La photographie au Cambodge avec Christian Caujolle

Venu pour accrocher à la galerie de La Filature, l’exposition « 40 ans après, la photographie au Cambodge aujourd’hui », Christian Caujolle  a offert aux Amis de La Filature le privilège d’un entretien sur sa carrière et  la présentation de l’exposition. Les Amis de La Filature ne pouvaient laisser passer cette occasion de rencontrer un   » formidable passeur et découvreur, auteur, critique et commissaire , un personnage mythique de la photographie qui a joué un rôle capital pour lui donner toute sa place dans le monde de l’art et de la presse  » pour reprendre les termes consacrés de ses biographies.

Curiosité et refus des conventions

Christian Caujolle n’était pas prédestiné à faire de la photographie sa carrière. Sorti de l’école normale supérieure de Saint Cloud, il est hispanique de formation. Il s’oriente  vers la sociologie et commencera une thèse, qu’il ne terminera pas,  sur les albums de famille .  Il est alors proche de Roland Barthes et Michel Foucault.

A la question : Roland Barthes et Michel Foucault ont-ils influencé son regard  photographique ?   Christian Caujolle répond après quelque secondes de réflexion : ils m’ont donné le sens de la curiosité et le refus des conventions. Il nous révèle la naissance de « La chambre claire » de Roland Barthes. Barthes n’avait pas l’intention d’écrire un livre sur la photo mais sur le cinéma. Il rédigeait beaucoup de fiches sur des sujets ponctuels. Après le décès de sa mère, il a écrit une fiche sur le portrait de sa mère,  qui a été le point de départ de « La chambre claire« . Barthes n’était pas un amateur de photographies, mais il se passionnait pour les photos de Paris-Match et du Nouvel Observateur Photo. Barthes jonglait avec les concepts et n’avait pas besoin de connaissances sur la photo. Ce qui l’intéressait, c’était de savoir comment l’image lui parvenait, ce qu’elle produisait et dans quel contexte elle avait été obtenue. La question du sens était essentielle. A ce titre, Christian Caujolle apparaît bien comme disciple de Barthes. Quant à Foucault, dont il était moins proche, il dit : il était un grand amateur de peinture surréaliste. Il  a évoqué la photo dans le livre Des Mots et des Choses. Il a montré l’importance  des photos dans l’écriture de l’histoire, mais il a aussi souligné qu’il fallait les mettre en doute comme on met en doute les documents écrits. Un sujet encore bien d’actualité !

La découverte de la photographie, c’est en fait, dans ses jeunes années, à la galerie du Château d’eau à Toulouse, puis à Paris à la galerie Agathe Gaillard à  qu’il l’ a faite. Ces  lieux exposaient tous les photographes alors inconnus comme Brassaï ou Doisneau, mais qui devaient marquer plus tard  la photographie du 20ème siècle. Il rencontre tous les grands noms de la photo, (sauf Walker Evans nous dit-il, avec regret) et leur contact aiguise son regard. N’étant pas lui même photographe, il peut s’ouvrir au regard des autres sans contrainte. Mon mode d’expression est l’écriture nous dit-il. Ce désir d’écrire sur la photo et les photographes, il le réalise en participant à la création de la collection  Photopoche avec  Robert Delpire. C’était la première collection de livres consacrés à la photo en petit format qui a connu, après un début hasardeux  (personne ne voulait financer ou éditer ce type d’ouvrage) un succès considérable. Cette collection est maintenant éditée dans plusieurs pays, à laquelle il a collaboré en écrivant l’introduction de 6 des volumes.

En rejoignant le journal Libération, il peut alors pleinement exercer ses talents : parler des photos et des photographes, découvrir des talents, transmettre (Je suis un passeur dit-il) et innover. Avec Libération, il rénove le format du journalisme et l’utilisation de la photographie. Il crée le « feuilleton photographique » en invitant un photographe à envoyer une photo et un texte par jour pendant 28 jours. Le premier sera Raymond Depardon alors en voyage à New York. Puis Sophie Calle qui enquêtera sur  les personnes dont le nom a été trouvé dans un agenda oublié (?) par un inconnu. Une  expérience qui amènera quelques difficultés avec le détenteur de l’agenda !

Puis, Christian Caujolle crée l’agence VU, qu’il qualifie d’ agence de photographes. En effet, traditionnellement, les agences photographiques indexaient les photographies par thème et non par auteur. Ainsi on pouvait retrouver, par exemple, des photos de Cartier Bresson dans la catégorie « Monuments ». L’agence Vu indexe les photos par auteur. En parallèle, la galerie VU est créée, elle sera une source de revenus non négligeable grâce à la vente des photographies exposées. La galerie Vu déménage avec le changement de propriétaire, et Christian Caujolle quitte alors l’agence, comme beaucoup des  photographes qui y contribuaient.

Démultiplier le possible

Que penser de la photographie aujourd’hui avec l’arrivée du numérique? Le numérique a démultiplié le nombre de producteurs d’images et modifié le mode de circulation, nous dit-il. Le 20ème siècle a été le siècle de la photo, le 21ème siècle est le siècle de l’image, la photo ne représente qu’une petite partie des images produites. Et nous sommes dans la même situation que l’était la photographie peu après sa création. La photographie avait initialement comme référence la peinture, elle a dû inventer un nouveau mode d’expression qui lui était propre.  Aujourd’hui , la photo numérique a pour référence la photo argentique. La révolution numérique n’est pas terminée. le numérique offre de nouvelles possibilités, il reste à créer une nouvelle esthétique propre au numérique. Tout reste à inventer!

Cambodge: identité et mémoire

La curiosité de Christian Caujolle l’a amené à explorer les talents photographiques dans le monde entier. On se souvient de l’exposition de Cristina de Midel , une artiste espagnole qu’il a révélée et à laquelle il avait apporté son concours pour l’accrochage des ses photos à La Filature.

Aujourd’hui c’est vers le Cambodge qu’il se tourne, 40 ans après le massacre commis par les Khmers rouges.

Quatre générations d’artistes sont présentés.

Les plus âgés, ceux qui  ont survécu au massacre et portent encore les stigmates des années terribles qu’ont imposés des Khmers rouges. Les générations suivantes, qui n’ont pas vécu le massacre, mais ont connu le traumatisme qui l’a suivi. Les plus jeunes générations, qui tiennent à conserver l’identité de leur culture nationale et la mémoire de leur pays, face à l’invasion des Chinois qui s’implantent au Cambodge économiquement et par une immigration massive. Quant aux plus jeunes, ils représentent bien  la génération internet, ils participent activement aux réseaux sociaux.

Remissa Mak  qui à 5 ans a vécu l’évacuation de Phnom Penh par les Khmer rouges en 1975, nous livre sa vision de cet événement à l’aide des personnages en papier découpé perdus dans l’univers brumeux et opaque de ses souvenirs d’enfant. Philong Sovan révèle la vie nocturne de Phnom Penh en éclairant les rues obscures de la lumière des phares de sa moto dans une atmosphère intimiste  aux couleurs subtiles. Sophal Neak illustre les métiers  dans des portraits aux visages cachés par les les objets qui caractérisent la fonction des travailleurs. On retrouve aussi la jeune génération avec Ti Tit, avec des  photographies amusantes ou provocatrices bien ancrées dans son époque.

 

 

 

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