Présentation minute de spectacles

Présentation minute autour de Faust et « Angelus Novus Antifaust »

 1 – Avant d’être un mythe, FAUST est une figure emblématique de la Renaissance

Cette figure exprime les tensions intellectuelles et les bouleversements spirituels tout autant que les audaces manifestées par certains auteurs majeurs du temps de l’ Humanisme et de la Renaissance : Marcile  Ficin, Erasme, Machiavel ou Luther pour ne citer que les plus connus.

La biographie de Faust

Faust serait né en Allemagne en 1480, contemporain de Luther, avec le même type de situation sociale que Luther. Ses parents, des paysans aisés,  se préoccupent de son ascension sociale et de sa formation intellectuelle. S’il devient sans difficulté docteur en théologie, il étudie également la médecine, l’astrologie, l’astronomie, les mathématiques. Parallèlement, Luther étudie la philosophie à l’ université où il est ordonné prêtre en 1507. Faust  a maintes fois l’occasion d’entendre les sermons de Luther et d’assister aux prémices et au déclenchement  de la Réforme. S’il  n’hésite pas lui aussi à dénoncer les abus du pape et de la hiérarchie ecclésiastique, il ne s’intéresse pas à la question du salut. Et il se détourne, conteste même la prédication de Luther centrée, sans relâche, sur la peur du diable, pour prêcher la justification par la foi.  Ainsi, ce qui  l’intéresse se situe du côté des secrets de la nature. Réceptif aux exigences des humanistes qui sont soucieux de lire les textes dans leur langue d’origine, hébraïque et grecque, il prend très tôt conscience de l’importance des écrits antiques occultés jusque-là par le christianisme. Il décide aussi de voyager partout en Europe. Satisfait de cette vérification expérimentale des connaissances permise par ses voyages, Faust applique une méthode identique à la connaissance du cosmos : il observe le ciel. Il explique les causes des saisons, ainsi que les phénomènes météorologiques : le tonnerre, les orages ou les pluies diluviennes.

Il  acquiert donc une grande notoriété et il passe aussi pour un homme dangereux

  • Astrologue confirmé de haute réputation, il est sollicité par les plus hauts seigneurs, des évêques et même Charles Quint.
  • Pourtant, sa renommée ne va pas sans inquiéter les autorités. On lui interdit l’entrée de certaines villes, tant ses pratiques et ses propos semblent dangereux  et sulfureux.
  • Faust n’est pas unique au 16e siècle. Ainsi, par exemple, Paracelse est resté fort célèbre. Il choisit la méthode expérimentale. Adepte de la médecine par les plantes, il osa mettre à l’épreuve les effets curatifs de l’arsenic, du soufre, du cuivre, pris en quantité infinitésimale .
  • Faust, bien décidé, à restaurer la VIRTU antique, a le courage d’affronter la vérité au risque d’y trouver la mort. Il préfère avoir recours à la raison et à ses sens et fait confiance à son libre arbitre pour sortir du carcan mental entretenu par l’église au détriment des progrès de l’esprit scientifique.
  • Personnage hors du commun, animé d’un désir irrépressible de connaissances, tenté par l ‘athéisme et doté d’un redoutable esprit critique, Faust aurait eu dans un autre contexte l’étoffe d’un héros mû par un consentement exemplaire à la vie, par delà tout découragement.

Bref, Faust est indissociable du contexte historique de la Renaissance et de ses grands bouleversements : celui de la place de la terre dans l’univers, celui de la place de l’homme qui redevient la mesure de toute chose, comme dans l’antiquité. Ainsi, la figure virtuelle de Faust témoigne  de l’inquiétude des hommes de la Renaissance, écartelés entre la conservation rassurante de l’ordre établi, même corrompu, et sa transgression indispensable, bien que très angoissante, pour penser un monde ouvert sur l’inconnu.

2 – La première biographie fictive de FAUST

La  première biographie fictive du docteur Faust paraît en Allemagne en 1587. L’éditeur et l’auteur anonyme utilisent moult précautions afin de rassurer les puissances religieuses. En réalité, il s’agit d’un véritable brûlot. Le contenu de Historia est en fait un ouvrage paradoxal qui, sous couvert de mettre en garde le bon chrétien contre une attirance pour la magie, excite en fait la curiosité et suscite l’identification à Faustus, homme qui ose réaliser ce que chacun rêve secrètement de pouvoir faire. Historia met donc en évidence l’inanité de la peur du diable en la ridiculisant, ce qui incite tout lecteur attentif à se débarrasser de l’angoisse du Jugement dernier. Ainsi, ce premier récit biographique fictif permet à Faust de devenir une figure littéraire séduisante. Figure d’exemple plutôt que figure répulsive, Faust a pour effet de favoriser l’audace consistant à s’aventurer hors des sentiers autorisés malgré les risques encourus .

3 – FAUST va acquérir une certaine renommée à partir de l’Historia von D. Johann FAUSTUS

Il va devenir un personnage littéraire et théâtral qu’on joue sur les places de marché, dans les foires. Il contribue à se  mettre à distance du danger par le rire partagé et libérateur, étayé par le recours au surnaturel. Il est une sorte de remise en cause de l’idéologie dominante, une démystification. Il  va bientôt devenir aussi une réflexion sur la condition humaine.

4 – Le mythe de FAUST va avoir une longue postérité puisque, du 16e siècle à nos jours, ce mythe hante toujours l’esprit des hommes

  • De très nombreux écrivains se sont penchés sur ce mythe : MARLOWE, LESSING, BYRON, GOETHE, HEINE, GERARD DE NERVAL, VALERY, THOMMAS MANN …
  • Dans le domaine pictural, les plus connus : l’alchimiste de REMBRANDT, les dessins de DELACROIX
  • Dans le domaine musical, MENDELSOHN, BERLIOZ, GOUNOD.

 

5 – SYLVAIN CREUZEVAULT s’inspire beaucoup, dans sa pièce, du mythe tel que Goethe l’a écrit

  • Goethe a été habité toute sa vie par la figure de Faust : drame commencé, abandonné, repris, modifié, développé et amplifié .
  • Goethe va s’inspirer de deux expériences : une expérience universitaire, à savoir la prise de conscience de la vacuité du savoir enseigné à l’université et une expérience personnelle, la culpabilité d’avoir aimé et abandonné Frédérique Brion, la fille du pasteur de Sessenheim, village situé au nord de Strasbourg. En effet, à la même époque, une jeune fille qui avait été séduite, avait tué son enfant et avait été condamnée à mort.
  • Goethe a écrit deux FAUST :
    •  Dans le premier Faust, Faust est un alchimiste qui, depuis son plus jeune âge, rêve de posséder la connaissance universelle, le rêve de tous les hommes. Il met tout en oeuvre pour atteindre ses ambitions, mais n’y parvient pas. Il est au bord du suicide, car il pense avoir perdu et son temps et sa vie. Il utilise alors en dernier recours l’aide de Méphistophélès qui lui propose un pacte : il réalisera tous ses désirs en échange de son âme, dès que Faust se dira satisfait et heureux dans un délai de 24 heures. L ‘alchimiste accepte. Faust est toujours insatisfait, alors Méphistophélès lui fait rencontrer une jeune fille, Marguerite. Ils tombent amoureux l’un de l’autre. Ils ont une relation amoureuse qui rendra Marguerite enceinte. Le frère de Marguerite affronte Faust en duel pour laver l’honneur de la famille, mais il meurt. Faust doit donc fuir la ville et laisse marguerite enceinte et cible des ragots de toute la ville. Elle est emprisonnée et condamnée à mort pour infanticide. Faust sera finalement sauvé grâce à Marguerite, car elle est religieuse et a prié pour lui.
    • Dans le second Faust, Faust épouse Hélène de Troie, la représentante de la beauté classique. De leur union naît Euphorion, symbole du génie poétique. Le dernier vers de cette seconde partie de Faust  conclut « L’éternel féminin nous élève ».
  • La vie de Faust telle qu’elle a été réévaluée par Goethe, démontre que l’individu est voué à l’ autonomie et qu’il peut s’émanciper du carcan, du prêt-à-penser politique, religieux  et idéologique, grâce à la poésie.

