« Le retour au désert » de B.-M. Koltès

Retrouvez ici le texte complet de l’introduction-minute présentée
le vendredi 16 octobre dernier

 

BERNARD-MARIE KOLTES ET LE RETOUR AU DESERT

  • Né à Metz en 1948
  • d’un père militaire de carrière ce qui fait que Bernard-Marie Koltès a passé , dit-il, « une enfance sans père », le père demeurant un inconnu , exclu définitivement du monde ordinaire
  • d’une mère très religieuse avec qui il a une relation très fusionnelle.
  • Il fait ses études au collège de jésuites de Saint Clément à Metz ;un collège au sein duquel la culture revêt une importance particulière. Discipline et rigueur dans le travail, goût de la lecture et du bien écrire, découverte et ouverture au monde ….
  • Metz n’ayant pas d’université, il arrive à Strasbourg où il s’inscrit vaguement à une école de journalisme sans vraiment la fréquenter.
  • Il va voir au théâtre MARIA CASARES dans une pièce de Sénèque, MEDEA. C’est, dit-il, ce qui a déterminé sa vocation d’écrire des pièces de théâtre. Il souhaite entrer au TNS : il y est d’abord refusé. Il écrit alors sa 1ère pièce de théâtre qu’il envoie directement au directeur du TNS, Hubert Gignoux, qui, impressionné, le fera entrer dans la section régie.
  • Il fonde rapidement sa troupe théâtrale : « Le théâtre du quai ».
  • Il met en scène sa 1ère pièce « Les amertumes », inspirée d’un texte de Gorki sur l’enfance.
  • Sa notoriété n’arrivera que 10 ans plus tard, avec tout d’abord « La nuit juste avant les forêts » jouée à Avignon dans le festival off en 1977.
    • Pendant ces 10 années , il voyage beaucoup, à New York qui est sa ville de prédilection, mais aussi en Afrique et en Amérique du sud. Etre ailleurs lui permet, dit-il, d’être lui-même, libre d’être ce qu’il est .Dans une lettre à sa mère, il écrit en 1969 : « Je suis dans une situation où je sais que ce qui vous réjouirait me tue et ce qui me semble la seule voie vous tuera ».
  • Il va faire une rencontre décisive : celle du metteur en scène Patrice Chéreau, qui montera à Nanterre en 1983 « Combat de nègres et de chiens », pièce écrite en 1980, « Quai ouest » en 1985 et « Dans la solitude dans les champs de coton » en 1986.

C’est après avoir traduit le « Conte d’hiver » de Shakespeare en 1988, sollicité par Luc Bondy, qu’ il écrira « Le retour au désert », de forte inspiration biographique, texte qu’il écrit un an avant sa mort, puisqu’il meurt du sida le 15 avril 1989 : il a 41 ans.

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LE RETOUR AU DESERT

Koltès situe la pièce « dans une ville de province, à l’Est de la France au début des années 60 ». Le Retour au désert doit à Metz toute son onomastique,c’est à dire tous les noms propres utilisés : ce sont des toponymes messins, des noms de lieux, avant de devenir les noms des personnages : Serpenoise le nom des 2 personnages principaux Mathide et Adrien, Rozerieulles le nom des 2 femmes d’Adrien, Marie et Marthe et Queuleu celui de la domestique, puis les noms des notabilités de la ville : Sablon le nom du préfet du département, Plantières le nom du préfet de police, Borny celui de l’avocat. Ainsi , jamais prononcé, le nom de « la ville de province à l’Est de la France où s’inscrit la fable est donc incessamment signifié avec son fleuve, son canal, sa garnison, sa préfecture. C’est dans « cette bonne grosse ville « (p51), « calme et tranquille » (p56,62), « pleine de gens qui meurent étouffés sous les oreillers » (p 59), « fils et filles de mineurs ou de bourgeois », « dans cette ville pourrie qui ferait faire une dépression nerveuse à une montagne », que le drame s’enracine.

