Présentation minute de Lucrèce Borgia

Voici le texte de l’introduction minute de Nicole Ott pour le spectacle Lucrèce Borgia

Quelques mots sur Victor Hugo

  • Victor Hugo naît à Besançon le 26 février 1802 en même temps que le XIXe siècle et meurt à Paris le 22 mai 1885. Autant dire qu’il vivra tous les événements politiques d’un XIXe siècle très mouvementé.
  • Il dit très tôt, à 14 ans, vouloir être « Chateaubriand ou rien ».
  • Il prend une part active à la vie politique de son pays. Elu député, d’abord légitimiste, il s’opposera très vite à ses anciens amis et devra même, après le coup d’état de Napoléon III, s’exiler dans les îles anglo-normandes où il restera jusqu’à la chute de l’empereur en 1870. Cet exil lui permettra d’ailleurs de mener à bien une importante production littéraire. Il est l’auteur de plus d’une cinquantaine d’ouvrages, tant poétiques, (les Contemplations), que romanesques (les Misérables ou Notre-Dame de Paris), ou théâtraux (Hernani ou Lucrèce Borgia).Afficher l'image d'origine
  • Sur le plan politique, la révolution de 1830 est l’œuvre d’une jeunesse que l’on peut appeler « la génération romantique ». Cette jeunesse se distingue par la singularité de sa mise : port de la barbe, surabondance de la chevelure et vêtements colorés. Passionnée d’art, cette jeunesse soutient fidèlement Victor Hugo et Alexandre Dumas.
  • Victor Hugo est le chef de file de ce nouveau mouvement littéraire : le romantisme. Un mouvement né à la fin du 18e siècle et venu remettre en question les canons du classicisme.
  • A partir de 1830, on voit le romantisme abandonner l’individualisme dédaigneux dans lequel il s’était quelque peu enfermé en sublimant la solitude, le rêve sans espoir, l’appel de l’infini. Désormais, l’inspiration romantique se met à prophétiser de grandes espérances pour le peuple vu comme une force de génie, opprimée mais conquérante.
  • Sur le plan théâtral, on assiste aussi à une sorte de révolution. Tout d’abord avec la préface de Cromwell en 1829, mais aussi surtout avec Hernani. D’ailleurs, on parle de la « bataille » d’Hernani, pièce jouée en 1830, qu’on considère comme un évènement majeur dans l’histoire littéraire.

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Le drame romantique

Pourquoi peut-on parler de révolution ?

Hugo définit une nouvelle esthétique, celle du drame romantique, avec un seul mot d’ordre, la liberté ! Il s’agit de se libérer des contraintes importantes du théâtre classique français : règle des 3 unités, règle de la bienséance, interdiction de mélanger les genres.  On écrit, soit une tragédie avec des rois, des empereurs et un langage très soutenu, soit une comédie qui peut mettre en scène des bourgeois, comme chez Molière, avec un langage plus courant.

Quelles sont les caractéristiques du drame romantique ?

  • C’est d’abord un drame historique : une méditation sur le présent du 19e siècle, mais en ayant recours à l’histoire, ce qui permet aussi d’échapper à la censure.  Ici, par exemple, Hugo se réfère à l’histoire des Borgia.
  • C’est aussi le souci du réalisme : la vérité dépend de la couleur locale, d’où une abondance de décors et d’objets symboliques… Ici on se réfère à une Italie totalement fantasmée, celle du 16e siècle.
  • C’est encore une mise en avant de l’individu. L’histoire ne serait qu’une abstraction si elle ne s’incarnait dans un personnage. Ce qui intéresse les romantiques, c’est l’individu face à l’histoire. Le héros romantique est un solitaire, il finit souvent comme Napoléon, broyé par le monde qu’il a voulu dominer. Par ailleurs, il est en quête d’identité.
  • Enfin, le drame romantique va prôner le mélange des genres. Hugo écrira dans la préface de Cromwell : « L’arbitraire distinction des genres croule vite devant la raison et le goût. » Hugo considère que seul le mélange des genres peut traduire la complexité de la vie et les contradictions de la société.  « Le drame tient de la tragédie par la peinture des passions et de la comédie par la peinture des caractères », écrit-il encore. Donc grotesque et sublime, beau et laid, tragique et comique peuvent se retrouver dans une même œuvre.
  • Le drame romantique se caractérise donc par un double projet : représenter le passé historique pour permettre aux spectateurs de comprendre le présent et souligner le rôle de l’individu exceptionnel dans l’évolution d’une société.