6 – La pièce de SYLVAIN CREUZEVAULT

  • SYLVAIN CREUZEVAULT choisit de mettre en scène 3 trames de Faust : un docteur en neurologie né en Allemagne, une biologiste généticienne née en France et un musicien qui veut devenir  chef d’état. Ils  ont tous entre 40 et 50 ans et l ‘action a lieu dans notre société.
  • Partant du postulat que désormais,  » la société marchande fait du savoir un pouvoir et une solitude« , une marchandise en somme, « UN porteur de savoir peut-il faire et découvrir un lieu, construire un pays où l’usage de son savoir ne s’achève pas en amertume et en corruption ? » nous demande Sylvain CREUZEVAULT.
  • D’emblée, nous voyons ces savants ridiculisés. L’un s’occupe de souris depuis trois ans sans que cela mène vers une quelconque découverte. L’autre, la généticienne, qui vient d’obtenir une récompense internationale, se ridiculise devant nous. Plus loin, elle sera prise d’une crise de folie.
  • Aujourd’hui, les informations nous arrivent de partout, nous sommes extrêmement sollicités par toutes les nouvelles qui nous arrivent. Comment peut-on faire la part des choses ? Dans la pièce que nous allons voir, il y a sans arrêt des changements de plateaux, sorte de métaphores des connaissances qui nous assaillent : nous verrons des zadistes, les élections présidentielles, une  bataille de Mossoul….
  • Dans cette pièce, tout le monde semble corrompu : le pouvoir, les savants, les médecins, les politiques …
  • Dans le mythe, le pacte permet à Faust de devenir tout ce qu’il n’est pas. « Nous le renversons, dit le metteur en scène. Dans nos sociétés, nous n’avons plus de démons qui incitent à la transgression de l’ordre établi. Le metteur en scène affirme que nous manquons de démons. Il remplace Méphistophélès par Baal, seigneur des mouches qui est le monstre de la destruction.
  • Le titre de la pièce est Angelus Novus Antifaust : un nouvel ange  Du mythe initial, le petit enfant  mort sort des cieux pour venir condamner ses parents. Faust et Marguerite se retrouvent en enfer .
  • L’ invitation des démons sur les planches devient une excitation au voyage, un éloge du pire visiteur du soir : Lucifer.

 

Présentation minute de « La chose commune »

 par Dominique Réal

En introduction de la pièce de David Lescot « la Chose Commune »

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La Commune de Paris est un segment de notre histoire que l’on ne sait par quel bout prendre : bouillonnant, confus, controversé et oublié.

2 conseils de lecture pour se mettre dans l’ambiance :

Le cri du peuple de Jean Vautrin et Jacques Tardi, 4 tomes, chez Casterman, à partir du roman éponyme de Jean Vautrin.

L’homme aux lèvres de saphir d’Hervé Le Corre, 2004, Payot-Rivages. Un roman policier autour de la figure de Lautréamont ; situé en 1871.

Les facteurs

      Lointains

  • Dans le contexte d’enrichissement général sous le Second Empire, paupérisation relative des ouvriers…
  •  Plus intensément perçue à Paris du fait de l’haussmanisation : les plus pauvres en cours  d’expulsion vers les périphéries, les nouvelles communes nouvellement intégrées dans Paris, avec une aspiration à réinvestir le centre
  • Un fossé croissant entre la capitale et la province.

      Proches

  • Le siège de Paris par les Prussiens (guerre de 1870) : du 19 sept. au 28 janvier. Terribles souffrances. Le gouvernement a armé la population : 250 bataillons de Gardes Nationaux, une milice de citoyens, où des éléments révolutionnaires variés s’activent : l’Association Internationale des Travailleurs ou 1ère Internationale (1864) ; des Républicains, c’est-à-dire une gauche très radicale ; des Jacobins, héritiers des Montagnards et Sans Culottes de 1793-94. Leur programme : poursuivre la guerre à outrance, malgré la chute du Second Empire ; un régime démocratique et social, dans la lignée de juin 1848 ; l’élection d’une « Commune » par le peuple, qui porterait toutes les aspirations sociales des déshérités. Ce programme est porté par un Comité des 20 Arrondissements.
  • La défaite militaire : l’armée capitule le 28 janvier 1871. Bismarck, le chancelier prussien, exige de négocier le traité de paix avec des éléments désignés par une Assemblée Nationale.
  • Les élections de l’Assemblée Nationale : le 8 février, 10 jours après. Très forte majorité monarchiste, car les électeurs sont ruraux, antiguerre, conservateurs, partisans de l’ordre.
  •  Adolphe Thiers, est nommé chef du pouvoir exécutif de la « République française », qui n’a aucune légitimité car il n’y a pas de Constitution.
  • L’Assemblée Nationale s’installe à Versailles, ce que les Parisiens considèrent comme une provocation, une revanche de 1789.

 Les caractères généraux

  •    un épisode révolutionnaire…
  •    très concentré géographiquement, à Paris, avec un effet d’entrainement presque nul sur la province,
  •   court : 2 mois, du 28 mars, proclamation de la Commune, au 28 mai, dernier jour des combats de la Semaine sanglante,
  •  spontané : ni prévu, ni dirigé, improvisé au fur et à mesure,
  •  d’une grande confusion événementielle.

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 Rébellion et sécession

      Le soulèvement

  •     Lente maturation insurrectionnelle du peuple parisien, à l’occasion des élections de l’Assemblée Nationale. Combinaison complexe de l’AIT, du Comité des 20 Arrondissements et d’un Comité central de la Garde Nationale. Le feu couve.
  •     Le 18 mars, Thiers prépare mal une opération militaire de confiscation des canons de la Garde Nationale, à Montmartre (payés par les Parisiens pour la défense de paris contre les Prussiens). Le peuple se soulève, des soldats se mutinent, les deux généraux commandant l’opération sont exécutés. Thiers et le Gouvernement, pris de panique, se réfugient à Versailles.

Donc, à Paris, vacance du pouvoir, ce qui est toujours signe d’une situation très inflammable.

        La gestation de la Commune

  •   Le Comité central de la Garde Nationale « se dévoue » pour prendre la situation en mains, dans une improvisation totale.
  •   Il organise l’élection d’une Commune, le 26 mars (donc en moins d’une semaine). 470000 électeurs inscrits, 230000 votes exprimés, 52% d’abstentions : les riches ont fui la ville depuis la capitulation. Beaucoup de Parisiens sans opinion, attentistes, ou effrayés, mal connus des historiens, difficiles à étudier. Il s’agit logiquement d’un vote sociologique : dans les quartiers nord-est et sud, très pauvres, on a voté « communeux » de 75 à 100% ; sur la rive droite, de l’ouest au centre, on a voté de 40 à 80% pour les maires d’arrondissement. Les 86 élus de l’Assemblée Communale, dont 20% de modérés refusent de siéger, sont, en majorité, des travailleurs manuels, surtout des métiers d’art, et des intellectuels, surtout des journalistes, Jules vallès, par exemple.

      Un très large éventail de courants politiques révolutionnaires

  •   Pas d’idéal unitaire : des idées radicales communes à tous les républicains ; les idées de la très complexe famille des socialistes, en particulier celles des proudhoniens : le Communalisme associatif (agrégation progressive, sur la base du contrat d’association librement consenti, d’individus, d’entreprises de territoires, sous la forme de Communes, dont celle de Paris serait la pionnière.
  •  Une tentative de résoudre la question, courant depuis au moins 1789, Quelle forme donner à un gouvernement du peuple, qui émane du peuple, sans opprimer le peuple ?
  •  L’invention d’une république utopique des couches moyennes du peuple travailleur, artisans et ouvriers. Paradoxale, dans la mesure où il s’agit d’un gouvernement qui déteste le concept de gouvernement, d’une idéologie qui prône le dépérissement de l’Etat. Libertaire. Anti autoritaire (contre l’armée, la police, l’administration, les juges, les intellectuels, le clergé, les patrons, les bourgeois).Pour la démocratie directe, hostile à la démocratie représentative : ils sont favorables au mandat impératif de leurs mandataires, contre les représentants.

Il s’agit du seul gouvernement anti-autoritaire de l’Occident industriel, qui fut aussi le seul gouvernement majoritairement ouvrier.

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L’oeuvre :

      Des mesures de circonstance, contre la misère :

Annulation des loyers impayés, réquisition des logements vacants, moratoire des remboursements d’emprunts, restitution gratuite  aux plus pauvres des objets gagés au Mont de Piété

     Des mesures politiques

  • Antimilitaristes: abolition de la conscription et de l’armée permanente. Création de milices populaires
  • Anticléricales: séparation de l’église et de l’état
  • Educatives: école obligatoire, gratuite, mixte laïque
  • Des libertés: union libre, mariage libre

    Des mesures sociales

  • Abolition des amendes et des retenues sur salaire
  • Abolition du travail de nuit, autogestion coopérative des entreprises abandonnées par les patrons, bureaux de placement municipaux
  • Idéal social: à terme, généraliser la propriété (et non l’abolir); abolir le salariat (et non passer du patronat privé au patronat étatique); organisation du travail par les travailleurs

L’ambiance politique

  • Effervescence de l’opinion publique: publication de 70 journaux dont le Cri du Peuple de Jules Valles  y compris les journaux pro-Versaillais
  • 40 clubs dont les clubs féminins (Louise Michel)
  • Affiches, slogans, graffitis
  • Chansons: l’Internationale de Pottier
  • Discussions partout, palabres infinies; pressions
  • désordre, amateurisme, aucune discipline, enthousiasme

En bref, le contraire d’une dictature

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Louise Michel

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Jules Valles

L’échec et la répression

Isolement de Paris face aux « Versaillais ».

Soutien de Bismarck à Thiers. Rapport très déséquilibré des forces militaires: l’armée régulière comptait 130 000 hommes contre 60 000 combattants pour la Commune, amateurs (ils rentrent chez eux le soir) , indisciplinés,  avec un encadrement instable, divisé et incompétent. A cette troupe s’ajoutent quelques officiers déserteurs. le Commandant en chef démissionne le 9 mai:  » Je me sens incapable de porter plus longtemps la responsabilité d’un commandement ou tout le monde délibère et où personne n’obéit« .