ALORS METZ EN 1960 ?

Sur le plan social, il existe une forte immigration algérienne en Moselle qui répond aux besoins de la sidérurgie. Les immigrés mènent une vie précaire dans des logements souvent misérables, ils sont souvent victimes de discriminations et se replient entre eux. Ils vivent dans le quartier de Pontiffroy, celui du collège de jésuites fréquenté par BMK.

Sur le plan historique 1960 : ce sont les évènements de la guerre d’Algérie. Deux organisations – le MNA (Mouvement National Algérien) et le FLN (Front de Libération Nationale) se disputaient l’adhésion des ressortissants algériens qui devaient supporter la rivalité des deux organisations, mais aussi les perquisitions de la police française. De plus , bientôt le colonel Massu est devenu le gouverneur militaire de la ville . »L’arrivée du général Massu, quand on a 13 ans…., vous vous en souvenez ! « dira Koltès.

Metz connaît de nombreux évènements traumatisants durant la guerre d’Algérie

En 1961, les frères Koltès voient un évènement qu’ils n’oublieront pas : 2500 militaires entrent dans la ville de Metz. 15 jours plus tard, une nuit d’épouvante le 25 juillet 1961 : des cafés arabes explosent et des arabes sont jetés dans la Moselle.

Le collège que fréquentait Bernard Marie Koltès se trouvait dans le quartier Pontiffroy, c’est à dire au cœur du quartier arabe qui était devenu un véritable ghetto. Le collège, tenu par des jésuites, accueillait des blessés, des hommes s’y réfugiaient, cherchant une protection.

Koltès écrit : « L’Algérie semblait ne pas exister et pourtant les cafés explosaient et on jetait les arabes dans les fleuves ». Il y avait cette violence-là, à laquelle un enfant est sensible et à laquelle il ne comprend rien. Entre 12 et 13 ans, les impressions sont décisives, je crois que c’est là que tout se décide, tout ».

La situation historique et l’inscription biographique de retour au désert sont donc incontestables.

QUELLE EST LA FABLE ?

Dans une ville de province à l ‘Est de la France, au début des années 60, en apparence paisible, Mathilde Serpenoise rentre d’Algérie avec ses 2 enfants et retrouve la maison familiale qu’elle a quittée 15 auparavant, c’est à dire juste après la fin de la 2ème guerre mondiale, à l’issue de laquelle elle avait été tondue, accusée d’avoir eu un enfant avec un soldat allemand.

Le caractère entier et sans compromis de Mathilde va vite trancher avec l’autorité et la notoriété d’Adrien, son frère, propriétaire de l’usine familiale et de ses amis notables. Elle fera rapidement voler en éclats les faux semblants d’ordre et de paix et va réveiller dans ce « désert », d’où le titre « retour au désert », les secrets et les non-dits de cette petite communauté provinciale.

Les personnages de Retour au désert tendent à ignorer cette guerre, lointaine et officieuse. En bon père de famille, Adrien Serpenoise a su, à la naissance de son fils Mathieu, élever « de grands murs tout autour de la maison » (p 41). Cette « enceinte » a circonscrit les limites de la chambre au salon, du salon au grenier dans lesquels Mathieu peut évoluer. « Au-delà, c’est la jungle » nous dit-on p 24.

La guerre coloniale ne semble donc pas exister .L’épaisseur des murs isole et sécurise à la fois. De ce périmètre, rien ne doit pouvoir entrer ou sortir, rien ne doit filtrer. Le mur est censé garantir la séparation entre public et privé, entre histoire familiale et Histoire des peuples. La guerre n’a pas plus de raisons de venir troubler les consciences que les secrets familiaux n’en ont de quitter les armoires : à chaque histoire, historique ou familiale, son placard. Ainsi, on apprend par exemple à un moment que Marie, la 1ère femme d’Adrien, est morte, on peut penser qu’elle a été tuée, étouffée sous un oreiller.