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La pièce LUCRECE BORGIA

La famille Borgia est originaire de Valence en Espagne.  Lucrèce Borgia naît à Rome en 1480. Elle est la fille naturelle du pape Alexandre VI et la sœur de César Borgia. On a fait de cette famille un mythe, une sorte de monstre de débauche et de luxure, ce qui reste une légende fortement démentie par les historiens sérieux. Lucrèce Borgia est en réalité la protectrice des arts. Hugo s’inspire de l’histoire des Borgia en transférant toutes les actions sordides de César Borgia, le frère de LucrèceAfficher l'image d'origine, sur Lucrèce elle-même.

Quand il écrit Lucrèce Borgia, Hugo choisit en 1832 un projet provocateur.

Il écrit en même temps 2 pièces jumelles : un père ou une mère cause la mort d’un enfant tendrement aimé.

La provocation consiste à présenter en vers à la Comédie Française celle où le grotesque domine, Le Roi s’amuse, qui montrait la monstruosité physique d’un homme du peuple sauvé par la paternité en s’opposant à la vulgarité des princes de France. Sur le boulevard, à la Porte Saint Martin, il donne en prose celle qui laisse moins de place au grotesque, une tragédie jouée par des acteurs de mélodrame, Lucrèce Borgia. La première est sifflée et interdite après la première représentation, la seconde, Lucrèce Borgia, sera le plus grand succès théâtral de Victor Hugo.

En choisissant d’écrire la pièce en prose et non en vers, en choisissant aussi la typologie des personnages, on peut voir une volonté chez Hugo de ne pas s’éloigner trop des codes du mélodrame, par exemple en présentant Gennaro, le fils de Lucrèce, comme un redresseur de torts qui purge la terre d’un monstre. Par contre, il subvertit les codes du mélodrame, car le contrepoison, d’habitude donné à des fins optimistes, est ici inversé, puisqu’il sera l’élément de la confrontation mortelle entre la mère et le fils.

Hugo écrit dans sa préface : « Eh bien, qu’est-ce que Lucrèce Borgia ? Prenez la difformité morale la plus hideuse, la plus repoussante, la plus complète ; placez-la là où elle ressort le mieux, dans le cœur d’une femme, avec toutes les conditions de beauté physique et de grandeur royale qui donnent de la saillie au crime et maintenant mêlez à cette difformité morale un sentiment pur, le plus pur que la femme puisse éprouver, le sentiment maternel ; dans votre monstre, mettez une mère ; et le monstre intéressera, et le monstre fera pleurer et cette créature qui faisait peur fera pitié et cette âme difforme deviendra presque belle à vos yeux … « .

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QU’EST CE QUI FAIT L’ORIGINALITE DE LUCRECE BORGIA ?

C’est d’abord le mélange du tragique et du grotesque.

Le tragique d’abord : Hugo dira : « Les Borgia sont les Atrides du Moyen-Age ». Quel est le sens de cette expression ? Les Atrides sont une famille de l’Antiquité marquée par la fatalité. On n’échappe pas à son destin. Leurs plus célèbres représentants sont Agamemnon, Oreste, Clytemnestre. De la même façon qu’Oreste tue sa mère qui a fait assassiner son père, Agammenon au retour de la guerre de Troie, Gennaro, comme Oreste, tue sa mère pour se venger de la mort de son frère d’armes, Maffi.

La fatalité est bien un ressort de la pièce, car dès la scène 1, Maffio, son frère d’armes, rappelle à Gennaro : « Un astrologue nous a prédit que nous mourrions tous deux de la même mort et le même jour ». Dès la scène 1 aussi, Jeppo dit à Gennaro : « Tu as le bonheur de t’appeler simplement Gennaro, de ne tenir à personne, de ne traîner après toi aucune de ces fatalités, souvent héréditaires, qui s’attachent aux noms historiques ».

L’intrigue de Lucrèce Borgia repose aussi tout entière sur l’ironie tragique : Gennaro regrette de ne pas voir pleurer sa mère, alors que celle-ci est devant lui les yeux baignés de larmes. Ou encore : dans sa soif de vengeance, Lucrèce ordonne la mort de celui qui a profané son nom, (au fronton de sa demeure, il a soustrait le B de Borgia, ce qui fait qu’il ne reste plus que le mot Orgia), sans savoir que c’est justement son fils qu’elle condamne à mort.