La semaine sanglante: 21-28 Mai

Les versaillais entrent par le sud ouest de Paris, par une porte non gardée. La moitié de la ville est récupérée presque sans combat. Sept jours de combats de rue, du sud-ouest au nord-est, jusqu’au 20ème arrondissement à Belleville. Barricades et incendies (Tuileries, Cour des Comptes, Hôtel de ville) et bombardements  ralentissent l’offensive. Un carnage d’exécutions sommaires partout où les généraux versaillais étaient monarchistes ou bonapartiste. En revanche, le général Clinchant, républicain interdit les exécutions sommaires sur la rive gauche.

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Bilan

  • Un quart de la population parisienne a payé.
  • Les pertes des communards s’élèvent à 17 000 hommes selon Mac Mahon, elles  atteignent le double en réalité. Les pertes des Versaillais  ne sont que de 1200 hommes dont 100 otages exécutés, soit un rapport de 25 à 1.
  • De plus, il y eut 45 000 arrestations, et de jugements durant 4 ans donnant lieu à 23 000 non-lieu, 2400 acquittements, 93 condamnations à mort, 23 exécutions, 4500 déportations en Nouvelle Calédonie. Ce sont essentiellement des hommes âgés de 20 à 40 ans, célibataires ou sans enfants, illettrés et misérables. Ils sont ouvriers ou petits patrons pour 75%, le reste étant constitué d’employés, domestiques et petits bourgeois, à mi-chemin entre le peuple et le prolétariat.

La portée

  • La Commune a été tuée par la république bourgeoise et conservatrice (3ème république) qui a écrasé puis socialement exclu les ouvriers.
  • Le mouvement ouvrier subit 10 ans d’éclipse (morts, prisonniers, bannis, exilés) et renonce à la conquête du pouvoir politique: elle aboutit soit à la guerre civile et à sa défaite (1871) soit à la dictature révolutionnaire (soviétique)
  • Les socialistes qu’ils soient socialistes ou marxistes ont rejeté la Commune. En 1896, la 2ème internationale de Londres exclut les anarchistes, libertaires, syndicalistes.
  • Seule survivance: en 1890, les anarchistes investissent le mouvement syndical ( Chartes d’Amiens SFIO contre la CGT donnant priorité à la lutte économique, à l’action directe contre le patronat, à l’autonomie ouvrière, au fédéralisme, à la démocratie directe, aux minorités agissantes).
  • Et aujourd’hui? Mouvements libertaires, démocratie participative, structures d’opposition horizontales (Nuit Debout), contestation de l’autorité, des élites sont autant d’ échos de la Commune.

 

Alors quel rapport avec « La Chose Commune« : un opéra, le jazz: c’est l’improvisation, la création collective, la spontanéité « bousculeuse » (Proudhon).

Dominique Réal

 

 

 

Présentation minute d’Amphitryon

Le  8 Octobre, Nicole Ott présentait Amphitryon:

L’auteur: Molière

Molière est né  à Paris en 1622.

Il vit tout d’abord une vie d’aventures jusqu’à 36 ans. En 1658,  il arrive à Paris  nanti d’une triple expérience : il est acteur, directeur de troupe et auteur,  désormais  protégé par Monsieur, le frère du roi.

Il connaît beaucoup de succès avec les précieuses ridicules en 1659. il crée le personnage de Sganarelle en 1660, il épouse Armande Béjart de 20 ans sa cadette en 1662. La troupe triomphe avec l école des Femmes en 1662. Molière va recevoir la première pension royale accordée à un comédien : une pension royale de 6000 livres.

Puis tout à coup , l’ horizon s’assombrit. Influencé par les dévôts, le roi interdit la représentation de  Tartuffe en 1664. Molière  est malade et se trouve écarté de la scène pendant plusieurs mois. Armande et lui ont décidé de vivre séparément. Molière  propose une seconde version de Tartuffe  avec pour titre l’imposteur,  elle aussi interdite  et son théâtre est  fermé. La comédienne,  une de ses fidèles  la Du Parc, le quitte pour aller jouer L’Andromaque de Racine avec la troupe rivale  de l’hôtel de Bourgogne .

Bref , l’année 1667 fut donc  une année très  difficile pour Molière .

Il va alors créer Amphitryon  le 13 janvier  1668 au Palais Royal, donnée aux Tuileries puis à Versailles. Ce succès permit à la troupe de retrouver des financements. Elle fut reprise ensuite très souvent avec beaucoup de succès. Giraudoux qui s’est en inspiré en écrivant Amphitryon 38 ne comptait pas moins de 37 versions .

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La Pièce

C’est d’abord une comédie mythologique  

  • le mythe d’Amphitryon est très présent dans la littérature grecque. Rattachée au mythe du héros autrement dit d’un être qui participe à la fois d’une nature divine et d’une nature humaine, la légende d’amphitryon raconte la naissance d’Héraclès, Hercule dans la littérature latine, fils de la mortelle Alcmène et de Zeus ou Jupiter qui s’est substitué à l’époux légitime Amphitryon en se déguisant. Ce mythe aura une  grande popularité à Rome : l’amour unit le ciel  ( Zeus -Jupiter) à la terre ( Alcmène)  pour créer un être exceptionnel destiné à soulager craintes et  misères humaines et à accéder à l’  immortalité. Ce cycle qui prit forme à Thèbes s’apparente à tous ceux qui évoquent la naissance de héros ou de demi-dieux. Alcmène aurait été la 16ème  et dernière mortelle élue par Jupiter  qui, en raison de sa beauté et de sa vertu, prend la peine de la séduire. Au théâtre c’est d’abord un sujet de tragédie qu’ont exploité les 3 auteurs grecs de l’antiquité : Eschyle, Sophocle ou Euripide  mais les pièces ne nous sont pas parvenues.
  • Plaute avait lui aussi écrit une version d’amphitryon dont Molière s’est inspiré.
  • Quel est le sujet de la pièce ? Amphitryon doit partir à la guerre venger la mort des frères d’ Alcmène. Pendant ce temps, grâce à la complicité de la nuit qui triple la durée de la nuit, Jupiter met à profit cette absence pour se substituer au mari et passer une nuit dans le lit conjugal. Dans la légende originale, Alcmène accouche en même temps D’héraklès et d’Iphiklès engendré lui par Amphitryon.
  • Molière sacrifie cette partie de l’histoire et ne retient que ce qui pouvait être une rencontre amoureuse du roi des dieux. Il ne renonce pas pour autant au merveilleux. Sur les 11 personnages, trois appartiennent au monde surnaturel : Jupiter, Mercure et la Nuit divinisée pour la circonstance. Mais ils sont importants : le premier Jupiter  est le protagoniste de l’histoire ; il va se déguiser en Amphitryon et ainsi passer une nuit d’amour avec Alcmène. Mais  sans l’intervention des 2 autres, Mercure, l’un en tant que messager qui demande à la nuit de prolonger la nuit et l’autre, la nuit, en tant que complice, rien ne pourrait avoir lieu.

        La pièce va fonctionner sur le thème du double :

  • Jupiter-Amphitryon : Jupiter se déguise en amphitryon et prend sa place dans le lit conjugal
  • Mercure -Sosie : Mercure, le messager, se déguise en Sosie et prend la place de Sosie qui ne peut rentrer chez son maître.
  • Alcmène -Cléanthis : Molière crée le personnage de Cléanthis qui fonctionne comme un double de Alcmène.

C’est  aussi une pièce à machines

  • Ce qui est très à la mode à cette époque, les pièces à machines plaisaient beaucoup au public de l’ époque mais elles restèrent longtemps l’ apanage de la cour. Molière utilisa plusieurs fois ce procédé notamment dans Amphitryon. Sans y être l ‘essentiel, le recours à la machinerie s’impose au début de la pièce et à la fin. Ce sont les didascalies, les indications de mise en scène, qui entourent le prologue. Au début en effet, il est dit que Mercure et la Nuit sont l’un « sur un nuage « et l’autre « dans un char traîné par deux chevaux « . Dans l’ avant dernière scène , il est écrit que Mercure  » vole dans le ciel  » et la dernière scène présente Jupiter d’abord « dans une nue  » puis se perdant « dans les nues « .

amphitryon

Une pièce classique ?

  • Traditionnellement , la comédie ou la tragédie comporte 5 actes. Molière ne respecte pas ces règles. Il préfère la comédie en 3 actes et en écrit de nombreuses : Amphitryon et beaucoup d’autres très célèbres comme le malade imaginaire, les fourberies de Scapin, le médecin malgré lui ….
  • Il était d’usage aussi d’écrire la comédie en vers. Molière dans amphitryon, mélange allégrement les vers: on y trouve des alexandrins, des octosyllabes, on trouve aussi des heptasyllabes et des décasyllabes. En mélangeant les mètres,  il affiche sa fantaisie : nous sommes à mi-chemin entre la métrique attendue et la prose.
  • Au premier abord , on est tenté de dire que les alexandrins sont réservés au personnages importants : les dieux Jupiter et Mercure et aux 2 principaux personnages Alcmène et Amphitryon et les autres aux personnages moins nobles : Sosie et Mercure. Mais il arrive aussi que dans un effet de parodie Sosie utilise à la scène 1 de l’ acte II . Il arrive aussi que le passage de l’ alexandrin à l’heptasyllabe concerne les grands et traduisent leur émotion ainsi dans la scène 3 de l’acte I.