C’est dans ce contexte que Mathilde revient, pour transformer l’ordre en désordre et décréter que toutes les portes de la maison « seront ôtées ». La discrimination entre extérieur et intérieur se trouve de ce fait subvertie. Ainsi, le lieu initial, la maison, construit comme la négation de l’ailleurs, est singulièrement débordé :

  • car le mur qui devait protéger de l’extérieur n’empêche pas Mathilde d’entrer,
  • ni Mathieu d’aller au bordel,
  • ni les militaires de faire des cadeaux aux filles dans le jardin familial
  • ni au grand parachutiste noir de tomber du ciel.

L’ailleurs fantasmé par l’ignorance des Serpenoise comme « un » se révèle multiple. C’est surtout l’explosion du café Saifi qui va faire voler en éclats la clôture domestiquée de la cellule familiale. Cette explosion fait apparaître le décalage entre « le centre du monde » délimité par Adrien et les lieux de l’histoire.

C’est que Mathilde est une femme libre, pour qui patrie et racines relèvent du leurre. Elle dit p 48 « Quelle patrie ai-je, moi ? MA terre à moi, où est elle ? où est elle la terre sur laquelle je pourrais me coucher ? en Algérie, je suis une étrangère et je rêve de la France; en France, je suis encore plus étrangère et je rêve d’Alger. Est-ce que la patrie, c’est l’endroit où l’on n’est pas ? J’en ai marre de ne pas être à ma place et de ne pas savoir où est ma patrie. Mais les patries n’existent pas, nulle part, non ».

On peut voir aussi que c’est le texte tout entier qui est placé sous le signe du métissage :

  • Il est rythmé par les prières musulmanes, (au début des parties 1,3 et 5), au tout début de la pièce, vous entendrez parler en arabe, mais on entend aussi les cloches sonner « complies », Marthe invoquer la sainte vierge. On pourrait aussi y voir la visitation avec l’apparition de Marie qui est morte à Fatima, la salutation angélique avec la descente du grand parachutiste noir, l’ascension avec l’envol d’Edouard, la nativité avec la naissance des jumeaux, les enfants de Fatima.
  • S’entremêlent donc mythologie romaine, puisque les jumeaux qui vont naître à la fin s’appellent Rémus et Romulus, les religions catholique et musulmane.

Pour finir, ce « ballottement » des références, ce « déracinement », ce sont ceux de l’histoire, d’autant plus forts qu’ils sont exacerbés par des luttes fratricides entre un frère et une sœur, entre français et algériens, entre algériens et algériens, entre français et français.

Le monde en sort disloqué, brisé, sans plus personne pour en ramasser les débris ; le programme de Mathilde semble consommé  » supprimer l’héritage ».

Dimension historique donc mais aussi dimension biographique

Une autre question se pose aussi peut être dans cette pièce : celle de la dépendance à l’histoire familiale qui entrave l’avènement de soi. Bernard Marie Koltès est homosexuel, il a milité un certain temps au parti communiste. Or, il est né dans une famille de militaire, il a eu une éducation très religieuse. Rappelons-nous la citation précédente : « Je suis dans une situation où je sais que ce qui vous réjouirait me tue et ce qui me semble la seule voie vous tuera ».

Supprimer l’héritage, c’est ce que dit Mathilde à la fin de la pièce

« La vraie tare de nos vies, ce sont les enfants; ils se conçoivent sans demander l’avis à personne et après ils sont là, ils vous emmerdent toute la vie, ils attendent tranquillement de jouir du bonheur auquel on a travaillé toute notre vie et dont ils voudraient bien qu’on n’ait pas le temps de jouir. Il faut supprimer l’héritage : c’est cela qui pourrit les petites villes de province ».

Ou bien Mathieu , le fils d’Adrien dit à Fatima

Combien de générations faut-il franchir pour que les liens de famille soient coupés ?

