Introduction minute à SAÏGON

Peu de spectateurs de Saïgon, présenté récemment à La Filature, ont eu la chance d’assister à l‘introduction minute de Dominique Réal.

Il n’est pas trop tard pour se plonger dans l’histoire troublée de l’Indochine et du Viet Nam et pour découvrir  les propos de Caroline Guiela Nguyen sur le spectacle qu’elle a crée :  Saïgon

L’Indochine, un trou dans la mémoire française 

Je savais depuis peu que j’aurais à présenter ce spectacle, lorsque j’entendis Caroline Guiela-Nguyen dire que Saïgon était un spectacle « documenté », pas un documentaire. Son expression m’a intriguée et orientée vers la piste d’une mémoire vivante, communicative, qui fermentait encore.

Peu après, je suis allée à Strasbourg, successivement dans deux excellentes librairies. Je n’y ai trouvé qu’un seul ouvrage sur l’histoire contemporaine du Vietnam. Solide d’ailleurs : Viêt-Nam, fractures d’une nation,  une histoire contemporaine de 1858 à nos jours ; édition La Découverte.Si l’Asie du sud-est avait été, cette année, au programme du Capes ou de l’agrégation d’histoire, ma perception aurait été biaisée. Là, pas de doute : l’Indochine, le Viêt-Nam, même, sont tombés dans un  trou de silence, n’intéressent ni les auteurs, ni les lecteurs, sauf aux rayons tourisme et cuisine.

Du coup, j’ai convoqué ma propre mémoire de l’Indochine : maigre butin.

Un service à café en porcelaine « de Chine », très mince, à dragons bleus sur fond blanc. Quelques bijoux, dont un bracelet de jade et d’or, trop fragile pour être porté. Le tout offert à ma grand-mère par sa sœur, épouse d’un officier qui fit sa carrière aux colonies, dont plusieurs années en Indochine.

Le même bracelet exactement, au poignet d’une vieille dame de mon village du Gers, dans les années 60.

Le même grand-oncle officier, à la tête d’un groupe de soldats ou de coolies, travaillant des rizières en Camargue, pendant la deuxième guerre mondiale.

Le mot « eurasien /eurasienne » qu’on entendait dans les années 50.

Un oncle de mon mari, réputé « tête brûlée », engagé volontaire en Indochine. Non sans séquelles. Mort jeune.

Une conversation où j’entendis pour la seule fois, à 60 ans, le mot « gna kwé ». L’équivalent de plouc, de bouseux, de melon…

Des fragments de mémoire culturelle : Le Barrage contre le Pacifique, de Marguerite Duras, Le Crabe-tambour et La 317ème Section de Pierre Schoendorffer.

C’est peu. Bien sûr, j’ai éliminé toute connaissance ultérieure d’ordre professionnel.

Si j’avais interrogé chaque personne présente, le trou aurait-il été moins grand ?

 

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L’Indochine coloniale, 1858-1954

Les facteurs de la conquête 

  • L’effacement de la Chine, puissance régionale, déchirée par les guerres civiles, au 19ème s., incapable de protéger son vassal du sud, l’Empire du Viêt-Nam. Fondé en 1802, il réunissait pour la première fois tous les Vietnamiens, du nord au sud, dans un Etat centralisé et moderniste, semblable au Japon de l’ère Meiji, en moins efficace.
  • Une vigoureuse offensive missionnaire catholique, en Asie du sud-est, qui suscita de violentes persécutions antichrétiennes, de la part de l’Empire du Viêt-Nam.
  • La pression des milieux d’affaires et des militaires français (la marine), dans un contexte de vive concurrence avec les Anglais, pour accaparer le marché chinois, à partir du delta du Mékong (région de Saïgon), que l’on croyait être la voie la plus rapide.

Conquête militaire brutale 

1858-1887

Alternance de coups de force et de négociations diplomatiques, elle fut plutôt subie que voulue par les gouvernements français : ils se laissèrent faire, quand les amiraux-gouverneurs de la péninsule leur apportèrent de nouveaux territoires conquis.

La conquête, très violente par nature, se fit du sud au nord. (Lire Pierre Loti, Trois journées de guerre en Annam).

Elle fut suivie d’une longue phase de « pacification », de 1887 à 1905, qui n’écrasa jamais complètement la résistance à la colonisation.

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La colonisation

Ce fut une humiliation. Moins d’un siècle après l’unification des Vietnamiens en un seul Etat, la France le disloqua en trois morceaux : la Cochinchine, au sud, avec le statut de colonie ; l’Annam et le Tonkin, au centre et au nord, deux protectorats, fédérés avec le Laos et le Cambodge, dans l’Union Indochinoise, créée en 1887. Il s’agissait d’affaiblir le sentiment national vietnamien. Ce fut l’inverse qui se produisit.

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Elle provoqua une acculturation complète : toutes les structures sociales, administratives, économiques, anthropologiques furent bouleversées. Or, elles étaient remarquablement stables et plutôt équilibrées.