Naissance de la pièce

  • Amphitryon fut créée au palais royal le 13 janvier 1668.
  • On ne peut manquer de rapprocher la guerre que le brillant général des thébains, Amphitryon, mène contre les habitants de télèbe et la guerre que mène Louis  XIV contemporaine de la pièce.
  • On a pensé aussi à la situation de LOUIS XIV qui veut obtenir les faveurs de Madame de Montespan.
  • C’est ensuite de l ‘état de la société dans laquelle il vit dont témoigne Molière : c’est ainsi que Sosie, esclave dans la pièce antique, devient valet chez Molière et serviteur certes mais rémunéré. C’est encore la prise en compte de l’état de la société qui pousse Mercure à distinguer entre la morale à laquelle doivent obéir les « petites gens » et celle beaucoup plus lâche qui a été établie par ceux qui « dans un haut rang ont l ‘heur de paraître « .
  • C’est enfin à l’état de la littérature du temps et très précisément de la comédie galante que Molière fait référence lorsqu’il traite du thème de l’ amour. Jupiter exprime son amour en termes très précieux , référence à la préciosité de l’époque,  témoin le vocabulaire qu’il emploie utilisant les termes de « feu » de  » transport » par exemple. Il se veut l’ amoureux prêt à mourir pour avoir offensé sa belle à l acte II, scène 6. Il établit de subtiles différences entre le mari et l’amant. Il pousse le raffinement jusqu’à réfréner  l’ étalage de sa puissance divine qui pourrait le mettre à l’ abri de toute critique et de toute souffrance pour se présenter comme un simple  amant.

 Les personnages principaux

C’est Sosie que joue Molière

  • Il est  de loin le personnage le plus présent 16 scènes sur 21  et le plus typé. Il  ouvre la pièce et la conclut.
  • Sorte de super-Sganarelle, il connaît le monde, sujet et témoin de la comédie des grands, il reprend des plaintes sur la dépendance des valets d’une manière qui parfois frise l ‘insolence, tient tête à son maître avec une audace et une cohérence encore inconnue du valet de Dom Juan. Il tient sur la vérité, des propos très sceptiques. Intelligent et raisonneur, il est le porte parole de l’  auteur.
  • Il est pragmatique : puisque Mercure a pris son apparence physique « faisons en bonne paix vivre les 2 sosies « acte III, scène 6.
  • Au personnage s’ attache évidemment une grande force comique : jeux de scène, gestuelle, parodie accompagnent le théâtre dans le théâtre auquel il convie. Le registre bas de son langage au vers 1913 « le seigneur jupiter sait dorer la pilule » .
  • Il provoque le rire par l’ obstination avec laquelle il se cramponne à son moi : il répond à amphitryon qui lui demande pourquoi il n ‘a pu rentrer chez lui.
  • Moi, vous dis-je, ce moi plus robuste que moi/ce moi qui s’est de force emparé de la porte /ce moi qui m’a fait filer doux/ce moi qui le seul moi veut être/ce moi de moi-même jaloux,/ce moi, vaillant , dont le courroux Au moi poltron s’est fait connaître/enfin ce moi qui suis chez nous/ce moi qui s’est montré mon maître/ce moi qui m’a roué de coups /

 Amphitryon

  • Molière peut sembler s’amuser méchamment du mari trompé, très jaloux, violent à l’égard d’Alcmène. Son déchirement entre amour et honneur est exagéré,  son impuissance est redoublée avec plaisir …  Pourtant il reste un homme d’honneur pénétré d’un idéal aristocratique attaché aux notions de gloire et d’honneur. A la fin de la pièce, son silence en dit long sur sa dignité : Jupiter ne peut réussir à le convaincre : non, pour Amphitryon être trompé même par un dieu est une offense. Jupiter se heurte à un mur, le silence d’amphitryon. A la fin de la pièce, Molière nous donne l’ image d’un dieu qui n’a pas réussi à désarmer la rancune d’un mortel.

Quant aux dieux

 Jupiter

  • Molière fait de Jupiter un amant galant , il l humanise .Comme le roi soleil , il conserve une certaine auréole parmi sa cour.
  • C’est malgré tout un imposteur, ( le terme  revient 12 fois dans la pièce ) qui se conduit en dehors de toutes les lois morales.
  • Néanmoins, il constate qu’il n’a pas été aimé pour lui-même, peut être même est il touché par l amour déçu d’Alcmène . Il a été aimé à la place d’un autre , c’est pourquoi peut être il revendique son statut d’amant.

Mercure

  • Lui, s’invente un jeu pour s’égayer cruellement et brutalement, il est cynique et ironique.

 Les femmes

  • Alcmène  incarne , elle, la vertu et l’amour qu’elle porte à son mari, l’unité harmonieuse de l’être et l’authenticité face à la duplicité.
  • Elle refuse à Jupiter de distinguer le mari et l’amant au vers 621  » et l’époux et l’amant me sont fort précieux  » .
  • Cet amour inclut la dignité.
  • Cléanthis permet à Molière de faire fonctionner son jeu de doubles. Elle permet de mettre en valeur la dignité de Alcmène.

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Que nous dit cette pièce finalement?

 Elle affirme le rôle du souverain au dessus des lois 

  • « Jupiter c’est le roi « affirme Antoine Adam. Molière se moque des censeurs de la galanterie royale et sa pièce évoque la vie  de cour .
  • Jupiter incarne la majesté, la liberté dans le plaisir, qui tourne en dérision la dignité ou l’honnêteté. Le souverain n’est plus là pour garantir l’ordre mais pour le subvertir. Il bafoue les valeurs familiales.
  • la pièce reflète également un état de choses nouveau pour une aristocratie nouvelle. A la cour des rois, l’ aristocratie ne peut plus se  placer que dans le plaisir et la faveurMercure et Amphitryon incarnent 2 types de nobles : Mercure n’existe que  grâce au rôle que  Jupiter veut bien lui laisser incarner. Il incarne l’aristocratie nouvelle, complaisante et soumise….
  • Amphitryon lui incarne encore les vieilles vertus courage et honneur
  • Jusqu’ici Molière a partagé une vision optimiste de la nature humaine. Quand il écrit Tartuffe, il fait tenir au roi le rôle de celui  qui rétablit l’ ordre. Ici dans Amphitryon, Jupiter, l’imposteur divin, abuse de son pouvoir et comme le dit à la fin de la pièce Sosie :  » le seigneur Jupiter sait dorer la pilule  »  acte III , scène 10.

Cette pièce fonctionne sur le  contraste entre des dieux ou des grands avec l’humanité commune 

  • La société repose sur une hiérarchie qui procède par couples : supérieur-inférieur; maître-serviteur; mari-femme et ici dieu ou roi et homme.
  • Ainsi Sosie affirme :

–  » tous les discours sont des sottises /partant d’un homme sans éclat /ce serait paroles exquises /si c’était un grand qui parlât »

           ou encore

        –  » lorsque dans un haut rang , on a l’ heur de paraître, / tout ce que l on fait est toujours bel et bon « 

  • Sosie représente les caractères habituellement donnés aux inférieurs, lâcheté, vanité, plaintes contre les exigences de son maître. Il décrit un type de relation dominée par la différence de qualité, une sorte d’infériorité essentielle ( « notre sort est beaucoup plus rude/Chez les grands que chez les petits « )
  • Plus aucun raisonneur ne vient essayer de démontrer au vicieux qu’il a tort. L’avare ne peut plus être corrigé et nul ne pourrait corriger un dieu. Il faut s’accommoder en silence de ce qu’on ne peut changer, telle est la leçon de Sosie qui se plaint de sa servitude  et qui à la fin de la pièce affirme  » sur telles affaires, toujours / le meilleur est de ne rien dire « .  Jouons lucidement, le rôle que la société attend de nous .
  • La vérité est dangereuse à apprendre et à dire : Sosie dit à Amphitryon

      – « Parlerai-je , Monsieur, selon ma conscience /ou comme auprès des grands on le voit usité / Faut-il dire la vérité / ou bien user de complaisance /

     –  Monsieur , vous n’avez qu’à dire/je mentirai si vous voulez /.

  • Un silence prudent aide à se protéger du monde corrompu

D’ailleurs la vérité cède à l’ apparence 

Sosie affirme:

« et l’on me des-Sosie enfin / comme on vous des-amphitryonne  » 

  • Tout commence par le pieux mensonge de Jupiter à Alcmène qui ne le percera jamais .
  • Jupiter affirme  » l’un de nous est Amphitryon /et tous deux à vos yeux nous le pouvons paraître . »
  • de Mercure à Sosie, la ressemblance est celle de « deux gouttes de lait « 
  • ainsi Amphitryon consacre le triomphe insolent de l’imposture. Cette pièce est dédiée au grand Condé, un allié efficace et fidèle de Molière qui le défend face à la cabale, le parti dévôt  qui cherche à maintenir son pouvoir contre la monarchie et les honnêtes gens au nom  de la foi et des valeurs chrétiennes.
  • ainsi, alors que la comédie affirmait précédemment que le vice est reconnaissable, comme la vertu, elle affirme désormais son ignorance, le monde se fait opaque. Il est difficile de faire la différence entre  vérité et mensonge.