Ainsi, il semble bien que la vie personnelle de Koltès résonne dans cette pièce. Comment devenir soi en dépit des contraintes familiales ?

Les caractéristiques formelles sont aussi à remarquer

Voici ce que dit Koltès : « La province française, les histoires de famille, d’héritage, d’enfants illégitimes, d’argent, sont des sujets en or pour faire rire; la présence de la guerre d’Algérie l’est beaucoup moins. J’ai voulu mélanger les deux, faire rire et en même temps inquiéter un peu ». L’objectif est clair : « Raconter la France pendant la guerre d’Algérie ».

Pour mettre en scène cette pièce, Koltès a absolument voulu que Jacqueline Maillan, représentante du théâtre de boulevard, incarne Mathilde.

On aura donc affaire à une pièce hybride : mélange de comédie et de tragédie.

D’un côté, le sérieux, la gravité, l’indubitable conviction. Des éléments classiques, divisés en 5 éléments de longueur à peu près égale ,sans véritable unité de temps ni de lieu ; tout arrive ou presque dans la demeure d’Adrien, mais de multiples endroits sont évoqués, comme le café Saïfi.

Une question constante est posée : celle des frontières entre intérieur et extérieur, comme une allégorie de la question des frontières de la nation coloniale. Le domaine Serpenoise, c’est la France qui étouffe, la famille qui implose; l’arabe, le personnage d’Aziz, annexé et exploité sans être toléré ; le café Saïfi, seul témoignage d’une réalité extérieure, est voué à la destruction.

De l’autre, des éléments comiques comme le second dénouement rocambolesque, avec la naissance des 2 enfants noirs. Le dernier tableau de la pièce emprunte ses ficelles au vaudeville : situations imprévisibles, incongrues, vivacités des entrées et des sorties …

Autre exemple comique, la question des racines est traitée de manière burlesque par Mathilde. « Mes racines ? quelles racines ? je ne suis pas une salade, j’ai des pieds et ils ne sont pas faits pour s’enfoncer dans le sol » (p 13).

C’est donc toute la violence de l’histoire qui reflue dans l’univers familial et familier du vaudeville. La scène la plus violente est peut être celle du grand parachutiste noir .Ce dernier tient le discours qu’aurait pu tenir Massu, clairement anti-gaulliste » (p 57) : « Oui, j’aime cette terre et personne ne doit en douter, j’aime la France de Dunkerque à Brazzaville, parce que cette terre, j’ai monté la garde sur ses frontières… et maintenant on me dit qu’il faut me coucher sur ma nostalgie et que ce temps est révolu ».

Mais il exprime celui de la réflexion : il est celui qui ne sait plus où on en est (p 57) : « On me dit qu’une nation existe et puis n’existe plus, qu’un homme trouve sa place et puis la perd, que les noms des villes, et des domaines , et des maisons, et des gens dans les maisons changent dans le cours d’une vie et alors tout est remis en un autre ordre et plus personne ne sait son nom, ni où est sa maison, ni son pays, ni ses frontières. Il ne sait plus ce qu’il doit garder. Il ne sait plus qui est l’étranger. Il ne sait plus qui donne les ordres …. »

CONCLUSION

Traiter la violence de l’histoire et la profondeur des compromissions, tel est le sujet de la pièce.Les traiter avec un mélange de gravité et de comique et de distanciation, telle est sa forme.

Arnaud Meunier, le metteur en scène affirme :

« Je veux faire une comédie féroce comme un geste salutaire, un sursaut sur le plateau au moment où le front national arrive en tête des élections européennes, les raisons qui ont poussé Koltès à écrire le Retour au désert sont miennes. Notre histoire franco-algérienne est pleine de fantômes. Koltès leur donne vie ». Ce sera, dit Arnaud Meunier, « un axe fort de ma mise en scène : celui du fantastique. Les fantômes vont réapparaître. Le fantastique permettra de donner toute sa place à l’humour noir et à la profondeur. »

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Un commentaire

  1. Bonjour,

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