Elles furent remplacées par une économie de prédation, caractérisée par la lourdeur des impôts en argent et en travail, par l’appauvrissement des agriculteurs vivriers et des artisans (90% de la population), par l’exportation de produits agricoles, forestiers, miniers, par la structuration des infrastructures urbaines et de transport uniquement en fonction des exportations.

Il est à noter que l’Indochine fut la seule zone rentable de l’empire colonial français.

La colonisation suscita une collaboration : En 1945, on comptait environ 28 millions de Vietnamiens et 35000 Européens. Pour administrer directement , la collaboration d’une fraction de la population était indispensable. Elle se fit par intérêt ou par espoir d’une reconnaissance par la métropole de l’émancipation et de l’égalité des droits. Elle fut surtout le fait d’anciens lettrés de la caste mandarinale et de fonctionnaires francophones, issus des 10% d’enfants vietnamiens scolarisés.

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D’autres choisirent la rébellion. Jamais éteinte, elle prit toutes les formes : jacqueries, guérilla, mutineries, terrorisme. En général d’un très haut niveau intellectuel, les acteurs de la rébellion  venaient de milieux politiquement  extrêmement variée : lettrés maquisards, sectes religieuses violentes, partis nationalistes réformistes et révolutionnaires, précocement marxistes, soutenus par le Guomintang chinois, l’envahisseur japonais, le parti communiste chinois, selon les cas.

Ceci servit à justifier une féroce répression : bombardements, fusillades, exécutions sans jugement, arrestations, déportations dans des bagnes, dont le sinistre îlot de Poulo. La répression nourrit la radicalisation du sentiment national, surtout à partir des années 1920.

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La guerre d’Indochine

Indochine et Algérie furent les deux seuls et les deux premiers cas de décolonisation par la guerre de la part de la France. Deux défaites.

Le Japon joua un grand rôle : la défaite française de juin 1940, face à l’Allemagne, permit au Japon, dictature militaire raciste, d’occuper l’Indochine. Un régime administratif mixte, franco-japonais (1941-1945) aggrava l’exploitation coloniale (par exemple, il y eut 2 millions de morts de faim en 1944-45. En sous-main, les Japonais entretinrent le racisme anti-blanc, en soutenant les courants nationalistes vietnamiens, sauf les communistes. Parallèlement, le Guomintang chinois soutint , contre les Japonais, un front révolutionnaire indépendantiste vietnamien, très hétéroclite, le Vietminh (créé en 1941), dirigé par les cadres du Parti Communiste indochinois clandestin : Hô Chi Minh, Giap, Pham Van Dong. Le Vietminh organisa des maquis et commença à noyauter les campagnes.

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C’est le vietminh qui remporta la course à l’indépendance : le 9 mars 1945, les Japonais désarmèrent le militaires français et favorisèrent « l’indépendance » proclamée par l’empereur Bao Dai , et un gouvernement projaponais.

Le Vietminh saisit alors l’opportunité, se présentant aux Alliés, USA, URSS, GB, comme anti-japonais, non inféodé à la Chine et surtout capable de déclencher le soulèvement général du Vietnam, grâce à l’ALN, l’armée de libération nationale vietminh. Ce qu’il fie, en Août. Bao Dai abdiqua. Le 02/ 09/1945, à Hanoï, Hô Chi Minh proclama la République démocratique du Vietnam.

Dès lors, les ultra, Vietnamiens et français, poussent à la guerre, ruinant toute tentative de compromis négocié.

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Ce fut une guerre coloniale, née de la volonté, déjà périmée en 1943, de de Gaulle, de restaurer la grandeur de la France , en reconquérant l’Indochine. Cependant, pragmatique, il laissa latitude au général Leclerc, chef du Corps Expéditionnaire Français d’Extrême-Orient, de négocier avec le Vietminh qui semblait incontournable. Mais, cette position fut durcie, après le retrait de de Gaulle (1946) par les va-t-en guerre du MRP au début 4ème république, sous la pression du lobby colonial et de l’armée. Issue des Forces Françaises Libres, elle voulait effacer l’humiliante défaite de 1940 face aux Allemands.

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Mais ce fut, d’abord, une guerre civile : 600 000 Vietnamiens se combattirent ; 90 % des victimes furent vietnamiennes. L’objectif du Vietminh était double : chasser les français et unifier tout le Vietnam du nord au sud, sous sa domination. Or, dès septembre 45, dans le sud, des nationalistes vietnamiens anticommunistes firent alliance avec les français, contre le Vietminh.

En réalité, de 1945 à 1976,, pro et anti-vietminh guerroyèrent pour imposer chacun sa légitimité.

Ce fut, aussi, à partir de 1949, un « front chaud de la guerre froide », contemporain de la guerre de Corée. Le Vietminh reçut massivement aide financière, logistique, militaire, stratégique, de la Chine, communiste depuis octobre 1949, et de l’URSS. La France et le Vietnam sudiste anticommuniste reçurent argent et armement des USA.

Pourtant, la France s’enlisa :

D’un côté:

  • Le CEFEO : 200 000 hommes, 1/4 d’Européens, surtout officiers et sous-officiers, 3/4 de troupes coloniales  d’Afrique du nord et d’Afrique. l’armée nationale sudiste : 200 000 hommes.

