A vif

De Kerry James

La critique de :  CLIQUE

À Vif met en scène deux élèves-avocats, l’un banlieusard et l’autre parisien. Finalistes d’un concours d’éloquence, ils s’affrontent pendant une heure et quart, droits comme des i sur la scène quasi-nue. Symboles, dixit l’auteur, de « deux France qui ne se connaissent pas ou s’ignorent », ils s’écharpent sur une question posée par un jury imaginaire : « l’État est-il le seul responsable de la situation actuelle des banlieues ? ». Non ! pour Soulaymaan Traoré, originaire d’Orly comme Kery James qui l’incarne. Yann Jaraudière (le comédien Yannick Landrein), un gosse de riches né pour le métier, défend le camp du « oui » et blâme les institutions.

Le choix même des comédiens renforce le contraste entre les personnages : tout les oppose, jusqu’au physique – sauf leur ferveur au jeu. Face à un Kery James noir et massif, au sourire puissant, Yannik Landrein a le coiffé-décoiffé de la bourgeoisie parisienne, le petit costume qui va avec et joue le blanc-bec comme pas deux. Sa diction « de théâtre » est chantante et maîtrisée quand Kery, plus habitué de l’Olympia que du Rond-Point, aura toujours dans la voix l’impertinence de ses années rap. Ça ne le dessert pas, loin de là : à 38 ans, il leurre tout le monde en novice du barreau.

L’échange est vif et cinglant. Éducation, déterminisme social, « victimisation »… tout y passe. « Il faut arrêter de nous prendre pour des assistés », martèle Soulaymaan. Pour lui, les banlieusards manquent de solidarité, de vision et plus encore, d’auto-critique. Balivernes pour Jaraudière, qui répète que le problème est structurel. Tous les maux, selon lui, viennent de « ceux qui nous dirigent ». Il accuse son rival d’amnésie : soit, le jeune banlieusard a pu s’extraire du système. Mais n’est-il pas l’exception qui confirme la règle ?

On sent que pour écrire le scénario, « Muhammad Alix » a boxé contre lui-même et choisi la contradiction pour discipline. Alors que la cadence s’emballe et que chaque minute apporte son lot d’épaisseur au discours, chacun croit camper sur ses positions mais glisse en fait vers celles de l’autre. Pour mieux attaquer, les adversaires s’écoutent. Ils questionnent identités et croyances, révisent leurs préjugés. La joute verbale crée la nuance, bouscule… et unit : Yann Jaraudière et Soulaymaan Traoré se moquaient l’un de l’autre, ils finissent par rire ensemble.

L’angoisse était inutile : À vif est une pièce grave, importante et accessible. Loin de l’exercice rhétorique convenu, elle se fait œuvre poétique, enveloppe le spectateur et s’achève en musique. Côté références, elle navigue entre la tirade du nez de Cyrano de Bergerac, « nique sa mère le maire »du film culte La Haine, et L’ascenseur social est en panne, j’ai pris l’escalier, le best-seller de l’entrepreneur des Yvelines Aziz Senni (2005, éd. L’Archipel). Elle est aussi actuelle et n’oublie pas – sans le nommer – Adama Traoré, mort asphyxié cet été lors d’un contrôle de police.

Là où auraient pu régner redondances et clichés, on a trouvé du rythme et de la nuance, une pièce humble et puissante qui donne à réfléchir. On est aussi frustré – où sont les réponses ? – mais c’était couru d’avance. « C’est une pièce qui commence par une question, et qui se termine par une question » nous avait prévenus Kery James.  C’est la dernière que pose À Vif.« Les Français ont-il vraiment les dirigeants qu’ils méritent ? »

La critique d’ : Europe 1

Une joute verbale d’opinion. « La banlieue n’est pas une immense crèche à ciel ouvert peuplé de nouveaux nés ! Il y a, en banlieue comme partout en France, des gens désireux de prendre pleinement part à leur propre histoire et à celle du pays », lance sur scène le personnage incarné par Kery James, jeune français d’origine africaine qui défend que l’Etat n’est pas le seul responsable dans ce mal des banlieues. Face à lui, l’avocat blanc issu d’un milieu favorisé rejette en bloc la faute sur les politiques : « Ils se présentent au peuple dégoulinants d’hypocrisie, essayant de se montrer sous ce qu’ils croient être leur meilleur jour, en s’écriant ‘votez pour moi !’ mais ‘votez pour moi’ signifie au fond ‘donnez-moi des responsabilités !' »

Des jeunes bouleversés. De cette joute verbale et théâtrale, les idées reçues ne ressortent pas indemnes… tout comme les jeunes de banlieues venus nombreux voir la star du rap, qui en ressortent bouleversés, parfois les larmes aux yeux. « C’est ce qu’on pense aussi dans les banlieues : l’Etat est responsable ! L’Etat est responsable mais pas que en fait… Quand on veut, on peut, mais on se bat deux fois plus que les autres et on galère deux fois plus que les autres, on n’a pas les mêmes chances, mais il ne faut pas que ce soit un handicap, au contraire, faut en faire sa force, c’est exactement ce qu’a dit Kery », témoigne auprès d’Europe 1 une jeune femme du public.

« Rapprocher deux Frances ». À travers sa pièce politique, Kery James défend l’idée de rapprocher « deux Frances » : « L’objectif de la pièce est de déclencher un dialogue. Il y a des abonnés du théâtre et puis il y a des gens qui viennent me voir parce que c’est Kery James, des gens qui n’ont jamais mis l1 pour voir l’articles pieds dans un théâtre et qui viennent pour la première fois et ça c’est très intéressant. C’est une pièce sur les nuances : tout n’est pas noir ou blanc, il y a aussi du gris », assure Kery James.

cliquez sur Europe

La critique de l’Humanité : Kery James dans un foudroyant duel sans armure

Pour sa première sur les planches comme auteur et comédien, le phare du rap manie la nouvelle corde à son arc avec maestria. Et touche ses cibles – complaisance, soumission… – en plein dans le mille.

Sur la scénographie sobre de Mathieu Lorry-Dupuy, À vif nous emporte là où nous ne nous y attendons pas. Habité d’une exigence artistique et d’une probité intellectuelle acérées, Kery James s’empare du théâtre avec brio. Il nous interpelle, secoue les clichés, pique d’humour ou d’ironie son verbe radical.

Entretien avec Kerry Jones : cliquez sur Humanité pour accéder à l’article complet