Ainsi, le thème de la faute héréditaire rapproche Lucrèce Borgia de la tragédie antique.

Au code tragique appartient également la prééminence accordée aux grands : les personnages sont tous aristocrates. Une autre caractéristique du tragique est de susciter pitié et terreur qui doivent fonctionner comme une catharsis, c’est-à-dire comme une façon de se débarrasser de ses pulsions mortifères. Ainsi, la soif de vengeance de Lucrèce suscite la crainte et contraste plus loin avec le désespoir qu’elle manifeste lorsqu’elle découvre l’empoisonnement de son fils. Elle est alors une mère pathétique qui émeut le spectateur.

En retour, Gennaro éveille l’horreur du spectateur en tuant sa propre mère.Afficher l'image d'origine

Le grotesque ensuite : Il se manifeste tout d’abord au niveau du langage : « Au buveur, joyeux chantre / qui porte un si gros ventre/ qu’on doute, lorsqu’il entre/s’il est homme ou tonneau. »

Le carnaval est aussi une manifestation du grotesque : on y parle du corps, du manger et du boire. C’est un espace de fête où s’abolissent les contraintes, où le désir, l’appétit, l’agressivité se donnent libre cours et proposent des tableaux de débauche et de beuverie. Le carnaval, c’est aussi le rire et la présence du bouffon.

Mais ce carnaval a un double sens : le vin est empoisonné et ce qui devrait être fête devient signe de mort et finalement l’ivresse, en quelque sorte déclinaison mineure de la folie, rend aveugles les participants et les conduit à la mort. Quant au rire, il ne peut pas se partager avec le spectateur : c’est un rire qu’on regarde, qui n’est pas vécu, car on en sent la fausseté. Le rire dans cette pièce n’a rien de rabelaisien. Il est au contraire satanique, mordant, désespéré. C’est le rire de Gubetta, c’est celui de Satan toujours porteur de mort.

Le carnaval, c’est aussi le masque, à la fois camouflage du nom (le bouffon Gubetta, fidèle bras droit de Lucrèce, se fait l’égal des grands seigneurs qu’il mystifie) et camouflage de la mort (comme la cagoule à tête de mort qu’observe finalement la bande de gens emprisonnés.)

Ainsi, le carnaval dans Lucrèce Borgia est l’association du grotesque par toutes ces scènes de beuverie et du tragique, car aucune issue ne permettra aux jeunes gens de s’échapper. Quant au personnage de Gennaro : il est bien un héros romantique. En effet, Gennaro est jeune, juste et brave, fidèle en amitié, mais il se signale essentiellement par son indolence et sa passivité, faites de sommeil et de rêveries. D’ailleurs, dès la scène 1, il s’endormira alors que ses camarades d’infortune raconteront ce qu’ils croient savoir sur les Borgia. Dans la dernière scène également, la princesse Negroni dira à Maffio : « Monsieur le comte Orsini, vous avez là un ami qui me paraît bien triste ». Il semble dépassé par une époque qui ne lui laisse pas beaucoup de place, un monde en désordre, difficile à aborder.

Quelles sont les significations de la pièce ?

Dans sa préface, Victor Hugo écrit : « L’auteur de ce drame sait combien c’est une grande et sérieuse chose que le théâtre. Il sait que le drame, sans sortir des limites impartiales de l’art, a une mission nationale, une mission sociale, une mission humaine ».

Sur le plan politique :

Rappelons-nous d’abord la situation politique en juin 1832 : Paris est alors le théâtre d’une insurrection qui a pour origine la tentative des républicains  de renverser le gouvernement à la mort de Casimir Perrier. La garde nationale intervient et fait plus de 800 victimes. Ainsi, dans cette période troublée de l’Italie renaissante, au milieu de la cour décadente des Borgia qui pourrait symboliser la situation politique de 1830, Gennaro pourrait apparaître comme un   héros révolutionnaire, celui de 1789 d’abord. La décapitation du nom Borgia en Orgia s’apparente à un régicide. D’ailleurs, Jeppo met en garde son ami sur les conséquences de son geste : « Gennaro, cette lettre de moins au nom de madame Lucrèce, c’est ta tête de moins sur tes épaules ».

