent parfois entre elles, mais comme si l’autre était une excroissance ou une intériorité de leur propre être. Les quatre femmes, elles, développent un autre type de parole à partir de constellations de vocables, tirées du texte de La Voix dans Ne me touchez pas, notre précédente création (par exemple : libre/abandonnée/forte ou silence/oubli/mémoire,…). Ces « attrape-fictions » permettront de développer une parole de l’intime, au croisement du rêve, de la mémoire et de la fiction, travaillée en une « pâte-mot » (pour reprendre l’expression de Christophe Tarkos), où ce ne sera plus le mot, mais le son de ce mot qui fera sens. C’est sur cette partition que s’articulera la chorégraphie des danseuses.

De très gros plans des quatre artistes, monochromes de peaux d’où émergent un œil, un morceau de joue, une paume, une bouche, un battement de pouls ou de cils seront projetés sur un écran en « cheveux », que les danseuses vont traverser pour littéralement passer derrière la peau, au travers des corps. Un travail de l’image proche de la macrophotographie : montrer ce qui est presque invisible à l’œil nu, faire émerger un infiniment petit, celui du mouvement interne. Une approche qui dissèque pour mieux dévoiler – la caméra et les micros devenant les outils d’un monde quasiment médical, aussi bien scalpel, que sonde ou encéphalogramme, qui autoriseraient une recherche de l’ordre de la fibroscopie.

Cette logique organique, sonore, visuelle et chorégraphique permet une approche des différentes figures, oubliées, immergées, qui ont laissé des traces dans l’inconscient, mais aussi dans le corps. J’oserais presque dire dans « le corps de l’inconscient ». Traces approchées par fragments. Chacun de ces fragments obéit à son propre rythme, pourtant ensemble ils tissent des rapports inattendus d’échelle. Imaginez par exemple la respiration d’une danseuse en premier plan sonore, alors qu’elle-même au plateau paraît minuscule face à ces morceaux de corps projetés, dont on ne sait plus à qui ils appartiennent, sinon qu’ils expriment les multiples strates d’un vivant.

Pour conclure, l’ambition de ce spectacle est que les corps, les images et les paroles se rejoignent et écrivent un Féminin imaginaire sur un mode poétique, un mode qui convoquerait l’invisible.

France Culture 15 mars 2017

Il y a d’abord le souvenir de cette petite fille et de sa mère au volant d’une 2CV. Toutes les deux roulent sous un ciel bleu, dans la chaleur de l’été. Presque rien. Le souvenir de cet instant hante pourtant la mémoire de la petite fille devenue femme. Qui est cette enfant ? Qui est-elle au fond de moi et combien d’autres en moi ? Combien sont-elles?

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Celles qui me traversent propose une rêverie radiophonique qui part de l’intime pour se déployer dans un bruissement de voix de femmes, et interroger le féminin. À la manière d’un rêve qui associerait des fragments épars d’images et de sensations : explorer l’identité, une et multiple à la fois.

 

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