Amphitryon, une pièce  sur la liberté ?

  • Guy Pierre Couleau, le metteur en scène de la pièce de ce soir, affirme : »Dans Amphitryon, ce sont les dieux qui séquestrent les humains en dérobant leur apparence physique. Sosie par exemple est complètement dépossédé de son identité. Ce qui est troublant c’est que Molière puisse se mettre en scène lui-même dans le rôle de Sosie comme s’ il faisait » l’ autoportrait de l’artiste censuré, muselé, qu’on empêche de parler, de dire qui il est  » . Il a pourtant conscience que par le rire se trouve une part de liberté .
  • Il est intéressant d’observer alors la place du prologue qui met le spectateur en position de supériorité face aux personnages car le spectateur sait ce que le personnage ne sait pas. Ainsi il est au-dessus de Sosie et d’Amphitryon. Et ainsi, il permet aux spectateurs de compatir aux souffrances des personnages. C’est le public qui a le pouvoir de dire où se trouve la vérité et de dénoncer l’ imposture. Les dieux sont des menteurs et nous, les spectateurs, nous savons où est la vérité. Peindre au  théâtre des dieux menteurs c’est une énorme impertinence mais aussi une immense clairvoyance nous dit Guy Pierre Couleau. Et c’est toute l’ interrogation de Molière que les dieux ne sont plus détenteurs de la vérité puisqu’ils nous mentent.  Alors peut être vaut il mieux se tourner du côté des humains et se taire sur ce que nous croyions, au profit désormais de ce que nous connaissons .

 

 

 

Introduction Minute de La Mouette de Tchekhov

 Nicole Ott a présenté La Mouette de Tchekhov à La Filature le vendredi 13 mai. Voici le texte de son introduction.Afficher l'image d'origine

LA BIOGRAPHIE

ANTON TCHEKHOV  est né  à Taganrog au sud de la Russie le 29 janvier 1860, dans une famille pauvre. Il est le petit-fils d’un serf libéré. Le  père est un homme violent et d’une religiosité excessive. Les enfants Tchékhov  -ils sont 6- vivent dans la pauvreté et les restrictions. Ils sont contraints d’aider au magasin  -le père est épicier- et d’aller chaque jour à des cours de chant à l’église.

D’autre part, Taganrog est une ville portuaire au passé assez enviable, mais le port s’ensable et par conséquent les navires qui contribuaient autrefois  à la richesse de la ville disparaissent peu à peu.

La situation financière des Tchekhov est très difficile. Malgré cela, les enfants vont au collège, puis au lycée. Alors qu’au collège, Anton  n’est qu’un élève assez médiocre, au lycée,  il va se  montrer différent, il porte un intérêt croissant au théâtre et à la littérature.

En 1876, les difficultés financières de la famille s’aggravent et les parents doivent déclarer le magasin en faillite, ce qui peut avoir comme conséquences d’être incarcéré. Aussi la famille part-elle pour Moscou où sont déjà les deux aînés et Anton restera  à Taganrog où il sera livré à lui même. Il a 16 ans. ll y termine ses études. Puis, son diplôme en poche, il obtient une bourse et part à Moscou faire des études de médecine. La situation de la famille reste  toujours  très difficile.

L’écriture, qu’il aime, peut lui procurer des revenus et c’est ainsi qu’il va écrire de nombreuses nouvelles qui paraîtront dans les journaux locaux sous un nom d’emprunt, le plus connu étant Antocha Tchékhonté. Jusqu’à sa nomination comme médecin, en 1884, il va publier au moins 200 nouvelles.

Il dit : « La médecine est ma femme légitime, la littérature ma maîtresse. Quand l’une m’ennuie,  je vais passer la nuit avec l’autre ».

Peu à peu, on le remarque et un romancier célèbre –Dimitri Grigorovitch- lui conseille d’abandonner les pseudonymes et d’écrire sous son nom, ce qu’il va faire. Le 31 mars 1886, il a donc 26 ans, il répond à la lettre de Grigorovitch : »Votre lettre … m’ a frappé comme la foudre. J’ai failli pleurer,  j’ai été ému et je sens maintenant qu’elle a laissé une trace profonde en mon âme. Jusqu’ici,  j’ai toujours traité mon travail littéraire avec une extrême légèreté, avec négligence« .

A partir de 1894, il va se consacrer à la dramaturgie. Il va proposer une tétralogie constituée par : La Mouette en 1895, Oncle Vania en 1899, Les 3  Soeurs en 1901, La cerisaie en 1904.

A la fin de sa vie, alors qu’il a 41 ans, il épouse une actrice, Olga Knipper, qui joue notamment le rôle d’Arkadina dans La Mouette.

Ses lettres décrivent un homme, né juste, délicat et bon, s’efforçant de devenir meilleur, plus secourable et plus patient. Il soigne souvent les patients gratuitement, ceux ci n’ayant pas les moyens de le rétribuer. Il va fonder des dispensaires et des écoles. A la mort de son frère qui s’était intéressé à la vie pénitentiaire, il part interroger les prisonniers dans l’ île de Sakhaline, ce qui permettra une commission d’enquête menée par le Ministère de la Justice. Il pense que des temps meilleurs viendront, car les conditions de vie de la population russe du 19e siècle sont très difficiles .

Tuberculeux, il s’éteint à Badenweiler en Allemagne à 44 ans en 1904.

 

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TCHEKHOV ET LE THEATRE

Tchekhov  affirme sa méfiance à l’égard de l’excès au théâtre. Il affirme que le théâtre contemporain est « un monde d ‘incohérences … de bêtises et de vent« .  Il a profondément haï  la façon de faire du théâtre en Russie à cette époque. Le théâtre n’a, dit il,  besoin ni d’anges ni de démons. Tchékhov veut être un témoin impartial  qui regarde l’homme dans toute sa diversité, sans être ni juge ni arbitre.

LA MOUETTE

ON POURRAIT DIRE QUE CETTE PIECE PARLE D’AMOUR ET D’ART

Les personnages y sont nombreux et appartiennent à deux générations différentes :

  • Les plus âgés : Arkadina, une actrice célèbre – Paulina – Sorine, le frère d’Arkadina – Trigorine
  • Les plus jeunes : Medvedenko, un instituteur – Macha, une jeune fille – Nina, une autre jeune fille – Treplev, le fils d’Arkadina, l’actrice célèbre

Tous les personnages de la pièce font entendre le chant de leurs espoirs et de leurs désillusions à travers plusieurs thèmes :

L ‘AMOUR D’ABORD :

Medvenko aime Macha qui aime Treplev qui aime Nina qui aime Trigorine qui est aimé par Arkadina … on pourrait penser à Racine.

Tous les personnages, jeunes ou vieux, se prennent les pieds dans les filets de l’amour. A  travers ce thème de l’amour, Tchékhov donne aussi  à voir la difficulté d’être une femme au 19e siècle. On observe en effet trois rôles féminins : Nina, la mouette, Paulina et Macha, des femmes mal mariées et Arkadina, la femme libérée. Nina est une jeune fille malheureuse soumise à des contraintes rigides par ses parents et déshéritée. Cependant, cette innocence  est entachée par un attrait excessif pour la gloire et le succès. Paulina et Macha sont des femmes mal mariées : Paulina est la maîtresse de Dorn qui pourtant la dédaigne. Dès l’ouverture, Macha dit : « Je porte le deuil de ma vie« . Elle boit pour oublier son existence malheureuse. Amoureuse éconduite de Treplev, elle va épouser l’instituteur dont elle n’est pourtant pas amoureuse. Au contraire, Arkadina, l’actrice, la mère de Treplev, est libérée. Elle se soucie peu des conventions morales ou sociales. Elle a un amant, elle est passionnée, frivole : « Oui, j’ai de l argent , mais voilà,  je suis actrice ; rien qu’en toilettes, c’est la ruine« .

