Animaux de béance

par Camille Mutel – Création 2017

Camille Mutel est danseuse interprète et chorégraphe.  Elle se forme à la danse butoh avec Masaki Iwana et s’ouvre à la culture asiatique, son rapport au silence, au temps, à l’espace, au vide, à travers notamment les notions de wabi sabi (principe d’imperfection, d’impermanence et d’incomplétude) et de ma (l’espace-temps qui relie et sépare les choses).

Depuis quelques années, elle interroge la notion de nudité, que ce soit dans ses propres projets au sein de sa compagnie Li(luo), ou comme interprète pour d’autres chorégraphes (Nou de Matthieu Hocquemiller, Dream.land de Cosmin Manolescu, etc.). Elle va même jusqu’à s’engager pendant une période dans la pratique professionnelle du striptease.

Elle joue avec le sens kaléidoscopique de la nudité. Tantôt révélatrice de manque (Vestale), de solitude (Le Sceau de Kali), tantôt questionnant le désir (Symphonie pour une dissolution) et le rapport au pouvoir (Effraction de l’oubli).

Sur chacune de ses pièces, elle s’entoure de collaborateurs de différents horizons (éclairagistes, chanteurs, danseurs, compositeurs, photographes, plasticiens etc.) Ensemble, ils écrivent des « objets » chorégraphiques – le plus souvent de petites formes, solo, duo ou trio.

Il y a dans sa démarche une unité autour du questionnement de la présence qu’elle interroge à travers la mise en scène de l’absence, l’oubli de soi, la dissolution du corps dans la lumière, la rupture de l’image sonore et visuelle, la disparition de la continuité.

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 Il y a un endroit où le réel du corps intime transgresse les catégories du corps social, ne tient pas compte des normes communautaires, de l’âge, et met en doute jusqu’à l’identité sexuelle. Il y a un endroit où, dans le mouvement de la vie, l’être est plus vaste, plus fragile et plus incertain que toutes les structures existantes pour le décrire. En s’inspirant, sans la reconduire, d’une forme rituelle médiévale originaire de Sardaigne, la chorégraphe Camille Mutel cherche à interroger cet espace d’une « crise de la présence ». La danse de l’Argia, sorte de tarentelle Sarde, offre un réservoir de pratiques symboliques organisées pour traverser collectivement et singulièrement l’état confusionnel d’un individu au sein d’un village, en réponse à son trouble et au doute sur sa propre forme – prise au sens de santé, mais aussi de contours de soi, et de modalité d’apparaître. L’ensemble de la communauté soutient la crise de l’un d’entre eux, et se rassure elle-même en offrant un asile à la possibilité d’une crise pour chaque membre.

Camille Mutel se propose pour la première fois de rester au bord du plateau, afin de guider les trois artistes qu’elle a invités à engager leurs matériaux, et leurs incarnations des pratiques et des outils qu’ils manipulent : voix et corps. Organisant la rencontre et le sens qu’elle va prendre pour le spectateur, elle alimente les imaginaires, et oriente la mise en mouvement vers une animalité et un jeu de dialogues entre nudités et costumes. Elle envisage le corps dans son hétérogénéité, sa multiplicité et son réel, résolument plus complexe que la simple enveloppe d’une identité définie. Dans la béance de l’être, elle envisage que se trouvent les ressorts d’une créativité, d’une invention de soi qui concerne tout le monde, acteurs et spectateurs de ce moment de permissivité, finalement curatif. La performance est sans doute, au 21e siècle, le lieu dédié pour reposer des questions existentielles et vitales, qu’auparavant les communautés prenaient en charge au travers de festivités, de carnavals et de rituels.

 

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