C’est aussi la révolution de juillet 1830 qui apparaît en filigrane dans Lucrèce Borgia : n’est-elle pas inscrite dans cette mutation du pouvoir qui se veut charitable et libéral, mais qui va quand même tuer le peuple qui se révolte ?  Ainsi en est-il de Lucrèce Borgia qui voudrait abandonner son portrait de criminelle pour se faire aimer de son fils, alors qu’elle va faire tuer les compagnons d’armes de Gennaro.

Et peut-on voir autre chose dans ce Gennaro que l’écrivain de 1830 qui stigmatise publiquement la vieille société ? La fatalité est donc cette société qui ne change que pour redevenir aussi sanglante, inéluctable, oppressive : on a fait la révolution française, mais la garde républicaine a quand même tiré sur la foule.Afficher l'image d'origine

Anne Ubersfeld dit encore : « Le théâtre d’Hugo traduit l’impuissance de l’individu à trouver son être propre, à agir sur l‘histoire, à dépasser les conflits des générations en rachetant la malédiction du passé ». Ici figure en effet l’importance d’un passé, vivant finalement au cœur du présent, un passé fantôme qui hante les réalités présentes comme un ferment de destruction. La fonction de la mère, ici, dans cette pièce est à la fois sujet du mal et du plus grand amour pour l’enfant … Lucrèce adore son fils, mais contribue à le détruire ; et si on voulait faire une lecture plus politique de la pièce, on pourrait dire que c’est dans cette société ancienne, symbolisée par la mère, celle où vit Victor Hugo, que les structures du passé compromettent l’avenir, sans solution visible autre que la mort. Gennaro ne pourra pas racheter la malédiction du passé : il deviendra un meurtrier, celui de sa mère. Acte politique certes, mais ce geste n’obéit-il pas aussi à une intuition personnelle, celle de venger sa mère ? Loin de représenter le peuple, d’ailleurs étonnamment absent dans cette pièce, Gennaro est le plus pur produit d’une aristocratie qu’il condamne. Il se fait armer chevalier et affirme : « Moi, je ne sers que des causes justes. Je veux pouvoir déposer aux pieds de ma mère une épée nette et loyale comme celle d’un empereur ». (Acte 1, 1ère partie, scène 4).

Sur le plan psychanalytique :

En revendiquant l’héritage des Atrides, l’écrivain occulte aussi l’aspect œdipien de la pièce, car, comme dans la pièce de Sophocle, Gennaro-Œdipe est bien à la recherche de son identité. A l’instar d’Œdipe, il apprend, à l’âge de 16 ans, que le pâtre qui l’a recueilli n’est pas son père et il décide alors de partir à la recherche de son identité. Il entretient d’ailleurs avec Lucrèce, qu’il ne reconnaît pas comme sa mère, des sentiments ambigus : il reconnaît d’abord sa beauté, se sent au fond du cœur « quelque chose qui l’attire vers elle ».

Anne Ubersfeld affirme : « Ce qui paraît capital à Hugo c’est la justification de l’être maudit, du monstre humain ou social, de l’individu marginal, révolté ou exilé de l’ordre social ».Afficher l'image d'origine

Hugo, comme on l’a vu, utilise les ressorts du mélodrame en écrivant Lucrèce Borgia. C’est à la fois un atout, mais aussi   un appui redoutable, car on ne discerne pas, au premier abord, à quel point il subvertit ces ressorts en remplaçant l’affrontement manichéen soulignant à la fois une face d’ombre et une face de lumière : Lucrèce est une grande criminelle, mais il souhaite en montrer aussi la grande humanité à travers son amour pour son fils. D’ailleurs, on pourra retrouver cette ambivalence dans les personnages romanesques qu’il créera ensuite, dans les Misérables par exemple, comme  le personnage de Jean Valjean, ou celui de la fille des Thénardier, Eponine, qui se dit « la fille au loup » qui peut seule tenir tête à son père.

Pour terminer, le drame romantique a largement contribué à favoriser l’évolution théâtrale, à faire évoluer les codes, à s’en débarrasser. Ses représentants étaient animés d’une fougue, d’une exubérance de jeunesse, de bouffées de lyrisme, de mélancolie ou de révolte. C’est une révolte contre un siècle veule et insensible à un idéal où les républicains sont aussi médiocres que leurs sordides tyrans et où le peuple accepte le joug qui l’opprime.

 

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2 commentaires

  1. merci de vos mails, entre ( ) y aurait il un moyen d’avoir 2 billets pour le concert de nouvel an; chaque année j’essaye et toujours c’est complet ;qui donc trust ces billets?

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