 L’ART  ensuite :
  • L’art est le terreau essentiel où se nourrissent les passions, les espoirs déçus, les conflits entre les personnages. L’art est au coeur des préoccupations des personnages : les artistes, bien sûr, le jeune Treplev veut réinventer le théâtre tandis que Arkadina, la mère de Treplev et Trigorine, son amant, sont attachés « à la routine et aux préjugés des formes anciennes« . Mais aussi les autres personnages : tous s’interrogent sur le pouvoir de l’art à sublimer le réel.
  • On observe une sorte de conflit entre les  deux générations à propos de l’art :
    • Trigorine est attaché à la réalité, qu’il s’efforce de retranscrire avec exactitude dans ses oeuvres. Il dit puiser ses « sujets« dans la vie courante pour bâtir des « petits contes« . S’il ne s’inspire pas de la réalité, ses personnages restent « artificiels« , se sentant obligé de parler du peuple, de ses souffrances, de son avenir, de parler de la science et des droits de l’homme,
    • tandis que Tréplev, lui,  « pense par images« . Son art, loin d’être une reproduction fidèle de la réalité trop prosaïque, est évocatoire et suggestif.
  • Ces deux personnages peuvent représenter deux visages distincts du poète à la fin du 19e siècle :
    • Celle du poète engagé, Trigorine (en France, l’on pourrait par exemple penser à Hugo, mais dans La Mouette, Trigorine est complètement disqualifié)
    • Celle, opposée, du poète désenchanté, Treplev (qui pourrait faire penser à Verlaine ou à Baudelaire), aspirant à échapper au réel à travers un art dont il revendique la gratuité
  • Tchékhov suggère que le réalisme à la façon de Trigorine est sclérosant. Pour autant, il  n’entend pas tomber dans l’écueil de certaines tendances  réductrices du théâtre symboliste.
 L’art est très important dans cette pièce, le procédé du THEATRE DANS LE THEATRE y est omniprésent :
  • Ce dispositif s’impose de façon évidente avec la pièce de Treplev jouée à 3 reprises : à l’acte I devant tous les personnages, à l’acte II à la demande de Macha et à l’acte IV.
  • C’est que tous les personnages restent dans une quête improbable du regard de l’autre et cherchent pathétiquement à toujours être en représentation. En témoigne par exemple Arkadina, qui joue le rôle de la femme éternellement jeune devant Macha, pourtant plus jeune qu’elle…

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 EN QUOI LA MOUETTE A-T-ELLE TANT BOUSCULE L’HORIZON D’ATTENTE DES SPECTATEURS DE L’EPOQUE ?

  • La Mouette a été jouée pour la 1ère fois à Saint Petersbourg  en 1896 et ce fut tout d’abord un échec.
  • Elle sera reprise au théâtre d’art de Moscou en 1898 et là, la pièce connaîtra le succès.
 Tout d’abord , on ne trouve pas chez Tchékhov de héros traditionnel :
  • Les rêves brisés, les désillusions et les échecs rendent caduque la notion de héros traditionnel.
  • Le personnage lui-même n’importe plus en tant que tel, il s’agit plutôt de l’interaction entre les personnages. Au héros unique, Tchékhov préfère un choeur de personnages. Dans La Mouette, tous les personnages ont une importance égale tant sur le plan de l’intrigue que sur le plan de la présence scénique. Les personnages secondaires sont aussi riches de potentialités que ceux qu’on pourrait penser a priori principaux. La maison de Sorine rassemble une dizaine de personnages qui vont se  côtoyer, bavarder, tisser des relations familiales, sociales, amoureuses, ce n’est pas  tant la singularité de chacun que leur complémentarité qui va faire sens.
 La banalité signifiante :
  • Que les personnages puissent passer leur temps à manger, boire, priser du tabac, jouer au loto, chanter n’a pas manqué de choquer les spectateurs de l’époque.
  • A cette critique, Tchékhov rétorque : « Il faut écrire une pièce où les gens vont, viennent, dînent , parlent de la pluie et du beau temps … parce que c’est comme ça que ça se passe dans la vie réelle« . A la fin de la pièce d’ailleurs, plutôt que de montrer un suicide spectaculaire, celui de Tréplev, Tchékhov préfère donner en spectacle des personnages qui prennent le thé.
  • Aux critiques, Tchékhov a répondu : « Il n’y a pas besoin de sujet. La vie ne connaît pas de sujets, dans la vie tout est mélangé, le profond et l’insignifiant, le sublime et le ridicule« .
Dans le théâtre de Tchékhov également  les signes non verbaux prolifèrent :
  • Ce n’est pas tant ce que disent les personnages que la façon dont ils le disent ou ne le disent pas. Ce n’est pas tant leurs paroles que leurs silences, leurs regards, ou leurs gestes qui sont signifiants.
Chez Tchékhov, on retrouve aussi  en germe les données de l’incommunicabilité moderne :
  • Les dialogues peuvent sembler insignifiants. C’est que, pour Tchékhov, la moindre communion fugitive prend une importance décisive.  Il ne généralise pas comme Ionesco l’incommunicabilité. Sa  méfiance ne va pas jusqu’à refuser au dialogue toute chance de partage.
Autre caractéristique de la modernité de Tchékhov, le goût du contraste :
  • A l‘ image de la complexité de la vie, La Mouette oscille entre comédie et drame. La didascalie initiale présente la  pièce comme une comédie en 4 actes et elle se termine pourtant dans le sang  avec la mort de Tréplev. La Mouette joue aussi  sur les tons et  sur les registres : les répliques les plus légères côtoient les répliques les plus graves.  Trigorine prononce de grandes tirades lyriques exprimant son enthousiasme artistique quand Arkadina évoque prosaïquement « le courant d’air » qui traverse la pièce.

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QUE NOUS DIT TCHEKHOV EN REALITE ?

 Intéressons-nous de plus près au titre « La Mouette »et à son symbolisme

  • Conformément à la polysémie du mot mouette  en russe, le mot mouette contient un verbe qui signifie « espérer vaguement« .
  • Nina  est d’abord comparée à une mouette pour son innocence et sa liberté. »Elle aime le lac comme une mouette heureuse et libre« . Mais la jeune fille rêve de devenir une actrice célèbre. La mouette tuée en plein vol est peut-être à l’image de sa vie errante et de son statut de victime. Elle n’est pas une bonne actrice, elle perd son enfant.
  • La mouette est aussi à l’image de l’amour perdu entre Treplev et Nina. Treplev a tué une mouette et la jette aux pieds de Nina qui affirme : « Excusez-moi, c’est sûrement un symbole, mais je ne le comprends pas« , refusant ainsi de reconnaître les faits.
  • Mais la mouette c’est aussi le danger que représente l’écriture de Trigorine. Il a demandé à faire empailler la mouette. On pourrait penser qu’il « empaille » aussi  la vie et la vide de toute substance en toute bonne conscience.
  • Comme si la mouette, finalement, représentait l’illusion, la déception, la désillusion, le fait d’être tourné vers le futur et d’attendre l’ irréel.
  • La mouette tuée, puis empaillée, évoque l’état d’esprit des différents personnages : Macha ne sera jamais aimée de Treplev, Sorine ne sera jamais un homme de lettres, Treplev ne sera pas un écrivain à l’audace révolutionnaire. Nina ne sera pas une bonne actrice et ne sera pas aimée par Trigorine.

 Face à l’apparente banalité du théâtre de Tchékhov, on peut déceler des thématiques existentielles :

  • Stanislavski, le premier metteur en scène de Tchékhov, a écrit : « Tchékhov a l ‘air de représenter le quotidien, mais en réalité, par delà les contingences et le particulier, c’est l’Humain avec une majuscule qu’il met en oeuvre« .
  • Vitez, qui a mis en scène La Mouette en 1985, affirme : « Les tragédies ont lieu dans la cuisine. Les grandes figures mythologiques ne sont pas éloignées de nous, mais en nous. Nous portons au cœur de nos actions les plus banales toute la tragédie du monde« .

 

Il suffit d’un rien pour que les insatisfactions tues se réveillent, pour que les manques se révèlent et les frustrations explosent.

 Tchékhov nous invite à réévaluer ce bonheur menteur. Face à ce bonheur menteur, deux réactions sont proposées :

  • Celle de Treplev : le suicide. Dans cette pièce, Treplev, le fils mal-aimé, essaie de dire à sa mère sa souffrance à travers la pièce qu’il a créée. Mais sa mère n’a pas lu ses textes, Trigorine n’a pas découpé les pages de sa nouvelle et Nina, dont il est amoureux, le rejette. Il voudrait être reconnu par sa mère, trouver son amour, être reconnu par son entourage, en tant qu’artiste. Il souhaitait « tendre un piège à la conscience« , comme Hamlet dans Shakespeare, pour prouver son talent, sa supériorité artistique sur celle de Trigorine, l’amant de sa mère, en vain. Alors il se suicide.
  •  On trouve aussi  d’autres réactions face au bonheur menteur, accepter la souffrance d’une vie qui n’a pas répondu à nos espoirs. Il faut vivre !
    • Ainsi, Nina qui a raté sa vie de comédienne, va accepter d’aller jouer devant un parterre de marchands qui ne vont pas l’applaudir, mais plutôt l’assaillir de leurs appétits libidineux.
    • Macha décide de se marier avec l’instituteur qu’elle n’aime pas. Réaliste, elle dit : « L‘amour sans espoir, c’est bon pour les romans« . Pourtant, à l’acte IV, elle aime encore Treplev : « On a promis de muter mon mari dans un autre district. Une fois là-bas,  j’oublierai tout …« 
    • Paulina, la maîtresse de Dorn, n’est pas aimée.
    • Sorine, le frère de Arkadina, est cloîtré à la campagne, alors qu’il rêve de vie intellectuelle et artistique et de devenir écrivain.