Sans appui de la population, surtout à la campagne, armés de façon hétéroclite, souffrant du climat, mal commandés : la tactique était mal adaptée à la guérilla des adversaires, dont on avait sous-estimé le nationalisme ; fautes stratégiques lourdes ; manque de crédits. En gros, les français tiennent  le jour les routes reliant des fortins isolés. La nuit est au Vietminh.

de l’autre :

  • Le Vietminh, 125 000 soldats réguliers, 75 000 miliciens, 300 000 « forces populaires » civiles, garçons et filles très jeunes ; dénuement militaire, mais patriotisme en acier, réservoir inépuisable d’hommes déterminés à mourir ; stratégie intelligente d’évitement et de harcèlement de l’ennemi, selon le modèle de la guérilla maoïste. Progressivement le Vietminh prend le dessus. Le 7 mai 1954, le camp retranché de Dien Bien Phu capitule, entraînant la chute du gouvernement.

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Pierre Mendès-France, investi président du Conseil, liquide la guerre et la colonisation, en signant les accords de Genève, en juillet 1954. Ils prévoient le partage provisoire du Vietnam en deux, sur le 17ème parallèle, des élections générales avant 2 ans, le départ des Français.

Il n’y eut jamais d’élections, les USA prirent le relais de la France, dans la « guerre du Vietnam ». La guerre civile des vietnamiens dura encore 22 ans. Le Vietminh l’emporta et imposa sa dictature et la réunification, en 1976.

Dans cette histoire chaotique et impitoyable, une infinité de groupes ont, tour à tour, été victimes. Leurs douleurs ont été tues, de gré ou de force. Le passé n’a jamais été purgé. Tous ces groupes sont les fragments hétérogènes d’un pays de fantômes.

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Saïgon, une oeuvre polyphonique consacrée à ces porteurs de mémoires éclatées

C’est un tressage de langues, d’accents, que nous aurons parfois du mal à comprendre, mais qui font entendre la diversité des origines, des idiomes, des générations.

C’est le résultat de deux ans de travail collectif : un long processus d’enquête, de rencontres, d’immersion, à Hô Chi Minh Ville (ex-Saïgon), dans le 13ème arrondissement de Paris, suivi de l’écriture au plateau, par des comédiens, professionnels et amateurs, Français et Vietnamiens, Nationaux et en exil. Porteurs d’expériences différentes, ils ont élaboré un récit ensemble, rapproché des mondes séparés par l’Histoire.

Le lieu glisse : un restaurant vietnamien, cuisine à gauche, karaoké à droite. A Paris ? A Saïgon ? Les deux.

L’époque balance : de 1956, 2 ans après la défaite française. Le Vietnam victorieux, indépendant, provisoirement coupé en deux, rêve encore d’unification. Pourtant, la guerre civile couve. Les Français partent, civils et militaires, et, avec eux, les Vietnamiens les plus menacés ou les plus compromis. On les appelle les Viet Kieu, les Vietnamiens de l’exil.

…à 1996 : après l’effondrement soviétique, une loi du régime communiste vietnamien autorise le retour des Viet Kieu.

Qu’ont encore en commun ceux qui sont restés et ceux qui sont  partis ?

Le couple mémoire/Histoire

Le restaurant, Saïgon, la ville, ne concernent pas seulement les Vietnamiens, les Français installés en Indochine, ceux qui s’y sont battus, leurs descendants. C’est un lieu « où notre mémoire travaille », « un lieu qu’une communauté réinvestit de son affect et de ses émotions », selon Pierre Nora, historien , concepteur de la notion de lieu de mémoire.

Caroline Guiela-Nguyen écrit : «  Je ne veux pas de discours sur les gens, je veux les gens eux-mêmes. La colonisation est dans le coeur même de ces êtres humains. » Son propos est l’Histoire sous sa forme intime ; comment elle a traversé tant de vies, s’est divisée en histoires particulières, comme un fleuve se divise en bras.

« La France doit se raconter au-delà de ses frontières. Nous sommes faits d’autres histoires que la nôtre, nous sommes faits d’autres blessures que les nôtres. »

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Retrouver le trajet des larmes

Caroline Guiela-Nguyen réveille des êtres manquants, des voix éteintes.

« Hô-Chi-minh-ville est une ville blessée qui a son propre fantôme, Saïgon. Saïgon est une ville morte, gonflée d’histoires et de mythes » ; elle est « chargée d’histoires de départ, d’exil, elle est peuplée d’êtres qui manquent dans les familles et c’est cette absence qui engendre la fiction. Paradoxalement, plus la mémoire que l’on a de l’autre est en péril, plus nous avons besoin de nous souvenir. C’est comme cela que nous créons du mensonge, du mythe. Il y a toujours quelqu’un à pleurer et tout l’enjeu de notre spectacle est de retrouver le trajet des larmes. »

Le mélodrame est omniprésent dans la vie quotidienne des Vietnamiens : karaoké, chansons populaires qui disent l’amour, l’exil, la mort, les fleurs. C’est la permanence pudique de la nostalgie, de la douleur, la douleur de l’impossible retour.

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