CONCLUSION

  • En conclusion, chaque personnage insatisfait de son quotidien cherche chez un personnage inaccessible une réponse à sa vie, à son besoin de rêve, d’évasion et d’idéalisme. On pourrait penser à la pièce de Hamlet : « Etre ou ne pas être« , qui se reconstitue en survivre ou mourir.
  • Concernant l’art, Treplev nous donne à la fin de la pièce la réponse aux problématiques artistiques : « Oui, je suis de plus en plus convaincu que l’important,  ce ne sont pas les formes anciennes ou nouvelles, mais ce que l’ homme écrit sans s’occuper des formes, ce qu’il écrit parce que ça vient librement de son coeur« .

 

LA MISE EN SCENE DE THOMAS OSTERMEIER

Le charismatique metteur en scène de la Schaubühne de Berlin met en scène ce soir La Mouette. Il a fait retraduire le texte par Olivier Cadiot qu’il connaît bien, qui est aussi poète autant qu’auteur et en qui il a une grande confiance. Certains pensent qu’il  a su étonnamment faire résonner nos interrogations politiques d’aujourd’hui. Il y convoque le patrimoine et le moderne, l’hier et le maintenant. D’autres sont plus critiques et jugent qu’il s’agit d’une posture académique. A chacun d’en juger.

Thomas Ostermeier affirme : « Pour moi, le théâtre est un laboratoire sociologique où j’examine des hommes et des femmes capables de tout. Car nous sommes capables de tout. Du meilleur comme du pire. »

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Thomas Ostermeier

 

Présentation minute de Lucrèce Borgia

Voici le texte de l’introduction minute de Nicole Ott pour le spectacle Lucrèce Borgia

Quelques mots sur Victor Hugo

  • Victor Hugo naît à Besançon le 26 février 1802 en même temps que le XIXe siècle et meurt à Paris le 22 mai 1885. Autant dire qu’il vivra tous les événements politiques d’un XIXe siècle très mouvementé.
  • Il dit très tôt, à 14 ans, vouloir être « Chateaubriand ou rien ».
  • Il prend une part active à la vie politique de son pays. Elu député, d’abord légitimiste, il s’opposera très vite à ses anciens amis et devra même, après le coup d’état de Napoléon III, s’exiler dans les îles anglo-normandes où il restera jusqu’à la chute de l’empereur en 1870. Cet exil lui permettra d’ailleurs de mener à bien une importante production littéraire. Il est l’auteur de plus d’une cinquantaine d’ouvrages, tant poétiques, (les Contemplations), que romanesques (les Misérables ou Notre-Dame de Paris), ou théâtraux (Hernani ou Lucrèce Borgia).Afficher l'image d'origine
  • Sur le plan politique, la révolution de 1830 est l’œuvre d’une jeunesse que l’on peut appeler « la génération romantique ». Cette jeunesse se distingue par la singularité de sa mise : port de la barbe, surabondance de la chevelure et vêtements colorés. Passionnée d’art, cette jeunesse soutient fidèlement Victor Hugo et Alexandre Dumas.
  • Victor Hugo est le chef de file de ce nouveau mouvement littéraire : le romantisme. Un mouvement né à la fin du 18e siècle et venu remettre en question les canons du classicisme.
  • A partir de 1830, on voit le romantisme abandonner l’individualisme dédaigneux dans lequel il s’était quelque peu enfermé en sublimant la solitude, le rêve sans espoir, l’appel de l’infini. Désormais, l’inspiration romantique se met à prophétiser de grandes espérances pour le peuple vu comme une force de génie, opprimée mais conquérante.
  • Sur le plan théâtral, on assiste aussi à une sorte de révolution. Tout d’abord avec la préface de Cromwell en 1829, mais aussi surtout avec Hernani. D’ailleurs, on parle de la « bataille » d’Hernani, pièce jouée en 1830, qu’on considère comme un évènement majeur dans l’histoire littéraire.

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Le drame romantique

Pourquoi peut-on parler de révolution ?

Hugo définit une nouvelle esthétique, celle du drame romantique, avec un seul mot d’ordre, la liberté ! Il s’agit de se libérer des contraintes importantes du théâtre classique français : règle des 3 unités, règle de la bienséance, interdiction de mélanger les genres.  On écrit, soit une tragédie avec des rois, des empereurs et un langage très soutenu, soit une comédie qui peut mettre en scène des bourgeois, comme chez Molière, avec un langage plus courant.

Quelles sont les caractéristiques du drame romantique ?

  • C’est d’abord un drame historique : une méditation sur le présent du 19e siècle, mais en ayant recours à l’histoire, ce qui permet aussi d’échapper à la censure.  Ici, par exemple, Hugo se réfère à l’histoire des Borgia.
  • C’est aussi le souci du réalisme : la vérité dépend de la couleur locale, d’où une abondance de décors et d’objets symboliques… Ici on se réfère à une Italie totalement fantasmée, celle du 16e siècle.
  • C’est encore une mise en avant de l’individu. L’histoire ne serait qu’une abstraction si elle ne s’incarnait dans un personnage. Ce qui intéresse les romantiques, c’est l’individu face à l’histoire. Le héros romantique est un solitaire, il finit souvent comme Napoléon, broyé par le monde qu’il a voulu dominer. Par ailleurs, il est en quête d’identité.
  • Enfin, le drame romantique va prôner le mélange des genres. Hugo écrira dans la préface de Cromwell : « L’arbitraire distinction des genres croule vite devant la raison et le goût. » Hugo considère que seul le mélange des genres peut traduire la complexité de la vie et les contradictions de la société.  « Le drame tient de la tragédie par la peinture des passions et de la comédie par la peinture des caractères », écrit-il encore. Donc grotesque et sublime, beau et laid, tragique et comique peuvent se retrouver dans une même œuvre.
  • Le drame romantique se caractérise donc par un double projet : représenter le passé historique pour permettre aux spectateurs de comprendre le présent et souligner le rôle de l’individu exceptionnel dans l’évolution d’une société.

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La pièce LUCRECE BORGIA

La famille Borgia est originaire de Valence en Espagne.  Lucrèce Borgia naît à Rome en 1480. Elle est la fille naturelle du pape Alexandre VI et la sœur de César Borgia. On a fait de cette famille un mythe, une sorte de monstre de débauche et de luxure, ce qui reste une légende fortement démentie par les historiens sérieux. Lucrèce Borgia est en réalité la protectrice des arts. Hugo s’inspire de l’histoire des Borgia en transférant toutes les actions sordides de César Borgia, le frère de LucrèceAfficher l'image d'origine, sur Lucrèce elle-même.

Quand il écrit Lucrèce Borgia, Hugo choisit en 1832 un projet provocateur.

Il écrit en même temps 2 pièces jumelles : un père ou une mère cause la mort d’un enfant tendrement aimé.

La provocation consiste à présenter en vers à la Comédie Française celle où le grotesque domine, Le Roi s’amuse, qui montrait la monstruosité physique d’un homme du peuple sauvé par la paternité en s’opposant à la vulgarité des princes de France. Sur le boulevard, à la Porte Saint Martin, il donne en prose celle qui laisse moins de place au grotesque, une tragédie jouée par des acteurs de mélodrame, Lucrèce Borgia. La première est sifflée et interdite après la première représentation, la seconde, Lucrèce Borgia, sera le plus grand succès théâtral de Victor Hugo.

En choisissant d’écrire la pièce en prose et non en vers, en choisissant aussi la typologie des personnages, on peut voir une volonté chez Hugo de ne pas s’éloigner trop des codes du mélodrame, par exemple en présentant Gennaro, le fils de Lucrèce, comme un redresseur de torts qui purge la terre d’un monstre. Par contre, il subvertit les codes du mélodrame, car le contrepoison, d’habitude donné à des fins optimistes, est ici inversé, puisqu’il sera l’élément de la confrontation mortelle entre la mère et le fils.

Hugo écrit dans sa préface : « Eh bien, qu’est-ce que Lucrèce Borgia ? Prenez la difformité morale la plus hideuse, la plus repoussante, la plus complète ; placez-la là où elle ressort le mieux, dans le cœur d’une femme, avec toutes les conditions de beauté physique et de grandeur royale qui donnent de la saillie au crime et maintenant mêlez à cette difformité morale un sentiment pur, le plus pur que la femme puisse éprouver, le sentiment maternel ; dans votre monstre, mettez une mère ; et le monstre intéressera, et le monstre fera pleurer et cette créature qui faisait peur fera pitié et cette âme difforme deviendra presque belle à vos yeux … « .

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QU’EST CE QUI FAIT L’ORIGINALITE DE LUCRECE BORGIA ?

C’est d’abord le mélange du tragique et du grotesque.

Le tragique d’abord : Hugo dira : « Les Borgia sont les Atrides du Moyen-Age ». Quel est le sens de cette expression ? Les Atrides sont une famille de l’Antiquité marquée par la fatalité. On n’échappe pas à son destin. Leurs plus célèbres représentants sont Agamemnon, Oreste, Clytemnestre. De la même façon qu’Oreste tue sa mère qui a fait assassiner son père, Agammenon au retour de la guerre de Troie, Gennaro, comme Oreste, tue sa mère pour se venger de la mort de son frère d’armes, Maffi.

La fatalité est bien un ressort de la pièce, car dès la scène 1, Maffio, son frère d’armes, rappelle à Gennaro : « Un astrologue nous a prédit que nous mourrions tous deux de la même mort et le même jour ». Dès la scène 1 aussi, Jeppo dit à Gennaro : « Tu as le bonheur de t’appeler simplement Gennaro, de ne tenir à personne, de ne traîner après toi aucune de ces fatalités, souvent héréditaires, qui s’attachent aux noms historiques ».

L’intrigue de Lucrèce Borgia repose aussi tout entière sur l’ironie tragique : Gennaro regrette de ne pas voir pleurer sa mère, alors que celle-ci est devant lui les yeux baignés de larmes. Ou encore : dans sa soif de vengeance, Lucrèce ordonne la mort de celui qui a profané son nom, (au fronton de sa demeure, il a soustrait le B de Borgia, ce qui fait qu’il ne reste plus que le mot Orgia), sans savoir que c’est justement son fils qu’elle condamne à mort.

Ainsi, le thème de la faute héréditaire rapproche Lucrèce Borgia de la tragédie antique.

Au code tragique appartient également la prééminence accordée aux grands : les personnages sont tous aristocrates. Une autre caractéristique du tragique est de susciter pitié et terreur qui doivent fonctionner comme une catharsis, c’est-à-dire comme une façon de se débarrasser de ses pulsions mortifères. Ainsi, la soif de vengeance de Lucrèce suscite la crainte et contraste plus loin avec le désespoir qu’elle manifeste lorsqu’elle découvre l’empoisonnement de son fils. Elle est alors une mère pathétique qui émeut le spectateur.

En retour, Gennaro éveille l’horreur du spectateur en tuant sa propre mère.Afficher l'image d'origine

Le grotesque ensuite : Il se manifeste tout d’abord au niveau du langage : « Au buveur, joyeux chantre / qui porte un si gros ventre/ qu’on doute, lorsqu’il entre/s’il est homme ou tonneau. »

Le carnaval est aussi une manifestation du grotesque : on y parle du corps, du manger et du boire. C’est un espace de fête où s’abolissent les contraintes, où le désir, l’appétit, l’agressivité se donnent libre cours et proposent des tableaux de débauche et de beuverie. Le carnaval, c’est aussi le rire et la présence du bouffon.

Mais ce carnaval a un double sens : le vin est empoisonné et ce qui devrait être fête devient signe de mort et finalement l’ivresse, en quelque sorte déclinaison mineure de la folie, rend aveugles les participants et les conduit à la mort. Quant au rire, il ne peut pas se partager avec le spectateur : c’est un rire qu’on regarde, qui n’est pas vécu, car on en sent la fausseté. Le rire dans cette pièce n’a rien de rabelaisien. Il est au contraire satanique, mordant, désespéré. C’est le rire de Gubetta, c’est celui de Satan toujours porteur de mort.

Le carnaval, c’est aussi le masque, à la fois camouflage du nom (le bouffon Gubetta, fidèle bras droit de Lucrèce, se fait l’égal des grands seigneurs qu’il mystifie) et camouflage de la mort (comme la cagoule à tête de mort qu’observe finalement la bande de gens emprisonnés.)

Ainsi, le carnaval dans Lucrèce Borgia est l’association du grotesque par toutes ces scènes de beuverie et du tragique, car aucune issue ne permettra aux jeunes gens de s’échapper. Quant au personnage de Gennaro : il est bien un héros romantique. En effet, Gennaro est jeune, juste et brave, fidèle en amitié, mais il se signale essentiellement par son indolence et sa passivité, faites de sommeil et de rêveries. D’ailleurs, dès la scène 1, il s’endormira alors que ses camarades d’infortune raconteront ce qu’ils croient savoir sur les Borgia. Dans la dernière scène également, la princesse Negroni dira à Maffio : « Monsieur le comte Orsini, vous avez là un ami qui me paraît bien triste ». Il semble dépassé par une époque qui ne lui laisse pas beaucoup de place, un monde en désordre, difficile à aborder.

Quelles sont les significations de la pièce ?

Dans sa préface, Victor Hugo écrit : « L’auteur de ce drame sait combien c’est une grande et sérieuse chose que le théâtre. Il sait que le drame, sans sortir des limites impartiales de l’art, a une mission nationale, une mission sociale, une mission humaine ».

Sur le plan politique :

Rappelons-nous d’abord la situation politique en juin 1832 : Paris est alors le théâtre d’une insurrection qui a pour origine la tentative des républicains  de renverser le gouvernement à la mort de Casimir Perrier. La garde nationale intervient et fait plus de 800 victimes. Ainsi, dans cette période troublée de l’Italie renaissante, au milieu de la cour décadente des Borgia qui pourrait symboliser la situation politique de 1830, Gennaro pourrait apparaître comme un   héros révolutionnaire, celui de 1789 d’abord. La décapitation du nom Borgia en Orgia s’apparente à un régicide. D’ailleurs, Jeppo met en garde son ami sur les conséquences de son geste : « Gennaro, cette lettre de moins au nom de madame Lucrèce, c’est ta tête de moins sur tes épaules ».

C’est aussi la révolution de juillet 1830 qui apparaît en filigrane dans Lucrèce Borgia : n’est-elle pas inscrite dans cette mutation du pouvoir qui se veut charitable et libéral, mais qui va quand même tuer le peuple qui se révolte ?  Ainsi en est-il de Lucrèce Borgia qui voudrait abandonner son portrait de criminelle pour se faire aimer de son fils, alors qu’elle va faire tuer les compagnons d’armes de Gennaro.

Et peut-on voir autre chose dans ce Gennaro que l’écrivain de 1830 qui stigmatise publiquement la vieille société ? La fatalité est donc cette société qui ne change que pour redevenir aussi sanglante, inéluctable, oppressive : on a fait la révolution française, mais la garde républicaine a quand même tiré sur la foule.Afficher l'image d'origine

Anne Ubersfeld dit encore : « Le théâtre d’Hugo traduit l’impuissance de l’individu à trouver son être propre, à agir sur l‘histoire, à dépasser les conflits des générations en rachetant la malédiction du passé ». Ici figure en effet l’importance d’un passé, vivant finalement au cœur du présent, un passé fantôme qui hante les réalités présentes comme un ferment de destruction. La fonction de la mère, ici, dans cette pièce est à la fois sujet du mal et du plus grand amour pour l’enfant … Lucrèce adore son fils, mais contribue à le détruire ; et si on voulait faire une lecture plus politique de la pièce, on pourrait dire que c’est dans cette société ancienne, symbolisée par la mère, celle où vit Victor Hugo, que les structures du passé compromettent l’avenir, sans solution visible autre que la mort. Gennaro ne pourra pas racheter la malédiction du passé : il deviendra un meurtrier, celui de sa mère. Acte politique certes, mais ce geste n’obéit-il pas aussi à une intuition personnelle, celle de venger sa mère ? Loin de représenter le peuple, d’ailleurs étonnamment absent dans cette pièce, Gennaro est le plus pur produit d’une aristocratie qu’il condamne. Il se fait armer chevalier et affirme : « Moi, je ne sers que des causes justes. Je veux pouvoir déposer aux pieds de ma mère une épée nette et loyale comme celle d’un empereur ». (Acte 1, 1ère partie, scène 4).

Sur le plan psychanalytique :

En revendiquant l’héritage des Atrides, l’écrivain occulte aussi l’aspect œdipien de la pièce, car, comme dans la pièce de Sophocle, Gennaro-Œdipe est bien à la recherche de son identité. A l’instar d’Œdipe, il apprend, à l’âge de 16 ans, que le pâtre qui l’a recueilli n’est pas son père et il décide alors de partir à la recherche de son identité. Il entretient d’ailleurs avec Lucrèce, qu’il ne reconnaît pas comme sa mère, des sentiments ambigus : il reconnaît d’abord sa beauté, se sent au fond du cœur « quelque chose qui l’attire vers elle ».

Anne Ubersfeld affirme : « Ce qui paraît capital à Hugo c’est la justification de l’être maudit, du monstre humain ou social, de l’individu marginal, révolté ou exilé de l’ordre social ».Afficher l'image d'origine

Hugo, comme on l’a vu, utilise les ressorts du mélodrame en écrivant Lucrèce Borgia. C’est à la fois un atout, mais aussi   un appui redoutable, car on ne discerne pas, au premier abord, à quel point il subvertit ces ressorts en remplaçant l’affrontement manichéen soulignant à la fois une face d’ombre et une face de lumière : Lucrèce est une grande criminelle, mais il souhaite en montrer aussi la grande humanité à travers son amour pour son fils. D’ailleurs, on pourra retrouver cette ambivalence dans les personnages romanesques qu’il créera ensuite, dans les Misérables par exemple, comme  le personnage de Jean Valjean, ou celui de la fille des Thénardier, Eponine, qui se dit « la fille au loup » qui peut seule tenir tête à son père.

Pour terminer, le drame romantique a largement contribué à favoriser l’évolution théâtrale, à faire évoluer les codes, à s’en débarrasser. Ses représentants étaient animés d’une fougue, d’une exubérance de jeunesse, de bouffées de lyrisme, de mélancolie ou de révolte. C’est une révolte contre un siècle veule et insensible à un idéal où les républicains sont aussi médiocres que leurs sordides tyrans et où le peuple accepte le joug qui l’opprime.